Face au terrorisme, l'entreprise a un rôle capital à jouer

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
L'union du peuple français et, au-delà, des populations démocratiques face à la terreur perpétrée par Daech dans les rues de Paris est exemplaire. Mais chacun le sait - et c'est ce que prospecte en premier lieu l'organisation terroriste -, elle subira peu à peu des attaques protéiformes, à la fois politiques, idéologiques, philosophiques, qui la lézarderont. Pour y faire face, l'entreprise est appelée à exercer à un rôle majeur.

La France est sous le choc, elle n'est pas abattue. La folie assassine des terroristes dans les rues de Paris n'est pas « que » déversement de haine à l'endroit d'une population visée indistinctement - ce qui, tout comme le mode opératoire kamikaze, la distingue de celle qui prit pour cible des journalistes symboles de la liberté de penser et de dire, des musulmans portant l'uniforme de la police nationale, les clients d'un établissement casher - ; elle espère s'employer à fracturer la société française, à la diviser sur les mesures à décréter, à morceler ce qui fait unité, à anathématiser la population musulmane et à la dresser frontalement contre les garants de la démocratie et de la République - et même, comme y concourent les attentats récents en Tunisie, en Turquie, à Charm-el-Cheikh et dans le quartier chiite de Beyrouth, à créer un schisme.

Décisions courageuses

Bien sûr, des décisions devront être engagées. Des décisions courageuses et strictes, déterminées avec discernement et appliquées avec une extrême fermeté. Oui, Manuel Valls a raison d'estimer que la France est en guerre et que les imams radicaux n'ont plus leur place dans le pays. Oui Alain Juppé a raison d'exhorter les autorités françaises de l'islam, malheureusement atomisées faute d'un clergé représentatif et uni, à affirmer leur dégoût de l'horreur et à rappeler le haut rempart idéologique, philosophique, spirituel qui sépare l'islam de l'islamisme - toute la France a vraisemblablement besoin d'entendre une partie d'elle-même, la France de confession musulmane, clamer que Daech est un ennemi commun et ainsi lever les doutes sur lesquels prospèrent xénophobie et racisme.

Oui, l'ensemble des professionnels de la justice et de la police a raison d'appeler à équiper l'organisation de lutte contre le terrorisme des moyens adaptés à cette guerre particulièrement complexe. Oui, les géopolitologues ont raison d'interroger la hiérarchie des priorités militaires au Proche-Orient et de stigmatiser la stratégie, particulièrement ambiguë, de certaines autorités sunnites, en premier lieu celles des pays séides du wahhabisme qui financent outre les organisations fondamentalistes, l'édification de mosquées en Europe et donc conditionnent le profil des imams recrutés. Oui, les plus sages de la classe politique ont raison d'inviter à ne pas rejoindre les rangs diviseurs des opportunistes, Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers et Marine Le Pen en tête, trop heureux de l'aubaine à quelques semaines des élections régionales - une fois la tenue du Congrès achevée, l'unité factice se fissurera.

Des raisons d'espérer

Mais oui aussi, les raisons d'espérer sont fondées. Les manifestations de solidarité éclairent les hauts lieux de la planète des couleurs bleu, blanc, rouge. L'élan de mobilisation et de fraternité est inédit, et finalement d'autant plus remarquable dans un contexte de malheureuse « banalisation » des actes terroristes et en l'absence du « prisme visible et compréhensible » - intellectuels, caricaturistes, juifs - des attentats de janvier dernier en riposte auxquels l'extraordinaire mobilisation citoyenne s'était formée instantanément, chacun se sentant attaqué dans ses idéaux ou ses croyances. A contrario, c'est cette même « justification » idéologique symptomatique des attentats de Charlie Hebdo et de l'Hypercasher qui avait craquelé l'unité populaire, et cette fois-ci ladite unité populaire devrait être davantage encore homogène. Et puis, qui donc s'opposera au déploiement d'un dispositif sécuritaire adapté à l'ampleur de la menace, surtout - mais peut-il en être autrement dans le creuset des droits de l'homme et de la liberté ? - s'il évite la tentation liberticide et discriminatoire à laquelle quelques uns, dans le déni même du droit - Laurent Wauquiez est-il sérieux lorsqu'il exige l'internement des 4 000 Français fichés ? - sont pourtant prêts à souscrire ?

Au temps de l'union va se substituer celui des questions

Reste que ces « belles » raisons d'espérer dresser, droite et fière, solidaire et tolérante, courageuse et déterminée, toute la nation face à la barbarie pourraient ne pas résister, dans les prochaines semaines, aux assauts qu'une partie de la classe politique mais aussi que les révélations de l'enquête sur les possibles défaillances du système judiciaire et policier ne manqueront pas de provoquer.

Au temps de l'union spontanée viendra celui des questions, celles qui se prêteront aux lourdes divisions. Elles seront innombrables, et mettront l'actuelle et momentanée cohésion du pays à l'épreuve. Exemple ? S'il est notamment établi qu'un des assassins figurait parmi les migrants syriens « débarqués » en Grèce, quelle stratégie l'Europe de Schengen devra-telle alors adopter ? Unité ne doit pas signifier statu quo ou  cécité, elle ne doit pas non plus prêter le flanc aux manipulations insidieuses. C'est alors dans le quotidien des comportements, dans le quotidien des arbitrages, dans le quotidien des liens, dans le quotidien des décisions de chacun qu'il faudra trouver les plus sûres armes pour ne pas sombrer dans le « chaos intérieur » - "intérieur" des âmes, "intérieur" du pays.

Les vertus du quotidien et des "petits" actes

Et en l'occurrence, un corps social aura un rôle particulièrement capital à exercer : l'entreprise, ou plus largement l'espace de travail. Rassembler la nation pour qu'elle ne succombe pas aux spectres de la stigmatisation et de la fracture, notamment ethnique et religieuse, auxquels Daech s'emploie en répandant la terreur, prend racine en premier lieu dans le quotidien. Et l'un des essentiels de ce quotidien est bien sûr le travail.

Bienveillance, empathie, considération, justice manifestées dans ce quotidien du travail ; qualité du dialogue, des dispositifs managériaux, du comportement des partenaires sociaux et des dirigeants ; principes de subsidiarité, de délégation et de suppléance pour développer des espaces de liberté et favoriser l'initiative et la responsabilité. Conscience que l'entreprise est un levier d'égalité, un lieu d'intégration et représentatif de toutes les formes de diversité, mais aussi totalement respectueux des principes républicains de laïcité et de neutralité appelés à être sanctuarisés.

L'entreprise, clé de voûte

A ces conditions , comme le rappelle l'entrepreneur Abdenour Aïn Seba, l'entreprise « fait grandir l'humanité des salariés », elle permet de « bien vivre ensemble », elle est un terrain d'incarnation et d'expression politiques au sens de la Res publica, elle invite à prendre conscience que l'entreprise et le salarié, l'entreprise et la société peuvent créer et partager des valeurs, des convictions, des exigences communes, elle peut tendre vers la citoyenneté et convaincre ses collaborateurs d'y être eux-mêmes citoyens.

Finalement, du sens même du travail - mais aussi de celui conféré au support libéral et marchand qui le détermine - exercé dans le quotidien peuvent dépendre, en grande partie, la faculté de résilience collective, la détermination à dépasser les tentations de division et à cimenter l'union, et même la capacité, dès les 6 et 13 décembre prochains lors du scrutin régional, de faire barrage avec dignité aux tentations de repli et de rejet exacerbées par le fanatisme. Oui, l'entreprise créatrice de lien, de sens et de valeurs communes, a son « mot à dire » dans la guerre à livrer au fondamentalisme et à l'obscurantisme.

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