Olivier Faron : « Le Cnam c'est le plus beau public du monde »

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© Hamilton/Rea (Crédits : Hamilton/Rea)
CNRS, universités, ministères, et enfin Normale Sup : cet agrégé d'histoire a exercé les plus hautes fonctions au cœur ou au service de l'élite. Aux commandes du CNAM depuis l'été 2013, Olivier Faron découvre un univers « humain », « technique » et « patrimonial », mais aussi pilote des chantiers et explore des enjeux qui innervent sa responsabilité « d'un sens, d'une utilité, d'une fierté inédits ». La tâche est ardue, le chemin cahoteux, mais ceux qui l'ont côtoyé à Lyon l'affirment : « Jamais on ne l'avait vu aussi épanoui ». Sans doute parce que du public accueilli il « reçoit » aujourd'hui bien plus qu'hier.

En 1794, l'abbé Henri Grégoire créait le Conservatoire national des arts et métiers, destiné à diffuser la connaissance scientifique et technique et à promouvoir l'esprit de création. Deux cent vingt ans plus tard, on estime à plusieurs millions et à 1 Français actif sur 5, le nombre de personnes qui ont suivi l'un des cursus - de Bac - 1 à Bac + 5. Ceci, finalement, dans un anonymat inversement proportionnel à leur contribution à la « nation du savoir »…   

La force du CNAM repose sur deux fondamentaux différenciants : il dispense une formation professionnalisante de qualité et transmet des valeurs sociales. Voilà ce qui forme l'ADN de l'établissement que mon prédécesseur Christian Forestier résumait par une formule : un ingénieur CNAM ne se destinera pas à un emploi de spéculation dans la finance, mais privilégiera des métiers identifiables et des secteurs productifs. Autre singularité, le HTT (hors temps de travail), qui forme le socle à la fois des cycles de formation et du sentiment d'appartenance des auditeurs, tous réunis par une double éthique : celle de l'effort et celle de la promotion sociale. Proposer un modèle qui se préoccupe du vivre-ensemble, c'est aussi veiller à un accueil, à un accompagnement et à un suivi de parcours personnalisés, sensibles aux spécificités professionnelles, familiales, et même à l'histoire personnelle des auditeurs. L'apprentissage est, en ce sens, souvent une réponse appréciée.

Effectivement, l'abbé Grégoire voulait rendre l'enseignement accessible à tous et partout en France (« omnes docet ubique »). Il était, finalement, l'un des premiers pourfendeurs des discriminations, l'un des premiers architectes de la lutte contre les injustices sociales et éthniques. Une « valeur » que, depuis une trentaine d'années, les établissements d'enseignement supérieur y compris publics ont peu à peu négligée et tentent, à l'image de l'IEP Paris, de réparer. Pour autant, les résultats se font attendre…

Entreprises et établissements publics traitent la problématique différemment. Pourquoi les premières se préoccupent de responsabilité sociale et sociétale, et les seconds continuent, pour la plupart d'entre eux, de s'en désintéresser ? Pourquoi n'impose-t-on pas à ces derniers de considérer cet enjeu essentiel ? Tout le monde s'accorde sur la nécessité de conjurer les inégalités sociales dans l'enseignement supérieur, mais toutes les mesures ne sont pas adaptées.

Le modèle déployé par Richard Descoings a montré des résultats mais aussi des limites ; ne retenir parmi les candidats que des mentions « très bien » au baccalauréat, n'est-ce pas faire le choix d'un public parfaitement intégré dans la société française ? L'enjeu véritable, c'est de donner un avenir à des individus qui n'en ont pas. Le titulaire d'une mention « très bien » a un devenir limpide, et c'est vers celui qui n'a qu'un baccalauréat professionnel sans mention ou est issu d'un milieu socialement difficile qu'il faut concentrer notre attention.

A focaliser les efforts sur les inégalités éthniques ou urbaines, a-t-on délaissé d'autres zones d'injustice ?

Désormais l'origine profonde des inégalités réside moins dans les dispositions matérielles des parents que dans la connaissance du système. Si les enfants d'enseignants sont les mieux armés, c'est aussi parce que leurs parents savent décoder les méandres dudit système. Diffuser cette connaissance est capital pour juguler les injustices. Il faut également défendre coûte que coûte l'enseignement des langues que la population (d'origine) immigrée pourrait cultiver.

Parler l'arabe est un formidable atout, pourquoi ne pas capitaliser dessus ? Enfin, que les personnes handicapées d'une part, les femmes d'autre part aient accès aussi difficilement les premières à l'enseignement supérieur les secondes à certains métiers, doit faire l'objet d'une stratégie offensive. Après, il faut veiller à ne distiller aucun discours lénifiant ou culpabilisateur, à rappeler aux candidats à l'enseignement supérieur que « l'on n'a rien sans rien » et qu'il leur appartient de prendre leur destin en main, mais aussi à ne pas se focaliser sur les seules zones urbaines défavorisées ; les plus grandes inégalités prospèrent dorénavant dans les zones rurales.

Reste que le modèle économique d'une telle vision est loin d'être assuré…

Le CNAM initie avec l'université de Mulhouse et l'Agence de service civique un projet d'orientation solidarité. Il est destiné à des jeunes en grand difficulté que nous sensibilisons à comprendre l'environnement, à dessiner un futur possible, et à effectuer un semestre de service civique. Les résultats sont probants. Mais, encore expérimental et faute de subventions ou de ressources suffisantes, il ne s'adresse qu'à une vingtaine de candidats.
Le modèle économique d'une telle logique est un casse-tête. Les pouvoirs publics et les collectivités sont conscients de l'impérieuse nécessité de donner un avenir aux jeunes les moins favorisés, mais le dispositif à même d'assurer l'équilibre économique n'est pas trouvé. Il repose, j'en suis convaincu, sur la volonté de tous les acteurs - institutions comme entreprises - à innover et à travailler main dans la main.

Passer de la direction générale de l'ENS Lyon (2005 - 2013) à celle du CNAM, c'est quitter un corpus « d'élite intellectuelle publique » pour un auditoire aux antipodes. Normale Sup est un système de reproduction endogamique des élites, le CNAM est, au contraire, celui d'une recomposition extraordinairement bigarrée des profils appelés, pour certains, à devenir décideurs. Cette disruption vous apprend-elle sur les mécanismes qui, en France, consolident l'élitisme et ceux qui doivent s'attacher à le contrecarrer ?

Le système français prédéfinit les jeunes à partir de la classe de première, envoie les élites dans des classes préparatoires puis dans les grandes écoles. Il a apporté de bons résultats mais aussi a fragilisé nombre de formations, notamment celles de Bac+1 et 2 en université. La fracture tient moins à celle des camps « élite » et « non élite » qu'à celle des parcours qui constituent une empreinte et même une identité indélébiles. En France, ce que nous sommes à 20 ans préfigure ce que nous serons à 65. C'est le seul pays à fonctionner de la sorte.

L'X-Mines ou le normalien pensent, parlent, travaillent, réseautent au sein de leur caste et même à la retraite. De même, si la voie des candidats à Normale Sup s'inscrit, dans la plupart des cas, de manière linéaire et limpide, celle des Cnamiens est, au même âge, davantage erratique, voire cabossée. Or la société doit-elle punir à vie un jeune qui à 20 ans n'a pas eu la maturité ou les outils adéquats et décide, « seulement » quelques années plus tard de se prendre en main ? Comment devons-nous répondre à des publics différents et intégrer la professionnalisation ?

C'est cette question que le CNAM doit sans cesse explorer, afin de demeurer performant sans sa mission de « contre voie » et d'alternative audit système. Le CNAM s'interdit de présélectionner, enseigne à une majorité d'actifs (80 % des auditeurs) insérés dans la vie professionnelle, et reste le seul établissement d'envergure à même de former tout au long de la vie. Le profil type « idéal » est le titulaire de CAP qui passe un bac professionnel, obtient un BTS, et devient ingénieur avec les félicitations du jury. Car n'oublions pas que s'arrêter au CAP signifie « aller travailler », au Bac pro avoir 5% de chance de réussir à l'université, et au BTS se trouver au milieu du gué. Dans ces trois cas, c'est presque « chronique d'un échec professionnel assuré ».

Quant à la gestion d'un établissement d'enseignement supérieur, elle constitue un métier complexe, qui exige des compétences pointues dans les domaines du management, de la stratégie, des finances. Le CNAM est un établissement lui-même difficile à piloter, et l'expérience accumulée à la tête de l'ENS Lyon m'est précieuse.

