Boris Cyrulnik : « Le travail peut être beau et rendre heureux »

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Les nouvelles formes de souffrance au travail en sont, selon Boris Cyrulnik, le symptôme : la société a fait le choix d’un modèle matérialiste qui sclérose et déresponsabilise. Le neuropsychiatre exhorte à lutter contre ce qui appauvrit les deux germes principaux de la « valeur » travail et consubstantiellement de l’acte résilient : la solidarité et le sens.

Acteurs de l'économie : Vous avez modélisé le principe de la résilience, cette capacité de se reconstruire et de se redresser après un traumatisme. Quelle réalité et quel avenir la société capitaliste moderne et l'entreprise réservent-elles à cette résilience ?

Boris Cyrulnik : Qu'elle soit naturelle, individuelle, sociale ou d'entreprise, toute catastrophe engendre chez certaines victimes la volonté, la réaction de repartir. Sur un sol incendié ou une terre noyée, les gens résilients vont exploiter ce qui n'est pas mort et repartir avec d'autres fleurs, une autre faune. Cette part de personnes résilientes dans la population, déterminées à se remettre à vivre après un traumatisme qu'elles conserveront dans leur mémoire ou dans leur corps, l'OMS l'évalue à 50 %. Cette hypothèse peut être retenue pour les entreprises capitalistes - celles d'Etat ne répondent pas aux mêmes phénomènes .

Après un fracas, certaines redémarrent, d'autres abdiquent. Les premières ont en commun d'être plutôt généralistes - ce qui va à l'encontre d'une culture qui presse aujourd'hui à l'hyper spécialisation -, et ainsi d'avoir pu diversifier leurs racines avant le choc. Alors elles vont pouvoir rompre avec la racine atteinte, et se relancer avec les autres. Cette tendance fut vérifiée au sein du tissu économique et industriel frappé par le Tsunami. Cette diversification constitue donc un facteur anticipateur de protection.

Autre élément différenciant, levier de résilience : la solidarité. Parmi les entreprises meurtries par l'éruption de volcans ou les tremblements de terre en Italie, celles qui redémarrèrent le plus vite avaient en commun de s'être regroupées, épaulées, soutenues. Cette solidarité constitue l'un des deux mots clés de la résilience - le second étant le sens -, et fait effectivement la différence. Face au même drame d'un bâtiment dévasté par un incendie, les salariés d'une entreprise vont se regrouper pour reconstruire ensemble quand ceux d'une autre société adopteront ou subiront le morcellement et l'isolement. Tous partagent la même blessure, mais les premiers se prennent en main pour se défendre, avec l'appui du patron et de l'Etat ; les autres vont attendre la main tendue de ces derniers sur lesquels ils reportent la responsabilité du drame, de leur drame. Ils choisissent alors une « carrière » de victime.

Les traumatismes que produisent l'entreprise et la société capitaliste, et notamment les formes de souffrance qu'elles sécrètent dans le travail - y compris chez les entrepreneurs -, donnent-elles une coloration particulière aux actes résilients ?

La vulgate populaire, le stéréotype commun volontiers lestent les ouvriers de travail et en épargnent les patrons. C'est en tous cas ainsi que les premiers voient les seconds. La réalité est toute autre. Et la fusion des comportements de l'entrepreneur et de l'entreprise est fréquente. Notamment lorsque le premier subit un traumatisme, par exemple dans sa vie personnelle (divorce). Vulnérabilisé, fragilisé, il défaille, et son effondrement entraîne celui de l'entreprise.

Le burn out est bel et bien une production pathologique de l'entreprise libérale. Ce phénomène est d'ailleurs inexistant dans les sociétés pauvres de paysans, qui pourtant accomplissent un lourd labeur et dans des conditions matérielles que les occidentaux refuseraient.

La Fondation de France a récemment produit un rapport sur le sentiment que les Français portent à la solitude et à l'isolement. Les conclusions sont alarmantes : un quart de la population se dit exposée, et plus de la moitié considère que le phénomène s'aggrave. La société n'est pas celle du « vivre ensemble ». Or la matérialisation de l'acte résilient s'appuie sur la contribution de l'Autre, « le paradoxe de la condition humaine est qu'on ne peut devenir soi-même que sous l'influence des autres ». Seul, il n'y a pas de résilience possible...

Absolument. Et cette solitude est peut-être ce qui singularise le plus la société capitaliste moderne et dans les mêmes proportions affecte l'acte résilient. Travailler quinze heures par jour seul face à son écran est synonyme de performance intellectuelle ou sociale. Mais réduit à néant la solidarité. Les paysans des hauts plateaux péruviens marchent des heures, faute de pouvoir se payer une bicyclette, pour atteindre les champs ; puis ils dorment sur place, à même le sol, sans matelas. Bref, leurs conditions de travail sont épuisantes. Mais l'entraide, la solidarité, qui dominent, les conversations, le feu de camp et le partage du repas qui rythment la journée, en effacent les méfaits. La culture du sprint, celle de la technologie qui exhorte à aller plus vite et à tout mesurer - y compris la performance - si symptomatiques de l'occident, provoquent en premier lieu l'isolement. Nos performances génèrent l'isolement sensoriel, facteur de vulnérabilité.

L'un des principaux leviers de l'isolement est la technologie. Elle constitue un immense progrès, mais a pour effets secondaires l'isolement sensoriel. Elle témoigne que l'amélioration de la communication s'accompagne d'une diminution de la relation. Ainsi Internet a permis de démultiplier les rencontres, mais pas les liens. Et dans votre métier, combien de journalistes n'ont plus le temps d'aller à la rencontre de l'autre et réduisent leur travail au téléphone, aux échanges de mails, et à une hâte, une surproduction contre-productifs ?

Pendant longtemps, chaque été je me suis rendu dans un petit village des basses Alpes, Mario, perché au sommet d'une route vertigineuse et étroite. L'hiver est le théâtre d'éboulements de pierres, qui obstruent le passage. Autrefois, ils étaient l'occasion, pour tout le village, d'une véritable fête : les hommes s'attelaient à libérer la route, les enfants se réjouissaient d'être dispensés d'école et apportaient leur contribution, les femmes préparaient gâteaux et vin chaud, et tous ensemble de travailler durement, de rire, de partager, de festoyer, parfois plusieurs jours. Et cela malgré une température qui descendait à - 20°. Aujourd'hui, les éboulements continuent de couper la route. Mais ils sont devenus le signal de l'angoisse. « Comment les pompiers vont-ils accéder ? Et le médecin ? Et les enfants, comment rattraperont-ils leur retard scolaire ? Et mon rendez-vous demain, comment vais-je l'honorer ? ». Les habitants n'ont plus la maîtrise de la situation, paniquent parce que la réparation n'est pas instantanée, sont dépossédés de leur liberté, totalement dépendants à l'autre, et donc succombent à l'angoisse.

Ce contexte résulte aussi des phénomènes d'hyper spécialisation et de morcellement du savoir, par la faute desquels on est perdu devant une situation étrangère au domaine qu'on maîtrise. Autrefois, les habitants savaient cultiver, élever, maçonner, déblayer, bâtir, et même soigner. Le village était le théâtre d'un éventail, d'une répartition, d'une complémentarité des savoirs. Ce phénomène d'hyper spécialisation, les entreprises modernes n'y dérogent d'ailleurs pas.

Parce que l'acte de résilience est celui de « faire », et particulièrement de donner une raison, une utilité, un sens au verbe, une situation aussi anxiogène née du cloisonnement et de la désolidarisation doit affecter son émergence...

Absolument. De plus, ce particularisme anxiogène dépersonnalise et rend agressif. Auparavant, les villageois estimaient que la faute d'un déblaiement trop lent leur incombait - ils n'avaient pas suffisamment travaillé ou coordonné leurs tâches - ; dorénavant le coupable est l'autre : l'Etat, les pouvoirs publics, la société chargée des travaux... La fatigue physique et collective d'autrefois a laissé place à l'acrimonie individuelle. La pénibilité était alors immense, mais point de dépression ou d'épuisement professionnel dûs au non sens et à la solitude.

« La souffrance fait partie de la vie », rappelez-vous. Elle est structurante et utile. A quelles conditions ? La société de la perfection, du refus des altérités et des faibles, du déni de la défaillance, est-elle allée trop loin dans la volonté de désamorcer, de juguler la souffrance ?

Pendant longtemps, la seule souffrance considérée était physique, et les hommes ne devaient pas se plaindre. Ni même les garçons de douze ans levés dès 4 heures le matin pour descendre dans les mines de charbon et endurer de véritables tortures physiques. Et chacun pouvait compter sur une épouse dévouée toute entière à « réparer » les dégâts de sa journée - laver, panser, soigner, nourrir - et à le préparer au mieux pour le lendemain. L'ère industrielle a établi une organisation au nom de laquelle l'homme était annexe des machines, et la femme annexe de l'homme. A ce titre, par les tâches qu'elle accomplissait, elle participait à améliorer l'efficacité et la rentabilité de son mari, et donc celles de la mine. Et elle seule avait le droit de se plaindre. L'extrême pénibilité physique du travail et la répartition des rôles sociaux entre époux structuraient le système de production. Cela n'a plus de sens aujourd'hui...

