Anges et démons

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Le monde du travail n'échappe pas au diktat des réseaux.

Le consultant Moss Kellal (K.M Développement), Paul-André Faure, fondateur, fondateur d'Innoé, et Martine Le Boulaire, directeur d'Entreprise & Personnel à Lyon, en témoignent : aucun professionnel de l'accompagnement, du recrutement, ou du management, ne conteste l'importance, capitale, d'être en réseau pour trouver un emploi, changer d'orientation, progresser dans l'entreprise ou dans sa carrière. Réseau que l'on bâtit et entretient « lorsque tout va bien, et non lorsqu'on est au pied du mur ». La population cadres, si sa jeune génération manie sans peine les réseaux sociaux, se distingue aussi par l'engagement dans des réseaux « physiques » inter ou intra professionnels, corporatistes ou transversaux, identitaires ou confessionnels, et même ludiques - parties de golf -, toutes utilitaristes… « Dans notre société, c'est le métier qui fait l'identité, pas l'emploi. Alors tout réseau qui permet de croiser le regard de ses paris est utile, car il participe à entretenir sa valeur et son employabilité sur le marché », précise Martine Le Boulaire. Revendiquer un réseau solide constitue un atout protéiforme. « Cela démontre une capacité d'autonomie, de prise en charge de sa gestion de carrière, de considération de son environnement, de collecte d'informations fraiches, de discipline, d'acceptation des contraintes, qui forment un indice utile sur la personnalité et les dispositions de l'intéressé », détaille Paul-André Faure. Qui a établi un cadre « clair » à sa participation personnelle aux réseaux : « Un partage de valeurs, une démarche motivée par un sens et une quête lisibles, une écologie et une durabilité de la relation qui laissent la part belle aux aléas, une équité entre ce que l'on donne et ce que l'on reçoit, un emploi utilitariste mesuré ». Bref, un partage intellectuel et affectif qui transcende l'intérêt commercial.

A double tranchant

La persévérance de son engagement peut produire un partage d'épreuves, de souvenirs, de confessions qui vont solidifier la communauté du réseau et infuser une « véritable humanité » ; c'est ce que Paul-André Faure aura connu au sein d'APM (Association Progrès du Management). Cette longévité, lorsqu'elle s'inscrit dans un cercle fortement marqué, peut créer en revanche une confusion des identités - du réseau et de ses membres - qui peu écorner l'image de ces derniers. Il en fut pour le directeur d'Innoé, participant des EDC (Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens) et parfois caricaturé « patron-chrétien-de-droite-et-conservateur » quand l'approche personnelle du management, de l'entreprise, et du leadership de ce « démocrate-chrétien » s'en démarquait significativement. Etre otage de l'image du réseau auquel on appartient : voilà d'ailleurs l'un des pièges majeurs qui guette ceux qui recherchent avidement reconnaissance et visibilité. Surtout, décrypte Moss Kellal, s'ils se fourvoient dans des réseaux « antimoniques » : la cohérence des réseaux auxquels on appartient est « essentielle », autant pour ne pas apparaître comme un « traître » que pour en tirer intellectuellement et affectivement toute la quintessence. Ainsi, déjà peu enclins à exposer leur engagement maçonnique tant il colporte une réputation, fondée ou fantasmée, controversée, les « frangins » chrétiens des loges déistes taisent scrupuleusement cette double identité improprement considérée à l'extérieur comme duale.
L'appartenance à un réseau professionnel est aussi fréquemment indissociable de l'influence et du pouvoir que l'on espère y exercer. Tout s'enchâsse et s'entraîne. Tel un moteur, qui progresse à vive allure quand les éléments sont optimaux mais engage la marche arrière quand ils rendent l'âme. Il en est de la déflagration émotionnelle lorsque le participant, une fois retraité ou licencié, brutalement délesté de son statut économique et social, ne peut plus revendiquer cette même « utilité » pour les autres qui, concomitamment, l'en punissent, parfois inconsciemment (lire encadré). Combien de dirigeants, dont l'existence et l'identité sociales brillaient dans l'œil de leurs coreligionnaires, et qui se servaient des réseaux pour exaucer leur sentiment de puissance, se sont ainsi écroulés ?

