Les nouveaux « désobéisseurs »

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(Crédits : Acteurs de l'Economie)
Ils revendiquent le nom de « désobéisseurs » et rejettent celui de « désobéissants », à la connotation infantilisante et définitivement négative - ne dit-on pas : « un écolier désobéissant fatigue ses maîtres » ? -.

Le mouvement des enseignants désobéisseurs est né à la rentrée 2008, suite aux réformes engagées par Xavier Darcos (notamment la mise en place de nouveaux programmes, et du dispositif de l'aide personnalisée). Parce qu'il juge que ces réformes favorisent la compétition au détriment de la coopération, et qu'elles menacent le service public d'éducation, Alain Refalo, instituteur à Colomiers (Haute-Garonne), adresse au ministre une lettre intitulée « En conscience, je refuse d'obéir ». D'autres enseignants - plus de 3000 à ce jour - imitent son exemple, et écrivent à leur hiérarchie pour affirmer leur désobéissance. Tout comme plusieurs de ses collègues, Alain Refalo, qui a été nourri des littératures engagées de Thoreau à Martin Luther King, est victime de pressions puis de sanctions : retenues sur salaire, refus d'une promotion et abaissement d'un échelon à la suite d'une commission disciplinaire en juillet 2009. Malgré ces sanctions, qui se font aujourd'hui moins menaçantes, le mouvement de « résistance pédagogique », qui s'est fédéré sur Internet, s'est structuré. Du 23 au 25 août, la deuxième Université d'été des enseignants du primaire en résistance a eu lieu à la Bourse du travail à Lyon. Ceux-ci revendiquent une désobéissance qualifiée d' « éthique ». « Contrairement à l'enfant désobéissant qui a fait une bêtise en cachette, nous désobéissons de façon éthique et responsable, et surtout de manière transparente, ouverte et revendiquée, en proposant et en appliquant des alternatives. Notre désobéissance se veut porteuse d'innovation et de créativité », assume Alain Refalo, qui vient de publier En conscience je refuse d'obéir aux Editions Des îlots de résistance. L'enseignant martèle que cette attitude n'est surtout pas permanente, mais motivée par la volonté de rester fidèle à l'esprit de l'école publique, après avoir épuisé les recours de la grève, de la pétition ou de la manifestation. « Le « désobéisseur » n'est pas un désobéissant, en ce sens qu'il n'a pas pris l'habitude de désobéir. Au contraire, c'est un bon citoyen qui a l'habitude d'obéir normalement aux lois dont il connaît la fonction sociale dans le maintien d'un Etat de droit », note l'écrivain Jean-Marie Muller. Le fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente regrette d'ailleurs que la langue française n'ait pas éprouvé le besoin de se doter d'un substantif au verbe désobéir, condamnant ainsi toute volonté de nommer l'acteur qui désobéit, comme si l'acte de désobéissance ne pouvait en aucun cas être légitimement revendiqué. « De celui qui désobéit, on peut dire qu'il est désobéissant, on ne peut pas dire qu'il est un désobéissant, comme on peut dire de celui qui milite qu'il est un militant », ajoute-t-il.

« Je me révolte, donc nous sommes »

Aux yeux d'Elisabeth Weissman, les enseignants « désobéisseurs » participent d'un mouvement bien plus large. Cette journaliste et essayiste vient de publier aux Editions Stock La désobéissance éthique, une enquête sur la phénomène de résistance dans la fonction publique. Enseignants, conseillers Pôle Emploi, postiers, électriciens ou gaziers, forestiers, hospitaliers, psychiatres, chercheurs, magistrats, policiers… Elle retrace l'histoire de ces fonctionnaires qui, refusant de voir leurs organismes transformés en « machine à faire des actes et du cash », leur métier dénaturé et leur éthique piétinée, notamment sous l'effet de la RGPP (Révision générale des politiques publiques), mettent en œuvre diverses stratégies de résistance, de l'opposition souterraine à l'insoumission. Des stratégies qui permettent à ces « indignés » de « gagner du temps et de l'espace. De la marge. Et donc du souffle et de l'air ». Elisabeth Weissman décrit une France des services publics qui désobéit au nom du service public et de l'intérêt général, et trouve dans les actes de résistance une raison d'être, paraphrasant Camus et son célèbre « Je me révolte, donc nous sommes » (L'Homme révolté, Gallimard). Dans la préface du livre, Stéphane Hessel établit une filiation entre le Conseil national de la résistance et ces mouvements de désobéissance. « La désobéissance, que je définirais comme la préférence donnée aux valeurs par rapport à la loi, à la légitimité plutôt qu'à la légalité, fait partie de notre citoyenneté, de notre citoyenneté résistante », écrit l'ancien résistant.