Vous avez été candidat - malheureux - à la succession de Richard Descoings à la tête de Sciences Po Paris, et être aux commandes du CNAM appelle une motivation, une vision de l'enseignement, des ressorts personnels presque antinomiques. Depuis huit mois, qu'avez-vous appris, remis en cause, bouleversé à titre personnel ?   

Sur un plan strictement professionnel, j'ai ajouté à mes prérogatives celle de l'employabilité, qui ne se pose pas à Normale Sup. Comment, à notre modeste niveau, sommes-nous un acteur du marché de l'emploi et, concomitamment, de la croissance économique ? Dans un pays en proie aux grandes difficultés qu'on lui connait, il s'agit là d'un formidable challenge, d'autant plus relevé que ladite employabilité ne figure pas dans les gènes auxquels les décideurs économiques associent les établissements publics d'enseignement supérieur.

Notre collaboration avec Bpi France via Bpi Le Lab - un think tank dédié à une meilleure connaissance des PME - illustre notre préoccupation. Autre sujet nouveau pour moi : la structure de nos labellisations, en partie éloignée de celle, classique, dite type LMD et commune au monde universitaire. Il s'agit donc pour nous d'assurer un avenir reconnu et officiel aux auditeurs via un couplage tout au long de la vie de reconnaissances professionnelles et académiques. Enfin, apprendre d'une part à innerver la culture du privé dans celle d'un établissement public, d'autre part à bâtir un édifice national à partir des centres régionaux, de la réalité des territoires et de ressources humaines locales souvent extraordinaires, constitue un exercice et une exigence vraiment passionnants.

Les « têtes bien pleines » des normaliens possèdent des dispositions naturelles à accumuler les savoirs, celles, « bien faites », des auditeurs du CNAM doivent révéler à elles-mêmes cette faculté et se doter des moyens, parfois semés d'embûches, de la nourrir. Qu'est-ce que cela change à la manière de construire et de diffuser l'enseignement ?

Cette confrontation à des parcours de vie, à des volontés et à des ambitions si exemplaires éclaire notre responsabilité de « servir ». Elle nous impose aussi d'avoir un profond respect à leur endroit, et ces sentiments traversent l'ensemble du personnel. Quant à ces auditeurs, certes pour l'essentiel (70%) ils suivent les cours à distance et donc ne partagent pas « physiquement » l'expérience avec leurs coreligionnaires. En revanche, la grande majorité d'entre eux font leur l'« identité » CNAM et sont redevables vis-à-vis de l'histoire, formée des millions de gens qui les ont précédés, de l'atypisme et de la vocation d'un établissement sans lequel jamais ils n'auraient pu espérer rebondir.  

Le CNAM s'adresse exclusivement à des publics adultes - la moyenne d'âge est de 35 ans -, selon leurs particularismes riches ou lestés d'une expérience de vie professionnelle et personnelle. Exigent-ils une approche pédagogique et humaine particulière ?

Chaque enseignant pourra le clamer : c'est le plus beau public du monde. Car il témoigne d'une concentration, d'une exigence, d'une maturité et d'une détermination hors du commun. Devoir adapter la pédagogie à un auditoire bigarré, souvent peu préparé, et en attente d'opérationnalité et d'efficacité, oblige à se placer au niveau. Et dans tout cela prospère la substantifique moelle des relations professeurs - élèves : la confiance, grâce à laquelle ce public se donne les moyens de se dépasser. Ainsi, et aussi parce que ce mélange de personnes issues de la société civile, de l'expertise, et du travail permet d'explorer des problématiques nouvelles, d'envergure sociétale et à vocation altruiste, je considère le CNAM comme le Collège de France de la société, de l'économie et de l'industrie.

Quels enseignements sur les périmètres de l'inné et de l'acquis extrayez-vous de la mise en perspective des expériences ENS et CNAM ?