Remède

L'attractivité des réseaux professionnels, « physiques » ou virtuels, interpelle directement le comportement des entreprises. En effet, le système de valeurs, la reconnaissance - de ce qu'ils ont, de ce qu'ils font -, la stabilité qu'ils viennent chercher dans ces réseaux, forment, pour certains participants une riposte aux manquements de l'employeur et du modèle managérial. On vient y trouver matière à combler un mal-être professionnel. Et plus généralement, analyse Richard Collin, directeur de l'Institut de l'entreprise 2.0 amarré à Grenoble EM, à bouleverser, « surtout parmi les jeunes, le sens que l'on donne au travail et son rapport à l'entreprise ». Lucides sur ce que l'entreprise nourrit réellement de leur « valeur » sociale, les jeunes de la fameuse génération Y puisent d'ailleurs dans les réseaux affinitaires matière à une échappatoire, à un rempart à l'hypothèse simultanée d'une éviction professionnelle et d'une déflagration statutaire. « Ils sont sans illusion sur ce que l'entreprise peut leur apporter en matière de reconnaissance. Ils cultivent à son endroit une logique de mercenaire et un rapport contractuel. Que le salarié ne donne pas plus à l'entreprise que ce qu'elle lui donne elle-même, est sain. L'équilibre du partage est une condition clé d'une bonne collaboration. Dès lors, ces jeunes pensent se préserver dans les réseaux sociaux affinitaires », constate Martine Le Boulaire. Mais la directrice d'Entreprise & Personnel, à titre personnel dépositaire d'une stricte imperméabilité des sphères privée et publique, d'avouer son inquiétude devant la nature, personnelle et parfois intime, des informations qu'ils distillent : recruteurs ou employeurs les exploitent au moment de décortiquer une candidature externe ou interne et d'établir un « contrôle de référence de moralité ». Le « besoin d'être en réseau » résulte aussi d'une très forte individualisation du management et de la gestion, qui a recentré le salarié sur son strict intérêt personnel, pour l'assouvissement duquel il est déterminé à employer tous les moyens. Jusqu'à intriguer, déployer force énergie pour cuirasser son devenir bien davantage que celui de l'entreprise. Les réseaux bien sûr y concourent.

Créativité

Faire le procès des réseaux est toutefois inique. Car ils ne manquent pas d'intérêts pour l'entreprise elle-même. La « culture » de l'exposition personnelle et du partage - notamment des informations - propre aux réseaux affinitaires est de nature à refluer les pratiques traditionnelles de collusion, d'opacité, de secret, les réflexes de rétention et de repli protecteur que Richard Collin qualifie «  d'archaïques. L'emploi des réseaux encourage à donner beaucoup de ce que l'on sait. Cette spirale vertueuse fait qu'en échange on reçoit tout autant. L'équilibre et l'envergure de cet aller-retour donnent au « partage » une dimension inédite ». « Une « bonne «  transparence s'instaure alors peu à peu au gré de l'intégration, dans les entreprises, de ces praticiens des réseaux sociaux », complète le sociologue Dominique Cardon. Les réseaux sont pour l'utilisateur gisement de curiosité, de mobilité, de connaissances. Et parfois de créativité. Bien géré, outre le tremplin qu'il constitue à titre personnel - selon le chercheur à l'EHESS, les vies sociale, culturelle, amicale croissent proportionnellement à la richesse de l'activité sur Internet, au contraire de la télévision qui les chloroforme -, il peut servir l'entreprise au gré des passerelles entre réseaux professionnels et personnels que les jeunes ne manquent pas de composer. « Ils nous disent ainsi collecter des informations ou valider des hypothèses professionnelles en sollicitant leurs cercles d' « amis » Facebook », illustre Martine Le Boulaire.
Alors, anges ou démons ? Les réseaux sont bien sûr l'un et l'autre. « En consommer mal et trop est dangereux, s'en affranchir est mortel », tranche Moss Kellal. De la manière, pondérée ou irrationnelle, responsable ou irraisonnée, loyale ou perverse, dont ils sont usités dépend la voie que l'on emprunte : celle du paradis ou du purgatoire. « Nous sommes à un moment de découvertes, de construction, note Richard Collin. La prolifération des réseaux questionne notre société de manière paradoxale, ambivalente. Toute aventure est aussi risque. Le monde se réinvente, et c'est très excitant. Les premières réponses commencent seulement à poindre. Patientons, observons, et (ré)agissons ».

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