Entreprendre différemment, c'est d'abord s'interroger sur le véritable sens de son action

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Il est dangereux de réduire la finalité d'une entreprise à la simple création de richesse pour ses actionnaires. Il y a une place pour des modèles différents d'entreprises, dont le but ne serait pas seulement économique, mais aussi social. Par Emmanuel Faber, directeur général de Danone.

On tente souvent de réduire le rôle et la finalité d'une entreprise à la création de richesse pour ses actionnaires. Je crois pourtant qu'il s'agit d'une dangereuse myopie. Et qu'il y a une place, au cœur même de l'économie marchande, pour des modèles d'entreprises qui travailleraient avec des paramètres différents, et dont la finalité ne serait pas seulement économique, mais aussi sociale. Aucune entreprise ne peut en effet se résumer à son cours de bourse ou au volume de produits vendu à ses consommateurs. L'empreinte qu'elle laisse - son ancrage territorial mais aussi son impact sur ses parties prenantes, qu'ils soient actionnaires, employés, fournisseurs, partenaires, ou consommateurs, son empreinte environnementale, qui engage les générations de demain - est absolument fondamentale.

"La responsabilité de l'entreprise ne s'arrête pas au seuil des usines"

Entreprendre différemment, c'est d'abord s'interroger sur le véritable sens de son action. Quand, en 1972, Antoine Riboud, président-directeur général de BSN - aujourd'hui Danone -, prend la parole aux Assises nationales du CNPF en énonçant : "La responsabilité de l'entreprise ne s'arrête pas au seuil des usines ou des bureaux", il définit les contours de notre double projet économique et social. Cette vision puissante et pionnière irrigue aujourd'hui encore Danone. Surtout, alors même qu'on les oppose fréquemment, l'économique et le social redeviennent les deux facettes d'une seule et même réalité. Une décision économique qui ne prendrait pas en compte sa dimension sociale serait une barbarie ; une action sociale qui ne tiendrait pas compte de sa dimension économique serait une utopie.

S'ouvrir aux autres

Entreprendre différemment c'est également s'ouvrir à d'autres. Seuls nous ne pouvons pas grand-chose. Je crois en une mobilisation transversale, en l'alliance des acteurs publics, privés et de la société civile. C'est cette coalition d'acteurs qui permettra d'inventer des modèles hybrides ou simplement innovants répondant à des problématiques concrètes et tentant de réconcilier des intérêts trop vite considérés comme divergents. Le Fonds Danone pour l'Ecosystème qui co-crée, par exemple, des projets avec plus de 40 ONGs, est une tentative pour aller dans ce sens.

Chaque partie y partage ses expertises, ses réseaux, ses savoir-faire pour construire des programmes qui ont une utilité sociale forte (réduction de la précarité, création d'activité, protection des ressources) mais également un intérêt pour Danone dont ils sécurisent les approvisionnements ou les débouchés. La logique du Fonds Livelihoods pour l'Agriculture Familiale que nous venons de co-fonder avec Mars, Inc est voisine : dans un monde où 70 % des besoins alimentaires mondiaux sont couverts par 500 millions de petits agriculteurs aux prises avec la pauvreté et la dégradation environnementale, ce Fonds va développer dans la bande subtropicale des projets visant à la fois à améliorer la productivité, les revenus et les conditions de vie de milliers de familles rurales, mais aussi les aider à restaurer l'environnement et les écosystèmes dégradés.

Le bénéfice est évident pour le corps social et il l'est aussi pour nos entreprises qui s'assurent sur le long terme de pérenniser leurs ressources agricoles en quantité et qualité.

Ne pas sacrifier le futur au présent

Entreprendre différemment, enfin, c'est retrouver le sens du long terme et apprendre à ne pas sacrifier le futur au présent. Le profit d'aujourd'hui est nécessaire, parce qu'il permet d'investir, d'expérimenter, de préserver notre liberté et de rémunérer ceux qui ont pris le risque d'investir mais chercher dogmatiquement sa maximisation c'est travestir le sens de l'aventure entrepreneuriale, qui s'inscrit dans un équilibre entre aujourd'hui et demain. Nous ne construisons pas la même économie ni la même société pour les générations futures lorsque l'on doit globalement générer, à court terme, quels que soient les conditions et les enjeux, un rendement annuel de 10 ou de 25 % avec les mêmes ressources.

Entreprendre différemment est possible. Possible si nous acceptons, de respecter, de valoriser la diversité dans l'organisation du rapport socio-économique ; possible si nous faisons le choix de l'intelligence collective, qui nous permettra de dialoguer avec notre écosystème et de créer de la valeur pour la société au sens large.

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a écrit le 04/11/2015 à 9:26 :
Pratiquement obligé d'arranger le sol et la terre, encore nous devons l'habiter beaucoup d'années, Et aussi récompenser à qui ont été exploités avec de bonnes mesures sociales. Des grandes entreprises comme Danone sont à bon exemple à suivre.
a écrit le 31/10/2015 à 20:36 :
Les propos d'emmanuel Faber ne sont pas de nature à créer un "cataclysme" : lui même aux manettes de Danone, avec un salaire de annuel 3,8 M€, sait ce qui est bon pour son propre business. Par chance, son intérêt coïncide avec celui du "peuple"(cette fois-ci du moins)
Réponse de le 11/11/2015 à 12:53 :
C'est vrai qu'il vaudrait mieux qu'il gagne 3,8M€ et nous dise d'aller nous faire.

Ce genre d'initiative de la part d'un patron du CAC est assez rare pour ne pas être plombée par des aprioris. Je comprends tout à fait cette notion de salaire, je suis moi même pour une limitation du salaire le plus élevé proportionnellement au plus bas. Mais il ne faut pas mélanger les sujets.

Que les initiatives citées par M Faber soient bonnes pour l'image de sa société c'est certain. Que ça dope les vente pas sûr. Que ces initiatives aient un impact même infime sur les terrains où elles s'implantent, ça c'est bien.

Je n'ai pas le souvenir que les groupes pétroliers français qui ont participé à la destruction du delta du Niger aient offert compensation à ses populations ou pérennisé leur accès à la nourriture, à l'emploi par l'agriculture et à l'eau potable. Ni que leurs patrons étaient moins payés que celui de Danone.

Au delà de ça, je reproche l'ambivalence entre ce discours de réimposer le long terme et les montants de dividendes versés complètement déraisonnables si l'on tient compte des résultats de certaines branches.

Peut-être est-ce une façon de justifier aux investisseurs de futures baisses de ces dividendes ?
a écrit le 31/10/2015 à 17:06 :
Un tel article publié peu de temps après le refus de Monsieur Faber de répondre aux questions d'Elise Lucet dans le cadre du magazine Cash Investigation concernant le scandale du lait en poudre, cela donne à réfléchir .... Réalité ou manipulation ? Peut-être ET d'ailleurs.
a écrit le 29/10/2015 à 18:32 :
Il faut absolument favoriser l'accession au pouvoir de nos entreprises de femmes et d'hommes porteurs des mêmes convictions.
a écrit le 29/10/2015 à 18:11 :
Quel plaisir de lire un si bel article et surtout de la part d'un grand chef d'entreprise. Je partage totalement. Merci.
a écrit le 29/10/2015 à 17:42 :
"des modèles d'entreprises qui travailleraient avec des paramètres différents, et dont la finalité ne serait pas seulement économique, mais aussi sociale" .....De fait la finalité sociale des entreprises devrait être dominante à toutes les autres finalités. Les autres formes de finalité doivent être marginales. Mais on en est loin..........

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