Qu'ont donc en commun nombre de normaliens ? D'avoir baigné dans une famille et un contexte où lire, apprendre, se cultiver, se dépasser, était la norme. Ainsi, très jeunes ils ont fait leur ce substrat grâce auquel ils pouvaient briller plus tard dans leur études. Et à cet état de fait, il est très difficile d'espérer trouver des antidotes. Au CNAM, qui est un contre-modèle, on apprend que la réussite résulte au contraire de la volonté, de l'abnégation, de la pugnacité. Et donc de ce que l'on veut devenir bien davantage que ce dont on a hérité.

D'où, d'ailleurs, l'obligation de se préoccuper de tous les ingrédients - y compris l'employabilité - car chacun d'eux est essentiel pour solidifier un parcours au départ peu naturel et plus difficile à accomplir.  Cela nous enjoint de travailler de manière très prospective pour anticiper l'évolution des métiers, afin de former à ceux qui seront en vogue demain et pas seulement à ceux qui le sont aujourd'hui. Cette exigence est complexe, mais nous devons coûte que coûte la mener à bien.

Ce que la rencontre d'avec les « Cnamiens » doit également vous apprendre, c'est un esprit et un appétit d'entreprendre peu caractéristiques des établissements - Normale Sup, ministères, CNRS, universités - que vous avez fréquentés auparavant. De quelle manière les trajectoires de vie personnelle souvent accidentées et douloureuses les teintent-elles ?

Valoriser l'esprit d'entreprendre s'inscrit dans le sillage de l'histoire de l'établissement, qui s'est intéressé successivement aux prouesses techniques, aux sciences de l'ingénieur, au management et à la finance. L'entrepreneuriat fait l'objet d'une entité ad hoc, mais surtout de plusieurs blocs de formation dispensés dans les centres régionaux. Parmi eux une certification professionnelle récompensant des porteurs de projets de niveau Bac + 2 et même + 1, le dispositif Ardan soutenant la création d'entreprise, mais aussi des parcours destinés à des artisans et à des patrons de TPE ou de PME en besoin d'actualisation de savoir-faire.

Et cela aussi bien au Pays Basque qu'à Paris, chaque centre constituant un « capteur » des réalités et des potentialités entrepreneuriales locales, y compris en terme de métiers. Ces modules visent à inculquer la culture d'entreprendre. Et se nourrissent de ces parcours de vie parfois hors normes qui leur donnent une réalité, une densité, une envergure singulières. Des parcours de vie pour lesquels rien n'a été facile, rien n'a jamais été acquis, jamais rien n'a été donné. Le CNAM existe depuis 220 ans et vivra encore très longtemps ; et chacun de ces parcours cimente un peu plus l'identité entrepreneuriale.

La manière dont on exerce ses responsabilités une fois en situation de travail résulte, pour partie, de la pédagogie, des contenus et du cadre éducationnels des cursus que l'on a suivis. L'auditeur du CNAM se révèle-t-il un décideur singulier ?

Nos diplômés ne concurrencent pas ceux d'HEC ou de l'Ecole Polytechnique. En revanche, notre expertise porte tout particulièrement sur des responsabilités de cadres intermédiaires, et là encore épouse à la fois une croyance et une doctrine : être un acteur du développement des individus et donc des entreprises, de l'économie et des territoires. Cette logique pave toute notre stratégie, y  compris à l'international et en faveur des populations défavorisées. Au Liban, dans l'établissement que nous avons fondé avec Kamal Joumblatt - ce dirigeant druze, fondateur du Parti socialiste progressiste et père de Walid, fut assassiné en 1977, ndlr -, plus de 4 000 auditeurs sont formés chaque année et participent à la (re)construction du pays. Lorsque je suis à Haïti, où nous programmons d'ouvrir un centre, je me sens fier d'exercer mon métier.

Dans ce pays francophone dévasté par la dictature Duvalier, la pauvreté et le séisme de 2010, on dénombre certes 2 millions d'autochtones en exil, mais aussi pas moins de 400 000 étrangers venus accomplir des responsabilités de cadre intermédiaire. Ces immigrés concentrent dans leurs mains de quoi redresser le pays et assurer l'avenir social et économique des populations locales. Alors, de savoir que notre futur centre permettra de former une partie, même infime, d'entre eux, galvanise et donne du sens à ma mission.

