S'implanter en Chine, l'exemple d'Alain Mérieux

 |   |  1089  mots
©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Le président Chinois Xi Jinping visitait mercredi le siège de bioMérieux dont les relations avec la Chine sont anciennes. Le 20 janvier 2012, lors d’une conférence organisée par Acteurs de l’économie et l’IAE, Alain Mérieux livraient des clés de lecture pour une implantation en Chine.

« La Chine ne nous attend pas, elle n'a pas besoin de nous et encore moins de nos leçons sur les droits de l'homme ». Ce discours tenu conjointement, et sans concertation préalable entre Alain Mérieux et Peer de Jong reflète assez bien le pragmatisme qui doit être celui de tout Français dont l'ambition est, un jour, de travailler avec les Chinois. Alain Mérieux a mis un an avant d'obtenir un rendez-vous en Chine, dans les années 1970. Lorsqu'il atterrit sur le sol chinois par l'unique avion alors hebdomadaire affrété par Swiss Air, il est logé dans un hôtel miteux envahi de cafards. Lors de son premier discours, le traducteur lui signale qu'une phrase est tout simplement intraduisible : il était question d'introduction en bourse. Or en Chine la bourse n'existe pas encore à cette époque.

 

Transfert de technologies

 

 Mais ce pays progresse vite, très vite comme le constate le fondateur de bioMérieux à chacune de ses visites. « On souligne le temps long en Chine, mais concomitamment les Chinois ont véritablement changé de pays en seulement une génération » approuve Peer de Jong, dirigeant d'Asia Global Risk qui explique que la plongée de ce pays communiste dans le monde capitaliste est le fruit de trois décennies d'avancées constantes. Sous Li Xiannian (1983-1988) « la Chine s'ouvre » résume-t-il. Sous Jiang Zeming (1993-2003) « les Etats occidentaux et leurs entreprises institutionnalisent le côté partenarial pour travailler avec la Chine et pénétrer le marché », tandis qu'avec Hu Jintao (mars 2003 - mars 2013, Ndrl), la Chine « s'exporte ». Pendant ces trente années, le transfert de technologie des pays dits « développés vers l'Asie et en particulier la Chine a été considérable. Une (r)évolution express accomplie en moins d'une génération. Conduite grâce, en partie, à un système très organisé.« Nous, Européens, et plus encore Français, nous faisons souvent l'erreur de vouloir dupliquer en Chine le modèle d'organisation ou de prise de décision européen. Y compris en essayant d'aller vite pour conclure une affaire. Il y une forme d'arrogance qui ne marche pas en Chine », glisse le spécialiste de l'intelligence économique, président de chambre de commerce de Malaisie.

 

Temps long

 

 Au pays du confucianisme et du taoïsme, il faut raisonner sur le temps long, nécessaire pour faire des affaires. Ainsi, des semaines et des mois sont parfois utiles avant même de rencontrer le bon interlocuteur. « Vous participez à des dizaines de réunions, mais aussi des repas à rallonge, où vous n'aurez jamais le même interlocuteur, poursuit-il. Il fautprendre le temps de discuter, d'échanger pas seulement sur les questions professionnelles ». Alain Mérieux rappelle que ce pays a été humilié pendant des dizaines d'années, au temps des concessions, soumis aux règles des pays colonisateurs. Renversement de la vapeur au XXIe siècle : la Chine impose ses règles, fixe les normes internationales.

 

Pouvoir central

 

Aujourd'hui ces règles sont imposées aux Chinois eux-mêmes par une autorité centrale chahutée par des revendications sociales fortes, et un courant nationaliste important. Ce pays de 1,3 milliard d'habitants (peut-être plus en réalité), qui affiche 17 millions de naissances par an, compte 300 millions d'illettrés et 120 millions d'habitants issus de minorités ethniques qui rêvent de quitter la Chine, doit « forcément » être sous le contrôle d'un pouvoir central très fort, s'accordent à dire Alain Mérieux et Peer de Jong. « Le jour où je me suis entretenu au plus haut sommet de l'Etat et me suis entendu expliquer que, pour toutes ces raisons le parti unique allait être conservé, fut l'un des jours les plus intenses de ma vie» confie Alain Mérieux.

 

Déficit commercial abyssal

 

Cette autorité s'exerce aussi, désormais, envers les « vieux pays », et la France n'échappe pas à la règle. Pour plusieurs raisons, dont deux essentielles : tout d'abord, parce que le déficit commercial abyssal de la France - 75 milliards d'euros - ne lui permet pas de prétendre avoir la « main » sur quelque négociation que ce soit. Ensuite parce que la Chine peut s'offrir, grâce à ses réserves de fonds souverain de plusieurs centaines de milliards de dollars, n'importe quel pays. « La Chine a pris la parole sans attendre l'autorisation, décrit Peer de Jong. Les Chinois sont en Afrique, en Grèce, rachètent la dette et viennent faire du business. Et petit à petit la France recule et perd des parts de marché dans ce pays ». Tandis que l'Allemagne possède environ 5 % des parts de marché en Chine, la France s'accroche péniblement à ses 2 %.

 

« Devenir chinois »

 

Le secteur de la santé est peut-être, selon Alain Mérieux, l'un des rares marchés stratégiques qui ne soit pas encore complètement maîtrisé par les Chinois. Même le système de navigation par satellite local, Beidou, aurait rattrapé les performances de l'Européen Galiléo et de l'Américain GPS. La santé donc devrait bientôt constituer le prochain secteur à être totalement maîtrisé par cette nation, d'autant que le ministre de la Santé, Chen Zhu (depuis 2007, Ndrl), a instauré une sécurité sociale domestique. Ce marché devait revenir à terme aux mains des Chinois. Au point qu'Alain Mérieux et son équipe réfléchissent et anticipent une évolution des structures industrielles de bioMérieux. « Nous savons que nous aurons à faire des efforts dans un temps assez court, car bientôt la Chine, dans un secteur aussi stratégique que la santé publique ne dépendra plus de l'étranger. Alors pour préserver ce marché, on cherche à devenir un peu plus chinois ». Pour mieux rester en Chine évidemment.

 

Leçon de sémantique

 

Rester en Chine signifie aussi savoir comprendre chaque particularisme. « Pour connaître et aborder un Chinois, il faut se renseigner sur son nom et en comprendre la signification, expliquede son côté Jean Agnès, autre spécialiste de la Chine et ancien président de la CCI de Lyon. Il n'en existe que 300 dans ce pays ». On stigmatise souvent également la propension des autochtones à copier les technologies ou les objets pour les revendre bien moins cher. L'imitation et la copie sont en Chine une façon d'apprendre : « J'apprends et j'imite » disent-ils, dans un souci de bien faire. Le rapport du Chinois à la copie et à l'imitation est véritablement considéré comme un atout. Ce n'est que récemment que ce pays a introduit le mot « contrefaçon ».

 

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :