Arnaud Peyrelongue : "Bpifrance ne prendra aucun répit"

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(Crédits : Laurent Cerino/ADE)
Bpifrance vient de présenter un bilan d’activités pour la région Auvergne Rhône-Alpes dont les principaux indicateurs sont en progression pour 2016. A l’occasion de cette publication, Acteurs de l’économie – La Tribune s’est entretenu avec Arnaud Peyrelongue, directeur du réseau Sud-Est de Bpifrance. Un échange pour faire un point sur l’action de la banque publique, sur ses axes stratégiques, sa complémentarité avec l’action de Laurent Wauquiez à la Région, mais aussi afin de revenir sur les critiques formulées par la Cour de comptes en novembre dernier.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Quel bilan peut-on tirer de l'action en Auvergne Rhône-Alpes de Bpifrance pour l'année 2016 ?

Arnaud Peyrelongue. L'année 2016 a été une année riche. Au début de l'exercice, les chefs d'entreprises, plus confiants dans l'avenir qu'ils ne l'avaient été jusque-là, envisageaient déjà une hausse de leurs investissements. Le rôle de Bpifrance est d'accompagner cette croissance. En 2016, nous avons donc continué à progresser sur l'ensemble de nos activités et à accompagner un nombre toujours aussi significatif d'entreprises, de la startup à l'entreprise internationale. Parallèlement, notre offre s'est renforcée dans le financement de l'investissement où nous sommes en progression de 9 %. Nous avons également progressé dans le financement de l'innovation avec 900 entreprises aidées sur le territoire.

Ceci dit, comme l'explique clairement notre directeur général (Nicolas Dufourcq, NDLR), nous n'aurons pas de répit tant que nous n'aurons pas fait repartir l'investissement en France. Cet engagement transparaît dans les chiffres. En 2016, nous avons accompagné près de 14 000 entreprises. Tous métiers confondus, cela représente 3,3 milliards d'euros de risques permettant 7,2 milliards d'euros de financement injectés dans les entreprises de la région. Au regard de la typologie des entreprises soutenues, nous constatons que notre activité couvre l'ensemble du spectre : de la TPE, à la PME et aux ETI.

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(Photo : Laurent Cerino/ADE)

Par rapport à 2015, une stagnation du nombre d'entreprises financées peut être remarquée, alors qu'il y a globalement une progression du risque engagé à 3,3 milliards d'euros. Cela traduit-il une volonté de concentrer davantage les financements ?

Cette stagnation résulte principalement d'une diminution de notre activité de garantie. On pourrait s'en réjouir, car cela traduit, en fait, une attribution facilitée des prêts aux entreprises par les banques. J'analyserais donc ce recul comme une amélioration globale du risque entreprise. Il n'y a, par ailleurs, aucune volonté de notre part de limiter l'attribution de la garantie.

On pourrait aussi imputer cette stagnation à l'extinction du prêt à la création d'entreprises qui concernait entre 200 et 300 entreprises jusqu'en 2015.

La Cour des comptes, dans son rapport d'audit de Bpifrance rendu public en novembre 2016, pointait justement le niveau assez élevé de créances douteuses au sein de l'activité de garanties. Cela a-t-il contribué à la diminution de garanties attribuées en 2016 ?

Non, car il n'y aucun problème du point de vue de la gestion. Nos organes de régulation, dont la Banque centrale européenne, n'ont pas relevé de risques particuliers lors des stress tests auxquels nous avons été soumis.

Vous êtes ultra-majoritaire sur le segment du capital-risque puisque plus de 95 % des dossiers sont cofinancés par Bpifrance. Dans son rapport, la Cour des comptes craint un "effet d'éviction", c'est-à-dire une baisse du financement privé par l'apport trop important de financements publics. Qu'avez-vous à répondre à cela ?

La meilleure des réponses a été selon moi de voir le président de l'Afic, lors d'un événement réunissant l'intégralité de nos partenaires privés sur le haut de bilan, faire lever la salle pour applaudir le comportement de Bpifrance sur les fonds propres des entreprises. Oui, Bpifrance est un acteur majeur du capital-risque, car c'est l'activité la plus risquée et la moins rentable. Si les fonds publics n'étaient pas présents, nous serions en peine de mettre de l'argent dans des entreprises naissantes et innovantes.