...La souffrance au travail n'est plus celle du corps, elle est celle de l'âme. Elle est psychique et mentale, elle est stress, elle est, expliquez-vous, « intersubjective : je souffre de l'idée que je me fais de ce que vous pensez de moi ». Elle est donc désormais davantage affaire de représentation. Quelle est-elle ?

La souffrance d'autrefois avait une cause et des manifestations identifiées. « On » avait mal au dos parce qu'on avait tracté au moins vingt wagonnets de charbon, chiffre en-deçà duquel on n'était pas suffisamment rétribué pour assurer de nourrir et d'héberger la famille, et donc on était dévalorisé par les autres ouvriers et déconsidéré par son épouse. Mais au moins l'origine et le sens de cette souffrance, et les moyens d'y riposter étaient clairement repérés. Cette souffrance au travail a radicalement changé. Elle a pour terreau principal l'immobilité, notamment physique, véritable tapis roulant vers la dépression - et pas seulement le surpoids -. Se mouvoir, même si cela génère une souffrance physique, augmente la sécrétion de l'endorphine, la morphine naturelle. C'est le cas des joggers, mais aussi autrefois des mineurs dont la souffrance physique était apaisée par l'héroïsation de leur famille et de la société.

Cette souffrance physique est dorénavant insidieuse. « Je n'ai pas bougé de la journée, mais je ne me sens pas bien, je vais donc mal dormir, et pendant l'insomnie je vais ruminer », entend-on communément.

Autre différence fondamentale : nombre de métiers sont désormais immatériels, intellectuels, impalpables, parfois indéfinissables par ceux-là mêmes qui les accomplissent. Par ailleurs, au gré de la mondialisation des grands groupes et de la dilution des responsabilités, les centres décisionnels et la hiérarchie sont souvent invisibles, voire inconnus. Ne pas cerner précisément « ce » que l'on fait, tout ignorer de ce qui précède ou poursuit son travail, vident ce dernier de sens. Et donc produisent une souffrance...

Effectivement, le travail était auparavant centré sur la tâche. J'ai 14 ans, on m'apprend à piquer, agencer, maçonner... et je m'attache au compagnon, au contremaître, à l'ouvrier expérimenté qui m'enseignent l'exécution de cette tâche et me transmettent leur savoir. Alors laveur de carreaux lorsque j'étudiais en médecine, je me souviens encore de l'admiration que je portais aux « anciens » qui m'apprenaient les gestes à la fois les plus efficaces et les moins fatigants, et me sécurisaient. C'est la tâche qui finalement concentrait la solidarité via le transfert et le partage du savoir. Mais quelle solidarité peut-on produire lorsque la tâche consiste à demeurer, seul, fixé, même figé sur l'écran de son ordinateur ?

Mais à l'aune de l'hyper sécurisation et de l'hyper déresponsabilisation qui caractérisent la société, n'a-t-on pas tendance à qualifier exagérément de « souffrance » le moindre accroc, le moindre dépit, la moindre fatigue ? N'est-on pas allé trop loin dans la catégorisation et la stigmatisation des maux du travail ?

La souffrance n'est pas objective. Face à un même fracas, deux individus pourront faire preuve de réactions aux antipodes. En revanche, on sait maintenant par expérience que la probabilité, chez une victime, de rebondir est indexée au degré de sécurisation que produisent famille, amis, collègues, pouvoirs publics, histoire et culture personnelles. Un individu dépourvu d'une telle solidarité ne se redresse pas. Le tranquillisant le plus efficace n'est pas le médicament chimique ; c'est l'autre - le parent, le conjoint, le camarade - et particulièrement la confiance qu'ensemble ils ont tissée et ici donne toute sa force.

Les nouvelles souffrances sont psychiques. Tous ceux qui en sont victimes affirment qu'elles sont bien plus dévastatrices que les souffrances physiques. Car elles sont insidieuses, invisibles, non objectivables. A ce titre, on ne peut pas les partager, alors on les vit souvent seul et en silence. L'effet est démultiplié si la victime a été vulnérabilisée et isolée dans son enfance, si la famille, l'école, le village, le quartier n'ont pas exercé leur rôle. Pour cette raison, l'isolement et le cloisonnement si symptomatiques de notre société et qui affectent enfants et adultes ont pour effets d'aggraver le ressenti de la souffrance et concomitamment, faute de sens, de le maintenir dans la mémoire. C'est particulièrement vrai chez les salariés « virés » de l'entreprise à laquelle ils ont cru et ont donné parfois plusieurs dizaines d'années de leur existence.

La manière dont les pouvoirs publics et l'élite décisionnelle, autant politique qu'économique, considèrent et traitent la souffrance au travail est-elle adaptée et judicieuse ? En requalifiant un suicide en accident du travail, le président de France Telecom Stéphane Richard a-t-il fait symboliquement franchir à l'appréciation de la souffrance un palier ?

Que l'accident dont il est l'objet dans le cadre du travail soit reconnu et dédommagé est essentiel pour que la victime apaise sa souffrance. Toute autre issue est vécue comme une injustice, laquelle accroît la souffrance. Et les « profiteurs » sont une infime minorité. Quant à la reconnaissance du suicide en accident du travail, elle ne va pas de soi. Autrefois, tout auteur d'une tentative de suicide était considéré comme malade mental, et interné dans un hôpital psychiatrique où il était livré à lui-même. Dans le silence et l'oubli, car la famille vivait l'épreuve avec honte - aujourd'hui c'est la culpabilité qui domine -. Donner une « prime » au suicide ne me semble nullement de nature à endiguer le problème. Bien au contraire. Au Proche-Orient, une « prime » est versée aux familles des martyrs. Cette reconnaissance a eu pour effet de multiplier le nombre de candidats aux attentats suicides...

C'est à EDF, dans les préfectures, et dans les hôpitaux que le plus grand nombre de dépressions est constaté. A l'hôpital, ce n'est pas dans les services d'urgence, qui pourtant exposent au plus grand stress, mais dans les services de soins chroniques que ces manifestations dépressives sont les plus fréquentes. Bref, c'est là où la sécurité de l'emploi, le nombre d'heures travaillées, et la densité du travail sont a priori les plus favorables que la souffrance psychique est la plus grande. Quels enseignements en tirez-vous ?

Les études synchroniques révèlent que les entreprises d'Etat recèlent le plus grand nombre de cas de dépression et de souffrance au travail. Dans ces entreprises - mais aussi dans celles du privé -, on médit beaucoup, on cultive frustration et amertume, on ne progresse qu'au détriment de l'autre. La solidarité y est donc famélique. Certaines entreprises annoncent des chiffres inconcevables, jusqu'à 50 % des effectifs affectés ! Or la dépression est contagieuse, et l'accident de la vie vulnérabilise l'ensemble de l'entourage, y compris professionnel.

On ne peut dissocier la conception de la « souffrance au travail » de la « valeur » du travail. Finalement, n'est-ce pas d'une représentation fallacieuse, d'une dévalorisation du travail que l'on souffre le plus ?

Les Romains considéraient pouvoir « faire » de la démocratie, de la culture, de la beauté, des mathématiques, de la physique, parce qu'il y avait des esclaves. Le Moyen-âge chrétien estimait que l'homme libre ne devait pas travailler. Aujourd'hui le travail peut être beau lorsqu'il rend heureux. Même si le labeur est lourd et physiquement pénible.

C'est le cas de l'artisanat : le travail naît dans la tête, est modelé par les mains, et son résultat est visible, admirable. Et on le partage. Au Maroc, nombre d'autochtones diplômés quittent les grandes entreprises pour retourner qui rechaper des pneus, qui revendre du poisson. L'un d'eux me confiait récemment sa motivation : « Si vous saviez combien je suis heureux. Je gagne davantage ma vie, dors bien, et suis fier de subvenir aux besoins de ma famille. Au quotidien, je suis entouré de gens, prends le temps de m'arrêter, discuter, rire, palabrer, et même écouter les conteurs de mon quartier ». La valeur du travail n'est pas dans le travail, elle est dans la signification qu'on lui donne. Au contraire de son alter ego marocain, le jeune Français sera mort de honte ou de rage à gagner sa vie en rechapant des pneus.Tout simplement parce qu'il n'aura pas déterminé de sens à sa tâche, et que celle-ci, il l'accomplira dans la solitude.

Autre exemple, la genèse du film de Milos Forman, Vol au-dessus d'un nid de coucou, hâtivement réduit à un brûlot contre la psychiatrie. Elle naît lorsque le réalisateur déambule un jour dans un grand magasin parisien. Il tombe sur une chef de rayon humiliant avec jouissance d'autres employées vassalisées parce qu'elles avaient simplement besoin d'un salaire pour vivre. Il décide alors de faire un film sur le pouvoir de destruction que la structure sociale permet à un petit chef d'exercer.

