Pauvre « ami »

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(Crédits : Acteurs de l'Economie)
Descartes, la Boétie, Brassens doivent trépigner dans leur caveau. Les réseaux sociaux et Facebook en particulier ont popularisé le mot « ami », attribué à chaque nouveau membre du cercle que l'utilisateur établit et élargit.

Une véritable injure perpétrée contre l'un des substantifs les plus fondateurs de la relation humaine. Et ici dévoyé, travesti, flagellé. « Facebook l'a totalement vidé de son sens, fulmine Daniel Parrochia, professeur de philosophie à l'Université Lyon 3. Le  monde grec lui avait donné ses lettres de noblesse : l'amitié impliquait une relation exigeante, dense, intime, engageant les protagonistes à mutuellement développer leurs connaissances et à se fortifier ». La racine et l'histoire du mot cimentent en effet la sincérité, l'authenticité, la générosité, le mystère, la gratuité, ils subliment le hasard de la rencontre et la progressivité de l'éclosion, ils manifestent une succession d'épreuves, de souvenirs, de concessions, de réconciliations, qui nourrissent le partage de la confiance. Facebook balaie ces particularismes auxquels ils substituent l'artifice, la formalité, la volatilité, l'infidélité, l'immédiateté, et l'utilitarisme. Aussi l'illusion de bâtir des amitiés quand le rythme effréné des sollicitations quotidiennes contracte le temps que l'on y voudrait consacrer à ses amis « physiques ». Autant de caractéristiques symptomatiques d'une société marchande qui les a imposées. Le libéralisme a inoculé la suprématie de l'arithmétique. « Tout est désormais pesé, calculé, compensé, payé, remboursé, déplore Daniel Parrochia. Les relations humaines n'y échappent pas ». Et l'amitié y succombe. Laquelle, sur Facebook, ne résiste d'ailleurs pas au syndrome quantitatif propre au dogme marchand ; ainsi se sent-on d'autant puissant, reconnu, flatté, et rassuré, que le volume d' « amis » collectés croît… Un réquisitoire que le sociologue Dominique Cardon veut tempérer. « Le nombre et l'intensité des amitiés pures, ainsi définies par La Boétie, ne reculent pas. En revanche, via les réseaux sociaux, explose celui des liens faibles. D'autre part, ces réseaux rendent compte que l'amitié est sociabilité et opportunité ; mais n'étai-ce pas le cas auparavant ? ». Des constats que le chercheur de l'EHESS juxtapose sur l'étalement temporel des amitiés. Dans une existence, elles culminent lorsqu'on est étudiant, déclinent fortement à l'occasion du mariage, accélèrent leur recul lors des naissances des enfants. Une spirale qui empire dans un contexte de mobilité géographique et de déracinement croissants. « C'est ce qui explique le succès des réseaux affectifs du type Les copains d'avant, perçus par les quadragénaires comme un moyen de revitaliser un cercle d'amis appauvri ».

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