Olivier Farron  Cnam 2

Les auditeurs qui se préparent en cours du soir à devenir ingénieur, partagent des singularités : goût de l'effort, ambition, capacité résiliente, envie d'apprendre. Les recruteurs sont-ils réellement sensibles à « regarder » attentivement ces candidatures ? Dans une société que le dogme de l'uniformité et de la standardisation frappe jusqu'aux process d'embauche, faire reconnaître l'atypisme n'est-il pas une gageure ?

Les entreprises qui emploient des Cnamiens font le choix de personnalités qui sont sur le terrain, qui effectivement ont fait la preuve d'un goût du travail et de l'effort, et d'une volonté de réussir remarquables, mais aussi qui ont reçu un enseignement exigeant. Riches de cela, ils sont aussi, pour la plupart d'entre eux, en situation d'essaimer dans l'entreprise une préoccupation sociale et du vivre-ensemble particulière.

Le principe de la « formation tout au long de la vie » est un concept désormais universel mais que les pouvoirs publics ont en réalité - et en dépit d'avancées, comme la Validation des Acquis de l'Expérience (VAE), créée au CNAM par le professeur Vincent Merle - beaucoup de difficultés à populariser et à faire reconnaître des employeurs….

Tous les établissements ne sont pas formatés pour la VAE, qui est basée sur la possibilité, à tout moment de son existence, de reprendre des études. Et le système français, enraciné dans la prédétermination au lycée et le dogme d'une formation initiale que l'on ne peut pas interrompre, ne s'y prête pas spontanément. Dans ce domaine, nous sommes loin des modèles américain ou australien. Autre écueil : les diplômes de formation continue sont distincts d'un cadre prédéfini ou d'un parcours linéaire, et ne répondent pas toujours aux mêmes critères de reconnaissance officielle.

Les méthodes d'enseignement sont en pleine révolution, notamment avec l'apparition des « Moocs » - cours gratuits en ligne ou Massive Online Open Courses. Comment le CNAM aborde-t-il cette rupture ?   

Notre ministre de tutelle Geneviève Fioraso a initié le programme France université numérique (Fun). Dans ce cadre, le CNAM a lancé quatre Moocs - sur l'épidémiologie, la santé, le numérique. Avec 30 000 auditeurs, celui consacré aux ressources humaines, dénommé « De manager à leader » et particulièrement bien préparé, a rencontré un succès comparable aux standards anglo-saxons.

Mais la situation financière du CNAM peut-elle soutenir longtemps la gratuité de ces formats ?

Etendre le panel du public constitue un enjeu vital pour l'établissement. A ce titre, les Moocs constituent une formidable vitrine, un levier de visibilité inestimable, et l'opportunité de faire la démonstration de notre savoir-faire auprès d'un auditoire élargi. Charge à nous, ensuite, de capitaliser pour faire venir une partie de ces nouveaux professionnels vers des cursus payants.

Le CNAM, c'est aussi une bibliothèque (160 000 volumes et 40 000 lecteurs), des conférences (300 par an), et un Musée des arts et métiers (80 000 objets et 250 000 visiteurs chaque année) qui concourent à la « diffusion de la culture scientifique et technique » et à la « promotion de l'esprit de création » chères au fondateur. Quelle lecture faites-vous de l'état de santé, en France, de cette culture et de cette création dont dépend la faculté d'innover ?

Dans ce domaine, l'époque est à une profonde mutation. Nous tournons le dos à certains modèles et devons concentrer nos efforts sur de nouveaux axes : explorer le débat science-société, investiguer et promouvoir, dès l'école primaire, une « culture technique » malheureusement peu valorisée et pourtant dont résulte la création d'objets, de machines, de systèmes révolutionnaires et qui parfois même font rêver. Le CNAM est le dernier établissement français à posséder un tel musée, et pourtant du Brésil au Japon cette culture de la muséologie est réalité dans les grandes universités. Troisième chantier : mettre en lumière les trésors du lien art-science.

Au CNAM, 60 000 personnes sont venues visiter l'exposition consacrée au dessinateur Enki Bilal à qui nous avons confié les clés de nos réserves et dont l'imagination a détourné ces objets de leur utilité originelle et leur a donné une nouvelle réalité, une nouvelle vie extraordinaires. Quatrième dessein : être un acteur, même modeste, de l'identité et de la vitalité culturelles des quartiers.