L'accomplissement de l'œuvre libérale donne-t-elle une légitimité à la souffrance au travail ? A certaines conditions, cette souffrance peut-elle être morale ?

La souffrance, inhérente à la vie, peut être transfigurée. Ceux qui ont renoncé ne souffrent pas ; ils sont déjà morts et attendent patiemment l'issue ultime. Quant aux autres, ce n'est pas au moment du choc que la souffrance atteint son paroxysme jusqu'à commettre l'irréparable - le suicide -, mais lorsque sur la route de la reconstruction ils constatent leur incapacité à se remettre debout. Se développe alors une rage contre « l'autre » - le patron, la société, l'épouse - et contre eux-mêmes. Cela a pour origine une profonde dissonance, symptomatique de notre société : on valorise sans limite la gloire, le gain, la consommation, le succès, et l'accomplissement individuels, mais la voie pour y parvenir est celle de la torture du petit chef, de la déconsidération humaine, de l'isolement, de l'absence de sens dans le travail.

En clair, nous sommes face à une déchirure entre le « rêve de soi » et le « réel de soi », synonyme d'une nouvelle forme de souffrance au travail qu'on ne connaissait pas auparavant lorsque celle-ci était inhérente à la dureté d'un labeur que l'on compensait par la visualisation de la tâche, l'entraide et le partage humains.

La mémoire dite traumatique est un élément clé dans le processus résilient, à condition qu'on lui laisse le temps de se construire. Notre société sait-elle valoriser l'acte de mémoire ? L'effervescence, la hâte, le court-termisme qui impriment les logiques humaines, l'immédiateté voire l'instantanéité produites par les nouvelles technologies de l'information, chassent le travail de mémoire...

La mémoire c'est l'identité : je suis ce que je suis et ce dont je me souviens. Voilà ce qui me constitue. Mais ce dont je me souviens, ce ne sont que des morceaux de vérité, ce n'est pas la vérité. D'un même événement partagé vous et moi, nous aurons chacun un souvenir totalement sincère mais totalement différent. Les souvenirs ne sont pas la mémoire. Et il existe des mémoires sans souvenirs, comme des souvenirs qui ne sont que des reconstitutions.

Actuellement, la transmission de l'histoire entre les générations s'effectue très mal. Le piège est que dominent des cultures de la mémoire qui ne transmettent que les tragédies, ligotant alors les destinataires à une sorte de dépression quotidienne. Combattants en ex-Yougoslavie ou au Proche Orient s'entretuent au nom de motifs vieux respectivement du XIVe siècle ou de deux mille ans ; tous sont donc des prisonniers de la mémoire, et dans cette geôle ils ne peuvent pas évoluer. A l'inverse, des gens vivent exclusivement dans le présent, dans la fuite en avant, donc dans l'absence de mémoire, et ainsi échouent à donner sens à leur travail. Nombre d'entrepreneurs dits « résilients » ont subi auparavant une blessure qui avait défiguré le sens qu'ils donnaient au travail et que dorénavant ils espèrent réhabiliter publiquement dans leur nouvelle aventure professionnelle. « Je vais vous montrer de quoi je suis capable » : voilà leur motivation.

La réussite sociale devient alors le masque de la honte, c'est-à-dire que pour ne plus avoir honte de soi on déploie aux yeux de tous le courage, morbide, de travailler sans aucune limite. Le chef d'entreprise n'admet alors pas que ni ses enfants ni ses employés n'agissent comme lui, et développe à leur endroit une incompréhension et des conflits qui portent sur la conception même de l'existence. Dans ce cas, le souvenir censé restaurer le sens génère des compensations, des comportements, des exigences irrationnels.

La mémoire est précieuse lorsqu'elle est émotionnelle. Les types d'émotion et de rêves auxquels nous sommes invités dans la société de la vitesse, du consumérisme, et des technologies sont-ils bien vertueux ?

Il n'y a de mémoire qu'émotionnelle. Sans émotion - joie, peine, conflit -, point de mémoire. Les enfants abandonnés n'ont la mémoire que des seuls moments de relation, les prisonniers ont peu de souvenirs de la détention. Ceux qui aujourd'hui s'épanouissent dans la société sont les « bons élèves » : bien diplômés - les parchemins « font » désormais la classe sociale et ont succédé au « sang » pour établir la hiérarchie -, sérieux, disciplinés, même dociles, stables dans leurs relations, peu audacieux - y compris en amour -, routiniers dans leur travail. Cette méthode permet de réussir.