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(Photo : Laurent Cerino/ADE)

Pour le capital-risque, nous intervenons un peu en direct mais surtout via une activité de "fonds de fonds" qui souscrit dans des fonds partenaires gérés par des sociétés de gestion indépendantes. A ce titre, nous apportons entre 25 et 30 % des levées de fonds. Nous participons ainsi à la structuration de ce service et à la professionnalisation des équipes pour lesquelles nous sommes reconnus. De plus, ces 25 %, en complément des dotations publiques des régions par exemple, facilitent la levée de fonds privés.

Pour autant, dans de telles proportions, n'existe-t-il pas un risque de financement à tout va, sans stratégie sectorielle ?

Il y a une stratégie sectorielle puisque les fonds en question sont des fonds sectoriels. Au-delà de ça, nous validons la stratégie globale des sociétés de gestion qui pilotent ces fonds. Cette approche nationale que nous avons, nous permet justement d'avoir cette vision de marché et d'ajuster les besoins au plus juste. C'est ce qui nous permet de dire que nous avons besoin de structurer des équipes qui gèrent des fonds plus importants, autour de 1 milliard à 1,5 milliard d'euros. Sans oublier les fonds régionaux, plus petits, mais qui ont une action locale déterminante.

Vous disiez précédemment qu'un certain niveau de financement a été atteint. Cela veut-il dire que certains secteurs, à l'instar du numérique, n'auront plus le soutien de Bpifrance ?

Non, nous maintenons notre politique de développement. Je n'estime pas que notre action soit caractérisée par un surinvestissement dans un secteur au détriment d'un autre. Mais les financements de l'innovation, notamment dans les sciences de la vie et du numérique, ainsi que le soutien à la création de jeunes entreprises, restent une partie essentielle des 200 millions d'euros dédiés à l'innovation. Même si notre participation est importante, on n'en fait jamais assez.

Nous avons fait beaucoup de progrès dans l'amorçage, en participant à la structuration de ce type d'investissement. Nous devons poursuivre dans ce sens et combler nos manquements.

Comment ?

A mon sens, nous avons besoin de fonds d'investissement avec des puissances de feu encore plus importantes, ce qui nous permettrait d'accompagner les entreprises tout au long de leur cycle de levées de fonds. Nous devons boucher les "trous de la raquette", afin que le plafond de verre, présent dans certains secteurs et auprès de certaines entreprises, puisse être cassé. On parle ici par exemple de financements autour de 10 à 30 millions d'euros.

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(Photo : Laurent Cerino/ADE)

Dans cette perspective, nous sommes présents dans 13 fonds régionaux. Certains d'entre eux doivent voir leurs moyens renouvelés, ce qui entraînera des questions et des choix. Nous serons présents. J'œuvre pour un fonds régional qui soit capable de suivre des deuxièmes ou troisièmes levées de fonds. Bpifrance doit accompagner ces tours de financement. Nous devons identifier les grands acteurs du financement, et participer à leur développement.

Cependant, la segmentation des fonds existera toujours, car ce sont des compétences variées et précieuses pour le tissu de financement. Il ne faudrait pas déplumer les fonds qui opèrent en amont.

Concernant les PME, Bpifrance a récemment fait un bilan plutôt positif de son Accélérateur PME, mis en place au niveau national. Une déclinaison en Auvergne Rhône-Alpes avait été annoncée en janvier par Laurent Wauquiez, président de la Région, qui sera en charge de déployer ce dispositif. Où en est ce dossier ?

Pour 2017, en plus de nos activités historiques, nous allons renforcer l'un de nos axes stratégiques : l'accompagnement. Nous faisons le constat que le frein au développement n'est pas que financier. D'où la mise en place de ce dispositif, sur 24 mois, comprenant 16 sessions de formation pour le dirigeant et ses équipes ainsi qu'une mise en réseaux et du conseil. Ces accélérateurs nous les avons déployés auprès des startups, des PME et des ETI.

