Enneigement : les modèles des stations iséroises mis à l’épreuve

 |   |  1224  mots
(Crédits : Romain Charbonnier / ADE)
Quel sera l’état du manteau neigeux à l’horizon 2050, et, avec lui, les impacts sur les ressources mais aussi sur l’économie des stations iséroises ? C’est la question à laquelle répond l'étude sur les perspectives d’enneigement commandé par le département de l’Isère. Avec un objectif : mettre en place des trajectoires plus précises en matière de prévisions et d’investissements sur les années à venir.

Une étude "unique" en son genre, qui combine à la fois des projections d'enneigement des stations d'ici 2050 grâce aux différents scénarios fournis par le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), mais aussi des facteurs comme la disponibilité des ressources en eau, les équilibres financiers des domaines skiables et de leur propension à utiliser et investir dans la neige de culture.

Tels étaient les objectifs de l'étude qui a été conduite par le département de l'Isère (en partenariat avec l'IRSTEA, le Centre d'Etudes de la Neige, Météo France et Natura Scop), sur les 23 stations iséroises réparties sur 5 massifs, entre mai 2017 et octobre 2018.

La présidente d'Isère Tourisme, Chantal Carlioz, a justifié cette démarche par l'importance des enjeux actuels et à venir, notamment en lien avec le tourisme à l'échelle du territoire isérois :

"La montagne concentre aujourd'hui 60% du chiffre d'affaires annuel des entreprises touristiques du département et emploie près de 8 000 personnes".

A eux seuls, les domaines skiables isérois ont généré, au cours de la saison dernière, un chiffre d'affaires de 123,1 millions d'euros, en hausse de 5% par rapport à la saison précédente. Et si leurs recettes estivales ont tendance à augmenter légèrement, "il faut reconnaître que la neige reste un pilier de l'économie de montagne, qui dépend, en première ligne, de la fiabilité de l'enneigement", a rappelé Chantal Carlioz.

Des experts formels sur l'enneigement

Le département de l'Isère a donc choisi de conduire une étude visant à permettre aux acteurs privés, mais aussi publics, qui sont sollicités pour cofinancer certains projets, "de valider leurs choix stratégiques et d'arbitrer les décisions à venir".

Résultat ? En ce qui concerne l'enneigement, les experts sont formels. Alors que les modalisations réalisées par le GIEC prévoient différents scénarios sur les 30 prochaines années, "il se trouve que, quelles que soient les décisions qui seront prises dans un avenir proche, elles ne pourront avoir une influence qu'à compter de 2050", contextualise Samuel Morin, chercheur sur la neige à l'IRSTEA.

Si les quantités de précipitations doivent ainsi demeurer sensiblement les mêmes sur les Alpes, il existera une différence de taille sur leur forme, puisque la neige, de moins en moins fréquente, pourrait être remplacée par de plus nombreux épisodes de pluie.

"A chaque fois que l'on prend un degré de plus, la limite neige-pluie devrait elle-même être augmentée de 150 m en moyenne", note-t-il.

La fréquence des hivers à faible enneigement, qui place directement l'économie des domaines skiables en situation de difficulté, pourrait donc, en même temps, grimper également.

Une mécanique bien anticipée par les stations iséroises, qui projettent déjà d'investir dans des équipements de neige artificielle : elles étaient 27% à être équipées de telles infrastructures en Isère en 2016. Ce chiffre devrait encore grimper à 42% en 2025.

"Sur les cinq prochaines années, ce sont près de 47,7 millions d'euros qui vont être investis dans ce secteur, dont 27 millions pour développer des ressources en eau", rappelle Laurent Pradère, senior manager pour la firme KPMG.

Et avec cela, la demande annuelle en eau pour la production de la neige de culture devrait elle aussi bondir de 2,1 millions de mètres cube aujourd'hui à 3 millions de mètres cube par année en 2025, conduisant la capacité de stockage des retenues d'altitude à être multipliée par deux entre 2017 et 2025.

