Une dynamique de déresponsabilisation

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(Crédits : Acteurs de l'Economie)
Déresponsabiliser. C'est bien ce spectre que l'irrigation du principe de précaution et l'érosion de la logique du risque font redoubler. L'entreprise n'échappe pas au péril. Mais les moyens de la riposte existent.

S'affranchir de sa propre responsabilité pour la déporter sur la responsabilité collective. Voilà à quoi préparent le phénomène de judiciarisation, la prolifération des peurs, le besoin de se cuirasser de toutes formes de garanties pour ne pas mettre en faux sa responsabilité. Ils façonnent un climat de sur-sécurité déresponsabilisant. Dont la classe politique, autant effrayée par les conséquences d'un quelconque manquement que séduite par la perspective d'exploitation électoraliste, est le premier serviteur. L'affaire du sang contaminé demeure dans les esprits. Le leitmotiv est désormais : assurons-nous des protections les plus excessives pour que notre responsabilité ne soit jamais soupçonnée.
L'entreprise est au cœur du fléau. L'émiettement des lieux de décisions et la fragmentation des champs de décision propres à chaque emploi provoquent la dilution des responsabilités. « Le siège décide, le cadre exécute. Sans trop risquer pour ne pas mettre en péril sa responsabilité » fait observer Benoit Deligny, directeur des ressources humaines, à l'aune de ses expériences passées. Avec pour effet secondaire l'éruption du bouc-émissaire. « C'est le journaliste, le supérieur hiérarchique, le gouvernement, l'Europe, les syndicats... toutes sortes d'acteurs extérieurs à l'entreprise sur lesquels on reporte la responsabilité d'une défaite qu'on ne veut pas endosser » constate Christophe Roux-Dufort, enseignant à EM Lyon. Signe de pleutrerie ? Christian Thuderoz, professeur de sociologie à l'INSA, considère que l'entreprise décourage... le courage. « Rares sont les organisations managériales qui récompensent le courage d'oser, d'entreprendre, d'échouer. Sans doute parce qu'elles ont à leur tête des dirigeants qui eux- mêmes ne sont pas suffisamment courageux. Leur logique encourage à ne pas être courageux puisqu'elle encourage à ne pas être responsable ». Et de stigmatiser l'enchaînement des irresponsabilités qui entraînèrent le crash de la navette spatiale américaine. « Un certain nombre de personnes l'existence de problèmes techniques. Mais chacun supposait que son chef savait aussi et qu'il allait prendre ses responsabilités. Chacun comptait sur l'autre Pour le résultat qu'on sait ».

Exemplarité

C'est à ce type de faute que le module « Ethique des affaires » enseigné par l'ESDES s'efforce de sensibiliser les jeunes, via notamment des études de cas. Objectifs : les former à « réfléchir aux conséquences humaines, sociales, environnementales » de leurs actes, à « assumer toutes leurs responsabilités, y compris les plus inconfortables », à ne pas se défausser et à rendre compte. Mais aussi à adopter une exemplarité et à innerver dans leurs futures fonctions managériales une confiance dont Philippe Pastre, directeur associé chez BPI, rappelle qu'elles « constituent » la responsabilité. « Pour adhérer au risque, il faut être convaincu que sa prise et ses conséquences éventuellement négatives font l'objet d'un partage avec la hiérarchie. C'est le corps social dans sa totalité qui doit partager le risque. Et pour cela un double mouvement de confiance doit s'instaurer: de l'entreprise vers les salariés, des salariés vers leur hiérarchie ». Des exhortations que les entrepreneurs vivent « naturellement, puisqu'ils engagent toute leur responsabilité, y compris celle d'entraîner dans le sillage de leur aventure salariés, clients, investisseurs, argent personnel... L'entrepreneur est totalement dans la logique de la responsabilité individuelle - jusque sur le front pénal -, puisqu'il met en jeu l'intégralité de sa personne: son identité, son image, sa famille. Et il sait qu'il n'existe pas de pompier » complète Michel Coster, directeur du Centre des entrepreneurs d'EM Lyon.
Reste que la dynamique du risque a pour limite celle de ne pas l'imposer à autrui. C'est là que François Guery, professeur de philosophie à l'Université Lyon 3, positionne la « responsabilité du risque. Prendre un risque exclusivement pour soi est éthique. Mais on n'a pas le droit de prendre des risques qui vont en sécréter de plus graves, on n'a pas le droit de faire prendre des risques à d'autres ou à la collectivité pour un intérêt personnel ». Toutes sortes d'attitudes qu'il juge « scélérates» et qui connaissent une traduction concrète en économie. « Par exemple la recherche du profit à court terme lorsqu'on sait qu'elle entraîne à plus long terme un risque et une fragilisation. D'ailleurs les économies qui se portent mal sont un terreau de ce genre d'irresponsabilité ».



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