Lire aussi : Auvergne-Rhône-Alpes : la région double sa dotation à Bpifrance

Pour ce qui est de la version régionale, elle sera présentée au vote de la commission permanente du conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes ce mois-ci, et pourrait être mise en place à la rentrée auprès de 15 à 20 entreprises. Le programme sera strictement le même qu'au niveau national.

Cet accélérateur sera donc piloté par Bpifrance ou par la région ?

Il sera piloté par la région, mais fera l'objet d'une convention avec Bpifrance qui assurera la diffusion du programme, veillera à la qualité des prestations qu'il intègre, et assurera la négociation avec les écoles...un peu comme une licence.

Dans une tribune, Nicolas Dufourcq a également évoqué le projet d'un VIE en PME. Celui-ci consisterait à envoyer des étudiants de grandes écoles faire leurs premières armes dans des PME aux quatre coins de la France. Ce projet pourrait-il se concrétiser ?

C'est plus une idée que nous avons soumise aux acteurs économiques qu'un projet. Elle traduit le besoin fondamental pour les PME à haut potentiel de nos territoires de pouvoir appuyer leur développement sur des jeunes diplômés de grandes écoles. Cela traduit la volonté de Bpifrance de casser les silos pour faire émerger des opportunités.

Le déficit commercial de la France bat chaque année des records, et le début de l'année 2017 est très inquiétant. Quel peut être l'action de Bpifrance face à ce problème ?

Le renforcement de notre rôle dans l'internationalisation des entreprises est l'une de nos priorités cette année. Depuis le 1er janvier, nous avons repris l'activité publique de la Coface que nous avons logée dans une nouvelle filiale : Bpifrance assurance export. Ainsi, nous avons concentré l'ensemble de l'offre publique d'assurance et de financement de l'export au sein d'une même structure. Avant de créer autre chose, notre priorité c'est de renforcer l'accès à l'ensemble de cette offre dans chacune de nos 47 implantations en France et en assurer la diffusion grâce à nos 1000 collaborateurs sur le terrain.

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(Photo : Laurent Cerino/ADE)

Nous avons également la volonté de développer le crédit export à travers la mise en place d'une équipe dédiée notamment.

Enfin, nous avons renforcé nos liens avec Business France pour proposer un accompagnement international de plusieurs mois aux dirigeants d'entreprises financés par Bpifrance.

Bpifrance est un acteur important de la French Tech. Que pensez-vous de la structuration actuelle, territorialisée et "métropolisée" ? Partagez-vous l'idée de certains acteurs, qui appellent à un changement d'échelle et ainsi créé une French Tech régionale ?

Nous sommes certes attentifs à la French Tech, mais pensons aussi à la French Fab. Nous voulons absolument que la première débouche sur la seconde, sinon nous n'aurons pas tout à fait rempli notre contrat.  L'évènement 2017 de BIG, aura, dans cette logique, une représentation et une approche très French Fab.

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Concernant plus précisément la French Tech. Toutes initiatives, qui permettent de rapprocher les acteurs, et d'avoir une action de proximité, sont dans nos gènes. Pour nous, l'essentiel est d'avoir un interlocuteur qui possède une bonne taille critique. Ainsi, cette idée semble aller dans le bon sens.

Cette opinion se forge sur un constat : si la French Tech reste au niveau national, l'écrémage est plus important, car de beaux dossiers remontent davantage et que la sélection se veut alors plus rude. A partir du moment où la diffusion est davantage régionale, je pense qu'on pourra prendre une part plus large de programme.

Certains territoires dans la région ont cette taille critique, d'autres moins. A ce titre, la région à un rôle de cohérence à jouer, en mettant en lien certaines actions de son territoire. Deux métropoles séparées de 150 kms n'ont pas vocation à développer deux programmes identiques.

Ainsi, je dis pourquoi pas une métropole d'un côté, et une vision régionale qui permettrait d'apporter une cohérence dans les plans globaux. Cela peut fonctionner.

Quelle complémentarité économique peut-il exister entre la région Auvergne Rhône-Alpes et Bpifrance ? Quel est votre regard sur la politique économique de Laurent Wauquiez, qui a notamment fait du retour des aides directes aux entreprises un marqueur de rupture ?

