[Archive 2/5] Université de Lyon : le big bang

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©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Tout au long de l'été, la rédaction vous propose de revisiter notre monde en 2008. Les espoirs, les visions d'avenir, les dialogues nourris, les grands projets structurants - encore d'actualité dix ans plus tard. Autant d'événements inspirants, de regards éclairants sur l'actualité d'aujourd'hui. Cette semaine, retour sur la naissance mouvementée de l'Université de Lyon. Le processus de regroupement des établissements lyonnais d’enseignement supérieur sous une même bannière, Université de Lyon, se conclut. Il engage une véritable révolution, à contre sens des désunions idéologiques, culturelle, structurelle, et des claniques qui caractérisent le panorama français, et particulièrement, l’échiquier lyonnais. Un défi de taille pour les promoteurs du projet déterminés à décloisonner la recherche et l’enseignement locaux pour les propulser sur la scène mondiale. Et conscients de bousculer l’histoire.

Article initialement publié le 3 décembre 2008, 9:40

« C'est le sens de l'histoire ». Pour ses partisans, majoritaires, la naissance, annoncée pour les prochaines semaines, de l'Université de Lyon constitue un tournant décisif. Initiée dès 2004 par « la bande des quatre » - Philippe Gillet, Olivier Faron, Domitien Debouzie, Gilbert Puech, représentant respectivement l'ENS, l'ENS sciences humaines, les universités Lyon 1 et Lyon 2 - et mis sur orbite par l'exhortation du ministère de la Recherche à créer des PRES (Pôles de recherche et d'enseignement supérieur), le regroupement de dix-sept établissements lyonnais d'enseignements supérieur au sein d'un établissement public fédérateur (EPCS, lire encadré Plan de bataille), doit extirper l'offre lyonnaise des limbes, et la propulser au 60ème rang du fameux classement de Shangai, qui établit la hiérarchie mondiale des établissements d'enseignement supérieur.

L'objectif dépasse toutefois celui des seules visibilité et attractivité internationales, et inclut une série de mesures qui visent à mailler les formations, la recherche, la logistique dispensés par les membres auprès de leur 93 000 étudiants. Une rationalisation et une optimisation que le béotien jugera naturelles et salvatrices, mais que l'histoire française de l'enseignement supérieur et le contexte lyonnais, fracturés, rendent complexes. Et même hypothétiques.

Triple rempart

Certes, les atouts conjoncturels ne manquent pas. A commencer par une génération de dirigeants d'établissements décomplexés, ambitieux, et pragmatiques, qui même accueillent à bras ouverts des enseignes confessionnelles (l'Université catholique, l'ECAM), encore diabolisées par une partie de leurs troupes. L'exacerbation de la concurrence mondiale punit l'isolement, la fragmentation de l'offre, et crédibilise les regroupements. Le panorama européen, entériné à Bologne en 1999, encourage les échanges d'étudiants et de professeurs. Les dispositifs pour dynamiser la recherche obligent à la coopération entre laboratoires et établissements d'enseignement. L'urgence d'imbriquer d'avantage recherche, valorisation et débouchés industriels est décrétée...Mais en face se dresse un triple rempart, érigé par les singularités claniques du monde de l'enseignement supérieur, par la méthode de construction du PRES, enfin par les craintes suscitées par le nouvel ensemble. Universités/grandes écoles, sciences dures (techniques) / sciences molles (humaines et littéraires), diplômés fonctionnaires ou chômeurs, droits d'inscription gratuits ou prohibitifs, établissements sélectifs, privés et publics, de grande et de petite tailles, enseignements académiques ou professionnalisant...c'est une pléthore de clivages idéologiques, identitaires, structurels séculaires, que l'enseignement supérieur charrie et dont il ne se déleste qu'avec peine. « C'est Dallas », sourit un directeur d'école de commerce. « Forces centripètes contre forces centrifuges », résume Olivier Faron. Sous l'écorce des premiers instants de témoignage, lénifiants, confiés par la plupart des protagonistes grouille la persistance des préjugés, des peurs, des baronnies, de l'orgueil, de la fatuité, qui caractérisent et abâtardissent les relations inter-établissements - et n'épargnent pas certains étudiants, « perturbés » d'être prochainement mêlés à des établissements volontiers méprisés -. Qu'ont en commun les business models, les métiers, l'envergure, les ambitions, la gouvernance, les logiques d'EM Lyon et de l'Université Claude Bernard (Lyon 1) ? Comment amalgamer les Universités Lumière (Lyon 2) et Jean Moulin (Lyon 3) - la « gaucho contre la facho » -, caricature Guy Lavorel, président de la seconde - dont l'histoire est enracinée dans une partition idéologique encore vivace et met face à face deux facultés de droit irréconciliables, et des corps enseignant, étudiant, dirigeant, adversaires, voie ennemis ? « Attitudes contestables entre professeurs, dénigrement mutuel, ambiance délétère, interruption de coopérations décidée unilatéralement par Lyon 2... Le passif est lourd ! », claque Guy Lavorel.

Pressions

Ces inimitiés et ces antagonismes ont trouvé dans le déploiement, météorique (moins d'un an) du PRES, une caisse de résonance. Les détracteurs, aujourd'hui auto-exclus ou intégrés « de force », vilipendent un calendrier précipité, des moyens anémiques et atomisés, le sceptre d'une « usine à gaz » technocratique et chronophage, des pressions ministérielles et de la direction de l'enseignement supérieur, un conditionnement aux subventions accordées dans le cadre du Contrat de projets Etat/Région, une méthode musclée et hâtive, imposés par un objectif : aboutir avant l'échéance présidentielle.

« Le gouvernement y est allé à la serpe », claque Roger Fougères, vice-président de la Région Rhône-Alpes en charge de l'enseignement supérieur.

« Le périmètre du projet final et l'échéancier sont bien trop ambitieux. Ils ne respectent pas la nécessité pour chaque établissement d'analyser la situation, de débattre en interne mais aussi avec les futurs partenaires, de prendre le temps de construire durablement, de composer avec les spécificités du paysage lyonnais », résume Alain Storck, directeur de l'INSA. « Ces oppositions sont normales, puisque le PRES crée une rupture dans les logiques traditionnelles et constitue une véritable révolution.  Il faut espérer que l'intelligence d'opportunité prendra le pas », examine Philippe Gillet, porte-drapeau du projet. Ses partisans assurent que les particularismes de l'échiquier lyonnais ne donnaient aucun espoir de succès à une initiative spontanée, et justifiaient, pour sa métamorphose, l'imposition, même à la hussarde, d'un cadre contraignant. « Ainsi », expliquent-ils en substance, les établissements n'auront plus d'autre choix que de coopérer, et donc obligation leur sera faite de mieux se connaître et de transcender, pas à pas, les traditionnelles dissensions et cloisonnements disciplinaires. Et d'inhumer peu à peu ces combats qualifiés par Philippe Gillet « d'un autre temps. Nous avons pour mission, républicaine, de former les jeunes, de développer la recherche et l'innovation, de participer au rayonnement social, intellectuel, économique du pays. Voilà ce qui devrait tous nous rassembler et supplanter les luttes d'arrière-garde. »

Le modèle Danone

La célérité du déploiement a maintenu dans l'expectative nombre d'interrogations, converties en spectre par les plus récalcitrants. Au premier rang desquelles la dilution de l'identité, des prérogatives, des compétences de chaque établissement dans le nouvel ensemble.

« C'est la démarcation entre ce qui relèvera de l'autonomie, pour l'instant sacrifiée, et de la mutualisation, qui conditionnera l'avenir du PRES, prévient Guy Lavorel. Qui va décider de quoi avec quels moyens ? A ce jour, c'est le flou. » Autre sujet de discorde, la perspective d'un nivellement « vers le bas » fertilisé par l'intégration d'établissements « privés et de second ordre ».

Bernard Roux, coordonateur Rhône-Alpes du syndicat Snesup, s'indigne que ces derniers pourront dorénavant d'abstraire  de l'exigence universitaire en matière de délivrance de diplômes. « Leur crédibilité pourrait croître proportionnellement au recul de celles des enseignes phares. »

Certains dossiers ont fait l'objet d'âpres négociations (lire encadré Plan de bataille) et sont désormais clarifiés - « notre filiale Ezus, qui a produit 25 millions d'euros de chiffre d'affaires dans la valorisation des brevets, sera incorporée au PRES », précise Lionel Collet, président de l'Université Claude Bernard -, mais d'autres demeurent en suspens.