« Dégonfleurs » de 4x4

Très politique, le livre d'Elisabeth Weissman a valeur de témoignage. Et peut-être de sonnette d'alarme. « Après France Telecom, les suicides se développent aujourd'hui à La Poste » prévient d'ailleurs son auteur. L'ouvrage détaille une situation inédite de mal-être et de souffrance au sein du service public. Mais il révèle également à quel point des formes originales et atypiques de désobéissance sont désormais privilégiées. Est-ce à cause d'un certain durcissement du pouvoir ? Aux côtés des formes classiques de protestation (grèves et manifestations), des actions menées en réseau fleurissent, largement soutenues par les blogs, et Internet en général. Ainsi, la lettre adressée par Alain Refalo à Xavier Darcos pour annoncer son intention de désobéir a circulé grâce à sa publication sur un blog. Lequel a vu la semaine suivante plus de 30 000 personnes se connecter ! De nombreux mouvements naissent ainsi, en gérant habilement leur médiatisation, surfant sur l'émergence en France du concept de désobéissance civile. L'un des plus connus, le collectif Les désobéissants est né en 2006 des réflexions menées par des militants pacifistes français en lutte contre le missile nucléaire M51. Le site du collectif énumère en un inventaire à la Prévert les actions directes non-violentes soutenues : faucheurs d'OGM, démonteurs de panneaux publicitaires, clowns activistes, « dégonfleurs » de 4x4 de ville, inspecteurs citoyens de sites nucléaires, intermittents du spectacle, activistes écologistes, hébergeurs de sans-papiers, travailleurs en grève pour leurs droits, altermondialistes, partisans de la décroissance… « La désobéissance civile requiert moins d'énergie et est plus efficace. Par exemple, il a suffi de cent faucheurs volontaires pour arracher une grande partie des parcelles de maïs transgéniques cultivées en France », se félicitait Xavier Renou, animateur du collectif, dans une interview au Figaro en novembre 2008. Ce dernier s'est surtout fait connaître des médias en organisant chaque mois des stages de formation à l'action directe non-violente. Au programme : débats sur la violence, jeux de rôle - les uns jouant les gendarmes, les autres les manifestants -, cours sur la manière de monter une action, de faciliter le travail des journalistes, d'équilibrer un budget, focus sur les conséquences juridiques, la manière d' « assumer » la sanction éventuelle…
Mais le collectif des Désobéissants n'est pas le seul à recourir à la désobéissance civile pour servir sa (ses) cause(s). Lancé en 2005, le Collectif des déboulonneurs souhaite l'ouverture d'un débat national sur la place de la publicité dans l'espace public et réclame que la taille des affiches publicitaires soit ramenée à 50x70 cm. Leur tactique ? La dégradation assumée et non-violente en barbouillant des panneaux publicitaires en public. Mais on peut citer également Jeudi noir, collectif voué à la lutte contre le mal logement et la flambée des prix des loyers, qui organise des happenings festifs dans des appartements hors de prix ou occupe des bâtiments inhabités depuis des années. Ou encore les Robins des bois, qui rassemble des salariés d'EDF et GDF s'employant à rétablir l'électricité des foyers les plus défavorisés. Impossible bien sûr de les citer tous.

Droit de retrait

Ces modalités d'action échappent aux syndicats, qui historiquement se sont peu emparés des questions liées au contenu du travail, préférant se concentrer sur la défense de l'emploi, des conditions de travail, de la formation. « Ils ne sont pas adaptés à cette violence du travail et au transfert de la problématique des conditions physiques aux conditions psychiques, qui engendrent les actes de désobéissance », analyse Elisabeth Weissman. Dans le secteur privé, Jean-Claude Thoenig observe lui aussi que les organisations syndicales se trouvent relativement désemparées face aux actes de rébellion actuels. En effet, ceux-ci relèvent de problèmes managériaux, et ne rentrent pas dans le cadre de la négociation sociale. « Face à eux, les syndicalistes ressemblent à des footballeurs à qui on demanderait de jouer au criquet », estime un consultant. Plus simplement, beaucoup de syndicalistes pointent le manque d'efficacité de ces actions, qui mettent en danger les salariés. Le sujet constitue néanmoins l'un des axes de travail de nombreuses centrales syndicales, la CFDT notamment réfléchissant à la problématique des droits d'alerte. « De manière générale, les organisations cherchent de plus en plus à accompagner ces « désobéissants », en montrant qu'ils n'ont pas commis de fautes », note Françoise Dany. En outre, ce sont souvent des syndicalistes qui se trouvent personnellement à l'origine de mouvements de désobéissance entraînant ensuite de non syndiqués. Pour sa part, la CFE-CGC avait proposé dès 2005 la mise en place dans les contrats des cadres d'une clause de conscience leur permettant de quitter l'entreprise en bénéficiant d'indemnités, en cas de changement d'actionnaire ou tout simplement de consignes portant atteinte à leurs convictions. Le seul droit de retrait reconnu par le Code du travail reste pour l'heure celui des journalistes.

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