Dans le domaine des filières « ingénieurs », la France est-elle à la hauteur des enjeux et des exigences qu'impose une planète en transformation perpétuelle et radicale, confrontée à la mondialisation des technologies, des process et des entreprises, bouleversée par la concurrence de pays émergents et d'esprits entrepreneuriaux inédits ?

Christian Lerminiaux président de la CDEFI (Conférence des directeurs d'écoles françaises d'ingénieurs), est catégorique : la France a besoin de davantage d'ingénieurs. L'essentiel des efforts doit être concentré sur le segment aujourd'hui le plus en peine : celui des post-bac. Un segment, notamment en apprentissage, qui souffre particulièrement de l'insuffisant engagement des entreprises. Cette année, cent jeunes d'excellents profils ont été éligibles à un DUT du CNAM pouvant ouvrir, ensuite, à un parcours ingénieur ; seules cinq entreprises ont répondu favorablement…

Le monde socio-économique vilipende volontiers celui de l'enseignement supérieur public pour son immobilisme ou son corporatisme, mais il pourrait aussi faire son auto-critique et s'investir davantage outre pour accueillir des alternants, pour travailler avec ces établissements à anticiper l'évolution des métiers ou les processus d'embauche. C'est ensemble que nous devons réfléchir, prendre des risques et agir, car cette collaboration servira équitablement nos besoins. Tout le monde vante la dynamique de l'industrie allemande, ses dispositifs d'apprentissage, sa culture, inégalée, de la technique ? Mais outre-Rhin, chacun a compris depuis bien longtemps que cela résultait d'un travail main dans la main entre formateurs et employeurs. Le retard que prend la France dans ce domaine ne cesse de croître, il est urgent d'en prendre conscience et de réagir.

La (quasi) gratuité de l'enseignement supérieur en France n'est, de l'avis des professionnels, plus supportable - de son côté, le CNAM facture un coût moyen de 2 000 euros, pour partie pris en charge par les pouvoirs publics. Et d'ailleurs elle n'a nullement endigué l'inflammation inégalitaire. Le tabou peut-il chanceler ?

En France, l'enseignement supérieur est considéré comme un droit acquis et quasi gratuit. Et il faut s'en féliciter. Mais il faut aussi examiner avec courage et objectivité les limites et les déviances. Au premier rang desquelles figure une insuffisante mobilité des étudiants « naturellement » attachés à leur territoire d'origine. Au moment où les moyens que l'État alloue à l'enseignement supérieur ne peuvent que s'éroder, il est vital de dégager de nouvelles marges financières pour maintenir le développement. Et les droits de scolarité en constituent le principal ressort. Le débat doit être lancé, et je salue à ce titre les propositions du think thank Terra nova qui investiguent une plus grande équité via une proportionnalité desdits droits selon les revenus. Le double enjeu des financements et de la redistribution est indissoluble. Mais l'aborder exige un climat politique et social fortement apaisé…

Avec la compétition internationale, l'importation de modèle étrangers, et les difficultés de financement, jamais la sanctuarisation de l'enseignement républicain n'a été autant menacée. Vous avez une expérience ministérielle - aux côtés des ministres de l'Enseignement supérieur et de la Recherche François Fillon, Claudie Haigneré et Laurent Wauquiez - et donc analysez le problème sous différents prismes. Comment les fondations de l'enseignement républicain peuvent-elles évoluer ? La singularité culturelle inhibitrice, sclérosée, doctrinaire, corporatiste, propre au secteur hypothèque-t-elle les possibilités de réformes ?

Le lien formation - emploi est devenu réellement prégnant, à la fois dans l'approche des professionnels de l'enseignement et dans la prise de conscience des étudiants. D'ailleurs, nombre d'entre eux aujourd'hui optent pour des « master pro ». Cette rupture n'a pas surgi brutalement, mais il faut reconnaître à la loi LRU initiée en 2007 de l'avoir considérablement accélérée, jusque dans les esprits des syndicats étudiants. Les jeunes générations veulent travailler quand les plus anciennes, auxquelles j'appartiens, voulaient réfléchir ou changer le monde. Le pragmatisme a supplanté l'idéal. Et bien sûr ce constat réfléchit la société dans son ensemble.

