La montagne est le théâtre d'une relation singulière entre l'individuel et le collectif

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(Crédits : Capture d'écran Hist2vies)
La montagne, cette vaste immensité que les hommes tentent d'apprivoiser, de comprendre ou simplement d'admirer depuis des millénaires. Qu'est-ce qui les fascine, les interroge, les attire ? Pour Acteurs de l'économie-La Tribune, ils sont scientifiques, sportifs ou acteurs économiques à avoir accepté l'écriture d'un texte sur elle. Premier volet avec Erik Decamp, guide de haute montagne depuis 40 ans à Chamonix, qui a participé à une quinzaine d'expéditions dont celle de l'Himalaya et atteint le sommet de l'Everest en 1990. Depuis quelques années, il transmet son expérience aux entreprises.

La montagne, comme d'autres grands espaces naturels - mer, ciel, déserts - est porteuse d'images fortes propices à ce que l'homme s'y projette, comme l'attestent les significations symboliques qui lui ont été attachées de tout temps. Cet imaginaire est d'une richesse exceptionnelle, et lorsqu'il est relié à une pratique qui, comme l'alpinisme, engage à la fois le corps, la raison et les émotions, le tout devient un lieu privilégié pour appréhender nos manières d'agir.

Il m'arrive de plus en plus souvent aujourd'hui d'aller à la rencontre de dirigeants et de personnels d'entreprise qui n'ont entendu parler de la montagne qu'à travers ce qui filtre en direction du grand public : l'exploit, le drame, ainsi que quelques idées, confortablement cantonnées dans un espace qui ne les concerne pas directement, sur le dépassement de soi, le risque et les "conquérants de l'inutile".

Transmettre

Mon ambition, et mon plaisir, est de tenter de leur transmettre en quoi l'alpinisme fait appel à des ressorts que nous avons tous en commun, de leur permettre de s'approprier cette expérience, d'éclairer leur quotidien sous des angles inédits, de mettre en lumière des reliefs parfois érodés par les contraintes de ce quotidien, et enfin d'offrir des possibilités de questionner leurs pratiques. Mon espoir est que le croisement d'expérience fertilise les échanges et que ces questionnements deviennent des points d'inflexion, aussi ténus soient-ils, contribuant à donner sens et direction à la trajectoire de mes interlocuteurs.

Par exemple, l'alpinisme nous enseigne qu'une ascension n'est pas finie au sommet, mais tout en bas, une fois la descente menée à son terme. La fin de notre projet commun est-elle le "point culminant" du processus dans lequel nous nous sommes engagés ensemble, ou faut-il se donner la peine de voir beaucoup plus loin pour aller vraiment au bout des choses ? Qu'est-ce que réussir ?

Comment le mettre en jeu ?

Comparé à d'autres sports dont le monde de l'entreprise est tenté de se nourrir métaphoriquement, l'alpinisme est perçu comme une activité individuelle. En fait, l'alpinisme ne se pratique généralement pas seul, et la montagne devient pour ceux qui la fréquentent le théâtre d'une relation singulière entre l'individuel et le collectif.

Faire de l'alpinisme, c'est somme toute assez simple : cela consiste, la plupart du temps, à monter un versant d'une montagne jusqu'à son sommet et à en redescendre au mieux, puis à recommencer, le tout sans autre but apparent que l'action elle-même. Si ce qui est en jeu est simple, ce qui compte en réalité est comment nous le mettons en jeu.

Présent et actif

En dépit de la linéarité apparente que suggère le déroulement d'une ascension - préparation, ascension, sommet, descente - et du caractère d'éternel retour qu'évoque une vie d'alpiniste - partir, revenir, repartir -, ce qui, vu de l'intérieur, caractérise notre pratique est plutôt la nécessité impérieuse d'être présent et actif simultanément dans de multiples directions (les personnes, les techniques, le milieu naturel qui nous environne, les objectifs). Et selon des modalités diverses : veille, attention, décision, attente, rapidité, action, disponibilité à l'événement, référence aux fondamentaux, audace, prudence.

Cette mosaïque dessine un ensemble d'atouts dont nous devons apprendre à jouer à tout moment, sans autre ordre que celui que nous dictera notre sens du réel. À chacun revient ensuite l'art de l'assemblage, ou, comme l'écrit René Daumal dans Le Mont Analogue : "D'accomplir un savoir dans une action".

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Commentaires
a écrit le 08/02/2016 à 18:11 :
"Si ce qui est en jeu est simple, ce qui compte en réalité est comment nous le mettons en jeu", effectivement c'est bien ici que réside le nœud de la problématique et une grande part des solutions dans l'entreprise : le type de relation humaine, d'organisation et de management mis en œuvre pour mener l'action. La "relation singulière entre l'individuel et le collectif ", rappelons ici qu'a la différence de l'individu, le collectif n'existe pas en soi il n'est que le fruit de la relation entre des individus. Cette relation est trop souvent considéré comme allant de soi alors qu'elle possède bien elle des propriétés et une nature spécifique. La coopération consensuelle est un mode d'action collective le plus approprié aujourd'hui pour répondre aux aspirations des parties prenantes autour d'un principe supérieur commun répondant aux objectifs de l'organisation (ou des).

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