La région Auvergne-Rhône-Alpes a décidé de renforcer des dispositifs existants. De relancer les aides directes. De lancer un nouveau produit pour les TPE. De mener un projet d'accélérateur : voilà des mesures qui étaient nécessaires au renforcement du tissu de financement territorial.

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(Photo : Laurent Cerino/ADE)

L'idée d'avoir une offre de financement plus large et plus complète est une action qui me satisfait. Toutes politiques menées, permettant à l'argent d'aller plus rapidement dans l'entreprise, sans que celui-ci ne se disperse et perde sa puissance, sont à mon sens favorable. Ainsi, le fait que la Région ait décidé de renforcer son dispositif de soutien direct aux entreprises est à saluer. Par ailleurs, la décision de la collectivité de proposer de la subvention directe dans certains programmes d'investissement est également à remarquer.

Il est normal que la Région puisse gérer un dispositif d'ingénierie financière simple dans les entreprises. La diffusion contrôlée de subventions publiques pour certains investissements est favorable. Cela permet de débloquer des situations. Mais il faut faire attention aux effets d'aubaines.

En revanche, dans certains cas, pour accompagner des types de secteurs ou d'entreprises, et économiser de l'argent public, l'ingénierie financière est parfois incontournable. Bpifrance est le partenaire le mieux placé pour leur proposer ce service : nous savons créer, diffuser et gérer des produits. Nous avons la compétence pour faire l'écho de ces offres à l'ensemble du système bancaire. C'est cette compétence que nous offrons aux régions, en respectant leur schéma de développement économique.

Quelles sont vos perspectives pour l'année 2017 ?

Selon notre enquête menée auprès des chefs d'entreprises, ces derniers s'estiment plutôt optimistes sur la perspective d'activité, et très nettement optimistes en Auvergne-Rhône-Alpes comparé à l'échelle nationale. L'indice de confiance est 10 points au-dessus sur le territoire par rapport à l'indice national. Incontestablement, nous constatons le renforcement du climat de confiance, qui tire un peu plus l'investissement et l'emploi.  Ces perspectives positives concernent également l'international.  J'espère néanmoins que les échéances politiques françaises et européennes ne vont pas générer des critères négatifs qui diminueraient la confiance.

Que retenez-vous des différentes approches économiques des candidats à la présidentielle ?

Le monde politique a pris conscience du rôle fondamental des entreprises dans notre économie. Et cela à la fois sur le plan économique et social. En France, l'esprit entrepreneurial généralisé est enfin là, et il était temps ! Il a progressé chez les jeunes, mais aussi dans la conscience de nos responsables politiques. Je suis confiant sur le fait que personne ne cassera ce qui fonctionne. Bpifrance doit porter à tout instant cet esprit d'entreprendre.

Bpifrance sous le feu des critiques de la Cour des comptes

Interrogé sur la critique émise par la Cour de comptes sur les frais de fonctionnement de la banque et la hausse de 40% du salaire de certains cadres entre 2012 et 2015, Arnaud Peyrlongue a botté en touche, nous renvoyant aux réponses qui ont été faites au niveau national.

A lire : La Cour des comptes épingle les frais de fonctionnement de Bpifrance

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(Photo : Laurent Cerino/ADE)

Bpifrance Auvergne Rhône-Alpes en chiffres :


En 2016, Bpifrance a soutenu 13 863 entreprises contre 14 020 l'année précédente. Elle a ainsi financé l'économie régionale à hauteur de 3,3 milliards d'euros en 2016, en hausse de près de 10 % sur l'année. Cette action a permis de débloquer 7,2 milliards d'euros (6,7 milliards en 2015) de financements totaux. Dans le détail, Bpifrance a engagé :
- 931 millions de prêts moyen/long terme (+ 9%)
- 540 millions de préfinancement du CICE (+ 38%)
- 1057 millions de prêts court terme et avances en trésorerie
- 197 millions de concours pour l'innovation
- 71 millions d'investissement direct en fonds propres dans 21 entreprises

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