Mais c'est aussi, par sa fadeur, celle qui laisse le moins de souvenirs. Il n'est pas étonnant que les sectes ou les mouvements terroristes recrutent majoritairement dans ces milieux, car ils promettent à des gens appauvris par l'ordinaire de leur quotidien des événements extraordinaires et donc la perspective d'un « sens » pour leur existence. C'est cette routine, qui procure tellement de bons résultats sociaux, que la société a fait le choix de promouvoir.

La capacité résiliente de chacun est conditionnée à la manière dont il a été construit avant le traumatisme, aussi à ses facultés de résistance, de rébellion - qui signifie « se déterminer par rapport à soi » - à l'ordre des choses. Vous qui, à l'âge de 6 ans et demi, vous êtes sauvé seul de la synagogue dans laquelle la gestapo vous avait embastillé dans l'attente de vous déporter, en êtes un exemple. Vous avez alors désobéi à l'ordre des choses, et cette suspicion aujourd'hui pour les gens « modèles » et les « bons élèves » y a pris germe. Le système éducatif étrangle-t-il notre capital résilient ? Et au-delà, l'édifice global - politique, démocratique, sociologique, managérial - de notre société, dominée par le dogme de l'uniformité, par le rejet de la différence et de la singularité, ne l'affecte-t-il pas lui-même ?

Le système éducatif et la société, notamment celle du travail, dans sa globalité, sélectionnent les routiniers et leur donnent les pouvoirs. Aujourd'hui, le système éducatif est si contingenté et organisé, il récompense tant la standardisation et la norme, qu'un jeune comme moi ne pourrait sans doute plus poursuivre des études.

Le regard que l'Autre pose sur soi conditionne le regard qu'on porte sur soi-même. Quel regard sur l'Autre, sur l'exclu et le riche, sur le performant et le défaillant, sur le discipliné et le désobéissant, la société occidentale nous fait-elle porter ?

Depuis de nombreux siècles et jusqu'à récemment, la violence était partie intégrante de la société, et même conditionnait la reconnaissance des individus : l'homme qui refusait de se battre était méprisé, dévalorisé, hué autant par ses congénères que par les femmes. Le paradigme a été inversé. Se battre est devenu honteux. Cela, on le doit à l'organisation de la société, qui a produit un changement radical du contexte social.

Comment peut-on donner le goût et favoriser comme légitimer l'expression de la désobéissance et de l'insoumission dans un cadre démocratique ? Comment délimite-t-on le cadre de l'autorité lorsque, à l'aune de votre histoire personnelle, on a acquis très tôt la conviction « qu'il ne faut pas écouter les adultes » ?

En 2010, le « marginal » est éliminé de la société. Or c'est toujours de lui que proviennent les innovations, les idées nouvelles, au contraire des séides ou disciples du système qui, eux, n'ont aucun intérêt à le modifier puisqu'il leur a donné le pouvoir. Pour cette raison, nombre d'entrepreneurs sont des marginaux qui se démarquent par leur créativité et leur capacité d'innover. Mais aussi concomitamment qui accèdent rarement aux pouvoirs officiels que leur refusent les codes de la société. Dans ma discipline de la neurologie et de la psychiatrie, la presque totalité des découvertes a été produite non par les professionnels mais par des « amateurs », tous « marginaux » du métier.

Quant à l'autorité, il faut la légitimer. Or, actuellement, rien n'y concourt. Auparavant, « l'expérience » - du paysan, de l'ouvrier, de l'artisan - fondait cette légitimité, et l'autorité avait pour ciments d'une part l'héroïsation des hommes, d'autre part les représentants, incontestés, de l'Etat. Or aujourd'hui, qui détient l'autorité ? Personne, excepté les gourous, et autres chefs religieux ou politiques. Et encore... il faut constater que plus un parti est démocratique moins il fait autorité, et donc les formations politiques les plus extrémistes gagnent du terrain au nom de l'autorité qu'elles incarnent.

La désobéissance, c'est aussi savoir s'affranchir du groupe, ce groupe qui dépersonnalise, déresponsabilise, se soumet collectivement, entraîne dans l'indicible. Comment, là encore, peut-on articuler cet enseignement avec l'enjeu de vivre en communauté ?

Le groupe imprègne dans la mémoire du sujet en développement de l'enfant, matière à le structurer bien ou mal. L'individu n'est biologiquement pas armé pour vivre sans l'autre, et donc en marge du groupe. On ne devient soi-même qu'à partir des empreintes que l'on reçoit des autres. S'il a été sécurisé avant le fracas, s'il a pu ingérer de ses parents, l'enfant peut avoir acquis un petit peu de l'autonomie qui lui permettra ensuite de se déterminer par lui-même au sein du groupe dont il aura intériorisé les valeurs, la langue, les codes. Or se déterminer, c'est aussi savoir ne pas obéir.

La société aime plébisciter ceux qui réussissent, et notamment ceux qui y parviennent à l'issue d'un acte résilient. Mais cette sacralisation a un revers : le silence, la suspicion, voire le mépris à l'égard de ceux qui échouent. Tout le monde ne possède pas naturellement le ressort résilient. Les inégalités sociales et à la naissance qui frappent la société sont-elles du même ordre que celles qui distinguent les capacités résilientes ? Dans quelle mesure les premières affectent-elles les secondes ?

La résilience exclut le mot « réussite », qu'on emploie seulement pour caractériser le « masque de la honte » ou le « bénéfice secondaire d'un clivage » propres à nombre d'entrepreneurs : une face professionnelle remarquable, une face personnelle, familiale, affective pauvre voire désastreuse. Les théories de la résilience privilégient la référence à l'épanouissement, qui inclut une palette de facteurs - amitiés, participation à la vie de la société, comportement de parent, pratique d'activités...- qui, eux, ne se soldent pas par l'altération d'une partie de la personnalité.

Ceci étant, ce qui caractérise la société est sa propension à la victimisation. Particulièrement depuis la guerre du Vietnam, l'heure est à l'héroïsation des victimes. Lesquelles sont devenues légitimes à en faire carrière et à vitupérer contre ceux qui leur octroient une pension toujours insuffisante. Dans le conflit israélo-palestinien, c'est la surenchère à la victimisation, notamment pour légitimer dans chaque camp l'escalade de la violence et des revendications. Ce phénomène atteint l'intimité des familles ; l'épanouissement et la réussite d'un membre sont vécues comme une humiliation par les autres, rivés à leur situation de victime, qui vont jusqu'à le rejeter. Dans les écoles situées dans les quartiers difficiles, cet ostracisme peut frapper quelque élève brillant jusqu'au matraquage physique et à la mise au ban.

Ce climat de victimisation, auquel échappent les adeptes du « conte de fée » - ceux qui idéalisent la réussite et y circonscrivent un « rêve » qu'ils vont parfois accomplir - produit de graves phénomènes collatéraux. Par exemple en matière d'immigration. L'incorporation réussie de certaines communautés, qui peut accoucher de réussites scolaires et sociales plus élevées que celles de la population d'origine - ce type d'étude, interdit en France, a produit d'incontestables résultats au Canada -, est instrumentalisée par des partis extrémistes qui y fondent l'émergence des « pauvres blancs ». En clair : la réussite des immigrés paupériserait les autochtones. C'est flagrant en Grande-Bretagne, où l'intégration remarquable et jusque dans les universités les plus huppées d'Indiens parfois très pauvres, fournit matière à une radicalisation politique et idéologique.

En ce même nom, la grande tolérance qui singularisait les Pays-Bas s'est également mise à vaciller. Partout prospère désormais ce déni de la réussite des immigrés et de leur contribution à enrichir - y compris culturellement - le pays d'accueil. C'est sur le terreau de ce type de racisme que le massacre des Arméniens et des juifs fut perpétré.

La crise économique et sociale est grande. Elle met au ban de l'emploi et de l'activité, et donc place potentiellement en situation traumatique, une cohorte d'individus et de familles. Elle prépare ainsi implicitement un tout aussi grand nombre de personnes à faire acte de résilience. Quelle société ce contexte annonce-t-il ? Peut-on - et alors comment - exploiter cette opportunité ? Peut-on la saisir pour qu'une partie de cette « moitié de la population » rétive au changement, au risque, à l'esprit d'entreprendre, s'approprie ces principes ?

Notre système social et culturel n'encourage pas la résilience, puisque l'aide sociale, si nécessaire, favorise une solitude qui lui est incompatible : il n'y a de résilience que dans l'interaction et dans le projet. Toutefois, si quelques pourcents de la population dont on aime tant parler exploitent abusivement du système, l'immense majorité, elle, en bénéficie intelligemment. C'est ainsi grâce au développement des bourses que nombre de jeunes issus de milieux défavorisés ont pu accéder à l'enseignement supérieur et, plus tard, à des emplois inimaginables par leurs parents.