Un phénomène qui s'explique selon les experts, par les besoins croissants mais aussi par de nouvelles pratiques, notamment en matière de préparation des sols.

"Aux débuts de la neige de culture, on avait tendance à boucher des trous alors que l'on privilégie désormais la réalisation d'une sous-couche en début d'hiver, plus résistante, qui permet de fixer ensuite la neige", affirme Martin Gerbaux, consultant en hydrologie pour la firme Natura Scop.

Pour autant, ces experts affirment que cette hausse de la consommation ne représenterait pas de menace sur la consommation en eau potable. "Il existe des projets de création de nouvelles retenues collinaires plus bas, ou de mutualisation de stations pour s'approvisionner dans le réseau d'alimentation de l'eau potable, mais tous ces dispositifs sont encadrés et soumis à des arrêtés", ajoute-t-il.

L'étude précise également que pour un hectare de piste à enneiger, qui nécessiterait 3 000 m3 d'eau par saison en moyenne, entre 30 000 m3 et 130 000 m3 seraient en réalité disponibles à l'échelle du bassin versant.

Choix stratégique

Dès lors, quelle est la viabilité de réaliser de tels investissements, - souvent effectués directement par les domaines skiables, qui tirent eux-mêmes leurs revenus des tarifs pratiqués sur les forfaits et les remontées mécaniques, et également d'aides fournies par les collectivités - ?

Une question dont l'étude présentée ce mardi se saisit à demi-mots, en faisant la différence entre les typologies de stations. Avec un côté, les très grandes stations, pour lesquelles les investissements nécessaires (neige artificielle confondue) devraient demeurer à la portée de leur portefeuille et des enjeux à relever, puisqu'ils représenteront près de 25% de leur chiffre d'affaires annuel. Et, de l'autre, les moyennes et petites stations, où le poids sera beaucoup plus lourd à porter puisqu'il pourrait représenter jusqu'à 50% des recettes annuelles dégagées.

"Les très grandes stations sont aujourd'hui capables d'assumer les investissements programmés sur les prochaines années sans avoir à devoir remodeler leur stratégie d'investissement tandis que pour les moyennes et grandes stations, cet investissement pourrait être réalisé à certaines conditions, notamment s'il entraîne un développement du chiffre d'affaires", affirme Laurent Pradère.

Du côté des petites stations en revanche, si le volume d'investissement nécessaire est plus limité au vu de la taille de leur domaine, leur chiffre d'affaires ne leur permet pas pour autant de s'y engager.

"Cela pose notamment la question d'un financement public de ces programmes, où les investissements en neige de culture représentent une partie prédominante des coûts", décrypte-t-il.

Effet relatif sur "les pires saisons"

Et tout cela, pour une efficacité de ces dispositifs d'enneigement artificiels qui porte encore à des questionnements, notamment en fonction de la typologie et de la topographie des domaines.

Car l'étude pointe du doigt deux réalités : tout d'abord, la dépendance encore importante des petites et moyennes stations, en matière de fréquentation, aux épisodes d'enneigement naturels.

"Ce phénomène est beaucoup moins observé au sein des grandes stations, où le modèle économique et le système de réservations diffèrent", rappelle Laurent Pradère.

Sans compter que l'usage de la neige de culture tant espéré n'aurait en réalité qu'un effet relatif, et plutôt réservé aux situations extrêmes.

"La neige de culture ne peut pas transformer complètement une saison, qui pourrait être classée comme l'une des pires des dernières années en matière d'enneigement, mais elle permet uniquement d'en atténuer les effets défavorables", note Martin Gerbaux.

Les experts vont même plus loin avec un constat : d'ici 2050, ces dispositifs permettraient uniquement "de maintenir les conditions d'enneigement que l'on connait aujourd'hui sur l'ensemble des saisons".

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :