Faire progresser l'idée de Progrès par Etienne Klein

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(Crédits : Hamilton / Réa)
L'urgence du présent repousse loin les leçons de l'histoire et empêche une vision du futur prévient le philosophe Étienne Klein. Il participera le 7 octobre prochain au Forum Une époque Formidable organisé par La Tribune au Théâtre des célestins. En amont de son intervention, nous vous proposons de commenter cette tribune. Certaines de ces remarques et interrogations seront reprises lors du débat : "Vers un progrès à deux vitesses ?".

Georges Clémenceau fit un jour remarquer qu'un discours de Jean Jaurès se reconnaissait à ce que tous ses verbes étaient au futur. Mais Jaurès est mort, assassiné, et peut-être avec lui une certaine façon de conjuguer les verbes. Aujourd'hui, lorsque nous lisons les journaux, les pages web, ou que nous regardons la télévision, nous constatons qu'on ne nous parle que du présent, comme si le futur s'était absenté de nos représentations, comme si l'urgence avait partout répudié l'avenir comme promesse.

Déconnecté de ce présent devenu omniprésent, de ce présent limité à lui-même, le monde de demain est laissé en jachère intellectuelle, en déshérence libidinale, dans une sorte de trou symbolique. Or, ainsi qu'on avait pu le dire de la nature elle-même, le futur a horreur du vide. Il se laisse donc investir par toutes sortes de hantises. Victime de notre vacuité projective autant que de notre sevrage prophétique, il est devenu très difficile à envisager, à dévisager.

Piégés par les flux

On peut trouver au moins deux causes profondes à cette situation. La première est que nous sommes orphelins des philosophies de l'histoire, ainsi que Régis Debray (L'angle mort, Ed. du Cerf) est parvenu à le dire en une phrase :

"Les prémodernes regardaient par-dessus leur épaule un âge d'or inventé, mais perdu. Les modernes regardaient devant eux, vers un soleil en souffrance. Nous, post-modernes, nous courons sur un tapis roulant les yeux bandés, après le scoop du jour".

Le scoop du jour... Ce qui amène tout droit à la seconde cause : nous sommes piégés dans un flux qui nous submerge, ensevelis sous des informations auxquelles les médias accordent une consistance parfois artificielle, fatigués par leur rythme effréné. Paul Valéry, en son temps, déjà, parlait d'une « intoxication par la hâte ». En conséquence, nous ne parvenons plus à lire l'avenir dans le présent, à penser ce qui va survenir en prolongement de ce qui est.

Enfermés dans l'absorption du hic et nunc, nous avons perdu les moyens de discerner quel paysage général est aujourd'hui en train d'émerger. Qu'est-ce qui se construit ? Qu'est-ce qui se détruit ? Nous l'ignorons pour une grande part, mais c'est paradoxalement parce que nous avons compris quelque chose : par des boucles nouvelles et inattendues, nous allons de plus en plus dépendre de choses qui dépendent de nous.

Or, comment savoir ce qui va se passer si ce qui va se passer dépend en partie de ce que nous allons faire ? Nous sommes désormais conscients que nous grignotons de plus en plus avidement le fruit terrestre - de taille finie — qui nous porte, mais nous ne savons pas comment enrayer cette mauvaise tendance. Alors, nous pressentons que cet avenir que nous sommes en train d'anticiper par nos actions et nos choix pourrait se révéler radicalement autre, et au fond de nous-mêmes, nous le craignons.

L'humanité vit à crédit

Et il y a de bonnes raisons à cela. Depuis quelques décennies, nous savons que l'humanité consomme davantage de ressources renouvelables qu'il ne s'en régénère. Elle vit donc à crédit.

Dès lors, sauf à jouer avec les mots, comment son développement pourrait-il devenir "durable" ? Diminution des espaces de vie, modification du climat, effondrement de la biodiversité, pollution des sols, de l'eau et de l'air, déforestation rapide : tous les indicateurs sont alarmants et toutes les projections sont inquiétantes.

Ainsi, chacun voit bien que les principes au nom desquels l'homme est devenu « comme maître et possesseur de la nature » sont de moins en moins tenables - ce qui ne nous empêche nullement, nous autres civilisés, de persister à sillonner la planète en touristes ou en démarcheurs affairés.

Chacun constate également que l'écart entre les nantis et les pauvres se creuse toujours plus : tandis que les uns se prélassent sur des yachts en rêvant qu'on bricole les gènes de leurs enfants, d'autres, dans une rue insalubre, essaient d'empêcher qu'un nourrisson atteint de diarrhée ne meure dans la journée.

Les pères fondateurs de la notion de progrès l'associaient au genre humain tout entier. C'est cette idée fondamentale que nous devons retravailler, en tenant compte, cette fois, des leçons de l'histoire.

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Commentaires
a écrit le 02/10/2019 à 19:19 :
"Elle vit donc à crédit." Non, l'humanité ne vit pas à crédit, car un crédit est normalement remboursé. Quand on détruit chaque jour un peu plus les bases fondamentales de la vie, c'est-à-dire l'air, l'eau, la terre, on détruit, on ne rembourse rien du tout.
Réponse de le 02/10/2019 à 20:43 :
Tout à fait, et le crédit est créé ex nihilo sans contrepartie, la nature ne fonctionne pas du tout comme celà, c'est comme si on récoltait des fruits avant d'avoir planté des graines...
a écrit le 02/10/2019 à 15:52 :
Vers quoi progresse-t-on ?

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