Honorer l'esprit républicain, c'est aussi faire de preuve de responsabilité lorsque nous devons gérer des deniers publics soumis à des contraintes de plus en plus élevées. Et c'est notamment dépasser nos traditionnelles contingences idéologiques ou partisanes, pour s'adapter aux réalités - y compris des métiers et du marché du travail -, collaborer, rationaliser ce qui peut l'être, et dégager les marges de manœuvre pour investir dans l'utile. La croissance économique est l'affaire de tous. Car elle conditionne l'avenir de chacun.

Les anciens élèves du CNAM forment une impressionnante cohorte et, sur le papier (seulement), une force de frappe considérable, censée reposer sur un esprit de solidarité et de militantisme propres à la singularité des parcours de vie si particuliers. La réalité est loin du vœu. Pourquoi ce vivier a-t-il toujours été négligé ?

Effectivement, le CNAM n'a jamais eu de tradition d'anciens, contrairement d'ailleurs aux fameux « Gadzarts » de l'ENSAM. Et c'est d'autant plus regrettable que nombre de Cnamiens se sentent redevables à l'égard de cette seconde chance et donc d'un établissement qui les a sortis de l'ornière. L'enjeu est de fédérer des associations d'anciens aujourd'hui fragmentées, et de bâtir une politique structurée envers elles.

Outre cette défaillance, où situez-vous les principales carences et marges de progression ? Une ouverture à l'international aujourd'hui faible ? Une reconnaissance au sein du paysage institutionnel universitaire à ce jour insuffisante ? Un maillage plus serré du territoire ?

La mise en place de la nouvelle loi sur la formation professionnelle et le compte personnel de formation, grâce auquel les salariés individualiseront leurs parcours, interroge en premier lieu notre stratégie. Nous devrons être de plus en plus performants pour être à la hauteur des attentes nouvelles des auditeurs. Nous devons également rendre notre réseau plus cohérent. Enfin, l'établissement étant autonome depuis le 1er janvier 2013, il doit procéder à des aménagements de fond pour moderniser son fonctionnement, son organisation, et sa gestion des ressources humaines. 

Quant à l'international, nous sommes fiers de ne pas avoir cédé à la mode du « Tout Asie » et de capitaliser sur notre culture francophone (Liban, Maroc, Haïti) et notre maillage outre-Mer qui draine au-delà des frontières françaises. La zone de chalandise de notre

Quant à l'international, nous sommes fiers de ne pas avoir cédé à la mode du « Tout Asie » et de capitaliser sur notre culture francophone (Liban, Maroc, Haïti) et notre maillage outre-Mer qui draine au-delà des frontières françaises. La zone de chalandise de notre nouveau centre de Mayotte couvre, à moins d'une heure d'avion, une population de 200 millions d'âmes qui s'étend jusqu'à Madagascar et l'Ile Maurice ! A Haïti, nous pouvons séduire des auditeurs qui aujourd'hui préfèrent s'exiler en République dominicaine ou en Floride. Et de nos centres en Guyane, en Guadeloupe et en Martinique, nous coiffons un immense territoire caribéen. Mais nous devons aussi « regarder » ailleurs, et notamment chercher à nouer des partenariats en Europe.

Le CNAM a traversé les années 2000 dans la douleur financière et s'est peu à peu redressé au prix d'une importante cure d'austérité. Est-il bien armé pour accomplir de telles ambitions ?

Nous sommes sur la voie de la restauration, et devons désormais travailler à une stratégie de communication et de lisibilité qui, faute de moyens, n'a pas été jusqu'alors suffisamment offensive. La clé résidera dans notre capacité à mobiliser de nouvelles ressources, notamment privées, pour financer notre développement et nous assurer de demeurer compétitifs dans un environnement qui s'annonce âpre.

Le CNAM et l'ENSAM ont en commun de former aux « arts et métiers ». Depuis votre nomination et celle de Laurent Carraro, votre alter ego, ce simple cousinage est appelé à prendre une nouvelle dimension. Quelle forme adoptera-t-elle ?

Nous avons engagé un rapprochement des diplomations ENSAM et CNAM, cohérent avec le souhait de développer une marque « Arts et métiers ». Au début bien sûr, cela a effrayé au sein des deux établissements ou même parmi les anciens. Une fois que nous nous sommes exprimé ensemble devant les deux conseils d'administration, la réaction s'est inversée, et la perspective s'est imposée comme une évidence.