Notamment l'absorption au sein de l'EPCS d'une partie des fonds publics ou régionaux dévolus au rayonnement international de chaque enseigne ; « c'est un faux problème, assure Pascal Gustin, directeur chez Algoé et mandaté pour étudier la construction du PRES. La lisibilité internationale passe par l'Université de Lyon puisqu'aucun établissement n'a les moyens, isolément, d'y parvenir. »

D'aucuns redoutent que la redistribution de la manne publique via le PRES sera arbitrée en faveur des « indigentes » universités et paupérisera les « riches » écoles. Quant à la part des moyens humains et financiers transférés par chaque établissement au sein de l'EPCS, elle est l'objet de discussions internes.

« L'objectif est de cultiver, mais aussi d'organiser et de rendre visible la diversité, assure Philippe Gillet. La question de l'harmonisation des moyens répartis est centrale. Elle devra être traitée au cas par cas, sans passion, dans le respect des spécificités. Mais il faudra bien tenir compte qu'un biologiste coûte dix fois plus cher qu'un mathématicien. »

Et le bouillonnant directeur de l'ENS d'espérer une architecture comparable à celle de...Danone : « Une marque ombrelle, qui dispense différentes familles de produits mobilisant, chacune d'entre elles, des clients pour la plupart distincts, parfois communs. Ainsi, le buveur de Badoit ne consomme peut-être pas d'Evian mais peut manger des yaourts ».

Plus loin, la fusion

En filigrane de cette épineuse délimitation des champs de subsidiarité, se profile mécaniquement un processus certes lointain mais irréversible, de réunification. Dont l'ultime seuil aura pour nom fusion des universités, comme ont choisi de s'y employer les établissements strasbourgeois et grenoblois. Certains le redoutent, d'autres s'en réjouissent.

« Le débat doit être ouvert. Il est incontestable que le PRES, usine à projets communs, peut constituer un formidable levier pour accélérer la réflexion sur l'avenir, les moyens, la vocation de l'université », assure Philippe Gillet.

Lionel Collet s'est d'ailleurs engagé à profiter du mouvement pour réunir ses quatre facultés de médecine. D'autres, à l'instar de Roger Fougères, imaginent « un jour » le regroupement de l'INSA, de l'Ecole Centrale, de Lyon 1 dans un même campus, et la rationalisation géographique des laboratoires de recherche et des établissements en fonction des domaines traités - cf. la récente naissance de l'Ecole d'économie de Paris-.

« Poussons le raisonnement encore plus loin, propose Pascal Gustin. En matière de fund-raising, l'effet de taille et l'attractivité internationale de l'Université de Lyon n'assuraient-ils pas une plus large collecte auprès des investisseurs aujourd'hui sollicités isolément par chaque établissement ? ». La « culture du conflit », propose aux universités Lyon 2 et Lyon 3, n'augure pour l'instant aucun exaucement de telles perspectives - d'ailleurs vivement réprouvées par leurs présidents Claude Journès et Guy Lavorel - .

« En revanche, si le PRES fait ses preuves, la génération suivante pourrait bien y donner une issue favorable », prophétise Gilles Pollet.

En attendant, l'heure est à la préservation, pour chaque établissement, d'un espace fort d'autonomie, y compris pour engager des stratégies concurrentielles. Au risque sinon, d'anéantir l'initiative, la responsabilisation, les identités, de favoriser le centralisme, et donc de « tuer dans l'œuf » la légitimité du PRES. « Or cette dernière est LA condition pour que chaque membre s'implique et s'approprie le dispositif », estime le directeur de l'IEP de Lyon.

Election enfiévrée

Point de cristallisation ultime de ce décor morcelé, la gouvernance de l'EPCS. « Elle ne satisfait personne, puisque chacun pense que « son » établissement vaut bien mieux que la représentation qui lui est réservée. D'ailleurs l'Université Jena Moulin doit se contenter d'une seule voix, soit autant que chaque ENS qui représente vingt-deux fois moins d'étudiants », persifle Guy Lavorel.

Là encore domine une conception manichéenne du projet, qui distingue les orthodoxes des progressistes, les disciples de l'intérêt personnel des promoteurs de l'intérêt général. Parmi ces derniers, Lionel Collet, dont l'établissement disposera, lui aussi, d'une seule voix alors qu'il comptabilise le plus grand nombre d'étudiants (30 000) et de laboratoires de recherche (102). Ou encore Olivier Faron, qui estime « au contraire fabuleux » d'accepter de sacrifier une partie de son pouvoir et de son autorité pour la confier à un tiers et la mettre au service de la collectivité.

L'élection au poste de président de l'EPCS devrait faire, là encore, l'objet d'intenses joutes. La légitimité de Philippe Gillet à occuper une telle fonction n'est pas contestée, et même apparaît naturelle eu égard à l'énergie, à la pédagogie, et aux compétences unanimement constatées qu'il déploie depuis la genèse du processus. Mais les écueils ne manqueront pas.

« Il est impensable d'accorder au patron de l'ENS la responsabilité de dicter la politique scientifique des autres établissements, notamment universitaires », tonne Bernard Roux.

Et les opinions divergent sur la nécessité - non inscrite dans les statuts - de ne pas juxtaposer cette nouvelle fonction sur celle de directeur ou de président d'établissement. Un cumul que Roger Fougères estime schizophrénique, sécréteur de conflits d'intérêts et de suspicions sur la neutralité des arbitrages.

Au sein des universités Lyon 2 et Lyon 3, la perspective de confier la présidence à un dirigeant d'école fait tousser, voire s'étrangler. Claude Journès s'embourbe dans les explications elliptiques, proposant la nomination d'un « ancien président d'université » à la fois « expérimenté et disponible » - allusion à Gilbert Puech -, et Guy Lavorel, défait par Philippe Gillet à la présidence du Pôle Universitaire de Lyon (PUL), n'hésite pas à jeter le doute sur la « véritable » motivation du directeur de l'ENS, subodorant que son engagement moteur au sein du PRES avait « aussi » pour dessein d'obtenir la présidence du conseil d'administration de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) - effective depuis le 19 janvier-.

« Consternant »

Le climat s'électrise à l'approche des ultimes échéances qui scelleront l'irréversibilité du processus, et se durcit au fur et à mesure que s'ouvrent les dossiers concrets. Pourtant, le diagnostic, préoccupant, sur l'état de santé de l'enseignement supérieur et de la recherche hexagonaux, crédibilise l'approche fédératrice irriguée par l'Université de Lyon, par ailleurs particulièrement structurante pour le redéploiement et le rayonnement de la métropole. La totalité des établissements s'y accorde. Ce qui ne suffit toujours pas à les convaincre tous de s'engager à y riposter collectivement.

« La France et Lyon n'existent pas dans les classements internationaux. Il y a urgence à réagir, rappelle Piere-Yves Gomez, enseignant à EM Lyon et président de l'Institut français de gouvernement des entreprises. Le Titanic coule. Pourtant certains continuent de concentrer leur énergie à se battre pour occuper la plus belle cabine du bateau plutôt que de se sauver ensemble ! C'est consternant ».

Qui de la nouvelle ou de l'ancienne vague l'emportera ? L'arbitrage pourrait surgir des établissements « associés », pour la plupart fortement déterminés et grands gagnants de la nouvelle donne, mais aussi des écoles à ce jour en bord de route et qui s'emploient, à l'image de l'Idtrac, de se mettre en conformité avec les règles d'éligibilité. Convaincus de vivre « une opportunité unique ». « On a l'impression de construire l'Europe », sourit Olivier Faron.

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Commentaires
a écrit le 01/08/2018 à 12:06 :
Merci pour ce rappel, qui permettra aux connaisseurs de voir qu'en 10 ans, rien n'a évolué, et pour cause.
Le plus intéressant est que l'ensemble des personnes interrogées à l'époque n'ont plus, et depuis fort longtemps, aucune responsabilité dans le microcosme (fort conflictuel) des dirigeants de l'enseignement supérieur lyonnais.

Quand au PRES, il n'existe plus depuis 5 ans et la COMUE qui lui a succédé est dans la tourmente surtout depuis que certains ont décidé de faire une "université-cible" ne comprenant pas l'une des universités lyonnaises.

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