Quant au chômage, il constitue une épreuve, une blessure dont nombre d'individus se sont saisis pour développer leur autonomie et créer leur activité ou leur entreprise. Ils ont refusé la carrière de victime et choisi celle du rebond et de la réalisation. Une société trop bien organisée les aurait dissuadés d'une telle option que l'on peut baptiser « résilience entrepreneuriale ». Que faire en revanche pour les autres, ceux qui prospèrent dans l'assistanat, rejettent toute ambition, sont violents à l'égard des représentations de l'Etat ? Pour cette population désocialisée, il faut un projet « d'inculturation ». La culture fait décroître, chez ceux qui y accèdent, la violence et l'oisiveté.

Peut-on donner envie de risquer et d'être responsables, deux des piliers de l'acte résilient, dans une société qui a fait le choix de nier le risque au point d'irriguer jusque dans les consciences, dans les réflexes quotidiens et dans le travail, le principe de précaution ?

Pasteur, qui injecta un vaccin sans enquête préalable sur un enfant mordu par un chien, fut en son temps un héros. Aujourd'hui, il serait incarcéré, au nom de la faute médicale. Le principe de précaution a certes permis de diminuer les risques pour les personnes sur lesquelles sont expérimentés les nouveaux médicaments nécessairement difficiles à doser. Mais le principal effet direct est l'inquiétante raréfaction des découvertes scientifiques. Et cette « pression » effectivement pèse sur l'ensemble des métiers. Y compris celui de journaliste. Car celui-ci, à l'instar des sociologues, des psychanalystes, et des artistes dans les champs de l'étude et de la créativité, prend le risque d'enquêter, d'écrire, de témoigner. Il est dans le refus de la soumission à l'ordre social. Et pour cette raison est en première ligne des victimes dans les régimes totalitaires.

Vous parcourez le monde. Vous accompagnez les enfants de Colombie comme de Gaza. Existe-t-il une géographie de la résilience, qui ferait apparaître des faisceaux communs ou distinctifs d'une situation, d'une culture, d'une histoire, d'une racine traumatiques à l'autre ?

D'aucuns affirment qu'il existe effectivement une géographie de la résilience, fondée sur la capacité des cultures concernées à encourager ou à dissuader d'être en résilience. Au Rwanda, frappé par un génocide d'une cruauté et d'une rapidité effroyables, se distingue une culture singulière de la solidarité, de l'entraide au sein des familles, de l'accès à la parole, grâce à laquelle nombre de jeunes Rwandais fracassés se sont reconstruit. Les Etats-Unis sont « l'exemple » de la culture pro-résiliente. Le sujet est blessé, ruiné ? Ce n'est pas grave. D'une part il n'est pas jugé, d'autre part il est encouragé et aidé à redémarrer, jusque dans la paperasserie administrative réduite à sa portion congrue. On est loin de la France !

Outre-Atlantique, les femmes victimes de viol sont entourées, soutenues, accompagnées à se réhabiliter dans leur dignité. Au contraire du Proche Orient où elles sont frappées d'ostracisme jusqu'au sein de leurs familles qui les considèrent souillées et déshonorantes. Autant de preuves témoignant que les mythes, les récits, les préjugés de chaque culture influencent la capacité résiliente des citoyens.

L'un des enseignements de votre histoire personnelle est que chacun est toujours face à un choix. Notre humanité a-t-elle progressé dans le discernement, l'apprentissage et l'exercice des choix ?

La plupart des gens sont angoissés par les choix. Jusqu'à préférer abandonner leur liberté, source de tant d'anxiété. « Faire un choix va m'exposer, constitue un risque, peut-être me rendra malheureux. Je préfère confier à un autre le soin de décider à ma place ». C'est pour cette raison - le bonheur est dans la servitude - que nombre de dictateurs ont accédé au pouvoir de manière démocratique. Pour cette même raison, nombre de militaires qui vivent pourtant parfois un quotidien de guerre ou d'entraînement terrifiant sont exonérés d'angoisse parce qu'ils se sont soumis au chef. Ces angoisses apparaissent souvent à la retraite, moment charnière où ils doivent se prendre en main et décider - de leur emploi, de leur lieu de vie...

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Commentaires
a écrit le 29/03/2016 à 22:17 :
le principe de précaution, responsable de rareté de découvertes scientifiques? Il suffit que les labos mettent plus d'argent dans la recherche que dans le marketing (ce qui n'est pas prêts d'arriver), et là on aura les découvertes!
Et les catastrophes sanitaires évitées par le principe de précaution on n'en parle jamais ?

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