L'enjeu est de faire concorder vers un projet commun deux établissements qui, malgré leurs identités similaires, fonctionnaient de façon différente mais font partie du même PRES - heSam, réunissant également l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, l'EHESS et une dizaine de grandes écoles, ndlr. Une fois les filières agglomérées, l'ensemble « pèsera » 10% des ingénieurs formés dans l'Hexagone. Imaginez-vous la puissance d'une telle force de frappe, y compris pour mieux répondre aux attentes des candidats comme des entreprises ?

Vous avez co-conduit à Lyon en 2010 la fusion des ENS Sciences et Sciences humaines. Ce que vous ambitionnez pour les « Gadzarts » pourrait-il s'en rapprocher ?

Non. Il en est hors de question. Et d'ailleurs la différence des modèles de formation - initiale pour l'un, continue pour l'autre - interdit cette hypothèse. Nous visons simplement à exploiter ce qui peut être mutualisé ou complémentaire, et par ce jeu de synergies - par exemple pour quadriller ensemble plutôt que séparément le territoire - générer une rationalisation des moyens, particulièrement pertinente en cette période économiquement compliquée.

Vous êtes spécialiste de la démographie des sociétés méditerranéennes, mais aussi des 1e et 2e Guerres mondiales. Administrateur général du CNAM, votre mandat, renouvelable, court sur au moins cinq années. Quelle empreinte l'historien et le « patron » espèrent-ils laisser au sein de l'établissement ?

L'historien ne peut que se régaler au milieu de ce patrimoine exceptionnel et de ces deux siècles d'inventions et de formations. Notre travail consacré à la lumière au Château de Lunéville, le champ des possibles que nous offre le musée, le projet d'un établissement muséal des arts et métiers en Aquitaine, constituent autant d'opportunités de rendre hommage à ce patrimoine. A l'issue de mon(mes) mandat(s), j'espère que j'aurai tenu mes engagements : renforcer nos missions et l'opérationnalité de nos formations, être un acteur plus aigu du développement économique, dynamiser la recherche et la culture scientifique de l'établissement. Tout cela en accomplissant un management performant d'établissement public, et notamment une gestion rigoureuse.

Vous vous sentez, en définitive, plus utile aujourd'hui…

Absolument. Diriger Normale Sup et des étudiants intrinsèquement brillants est somme toute assez aisé. Faire naître et/ou grandir chez des personnes moins favorisées un potentiel d'accomplissement personnel puis professionnel donne à ma responsabilité une dimension, une couleur et un sens tout autres.

 

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Commentaires
a écrit le 26/01/2015 à 20:29 :
Je trouve que M Faron évoque le cnam avec la condescendance d'un Normalien. Diplômé du CNAM, pour ma part je ne fais aucun complexe face aux Polytechniciens de mon entreprise. Il y a d'excellents ingénieurs, mais pas toujours d'excellents managers. Et dans l'industrie les 2 comptent.
a écrit le 05/06/2014 à 14:49 :
Ancien Directeur du CEANTE au Cnam : je connais le Cnam
Cette année, affecté d'une maladie pénalisante : lymphome cérebral j'ai pu mesuré l'importance de cet établissement.
Merci au Cnam de m'avoir permis de continuer à faire des cours en formation a distance, à partir de ma chambre d'hopital. merci le Cnam.
a écrit le 13/05/2014 à 14:06 :
Ouf je l'ai lu intégralement cet article/cette interview. Il y est dit clairement que ce sont les formations dites du type élitiste mais bien sûr c'est habillé (vu l'ancien poste occupé par le dirigeant actuel du CNAM) qui ont jeté la France dans le caniveau ou à l'égout). Eh bien restons dans l'esprit de la révolution française, et fermons Sciences Po, et l'ENA et Polytech. Il faut un loi pour la diversité des recrutements dans les entreprises en France, pour également accroitre dans les entreprises le nombre d'apprentis notamment en provenance du CNAM, pour contraindre les entreprises à la diversité dans leurs instances dirigeantes...Les élites en France et le système élitiste c'est ce qui coule la France...c'est pas l'Allemagne qui va nous sortir de là ...au contraire plus elle nous voit couler...mieux elle se porte.

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