L'intelligence collective au secours de la démocratie

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(Crédits : DR)
Et si l'intelligence collective venait chambouler l'idée même de démocratie ? Et si son absence criante - je veux dire l'absence de réel précédent - lançait un pavé dans la mare de nos institutions ? Par Frank Escoubès, Chairman de bluenove et fondateur d'Imagination for People

Sous nos latitudes politiques, la démocratie fonctionne comme un thermostat dont on aurait perdu le boîtier de contrôle. Les citoyens, on le sait tous, ne jouent qu'un rôle passif, quasi-apathique, en ce qu'ils ne répondent qu'aux sollicitations qu'on leur envoie, à intervalles réguliers, selon un calendrier d'élections parfaitement établi. La démocratie est malade de son intelligence. Elle souffre d'une carence en fer : le fer contre fer du débat public argumenté, batailleur et raisonné. Vieux débat, débat athénien même, ce qui n'est pas peu dire.

Pas de discussions dignes de ce nom. Pas de démocratie valable

Sauf que si l'idée de la démocratie participative n'est pas neuve, loin s'en faut, ce n'est pas dans son principe qu'elle peine à se généraliser, et donc à convaincre. C'est dans sa méthode. Dans son principe, la démocratie directe fait écho aux limites connues du régime représentatif, par lequel les citoyens délèguent leur pouvoir à des représentants élus : désintérêt des populations, faible représentativité des élus, diktat des lignes politiques de partis, votes irrationnels, etc. N'en jetez plus.

Dans son principe pourtant, la démocratie directe fait référence à un impératif délibératif qui se fonde sur une logique simple, parfaitement illustrée - et depuis longtemps - par l'évidence d'un Jürgen Habermas : meilleure est la qualité du débat, plus légitimes et efficaces sont les décisions qui en découlent.

Retour aux sources, donc. Pas de discussions dignes de ce nom signifie pas de démocratie valable. Toutefois, si l'on partage le pourquoi de l'impératif participatif, encore faut-il s'entendre sur le comment. Un comment qui sache donner à l'espace public un véritable pouvoir éducatif et critique. Un comment qui fasse de l'espace public une zone franche de délibération structurée et éclairée. La politique doit ainsi enfanter d'un lieu intermédiaire de mise en débat, qui demande à être « maquetté », je crois, selon trois axes cardinaux:

Les citoyens sont experts dès lors qu'ils sont informés

Les citoyens sont dépositaires d'un savoir unique, celui du contexte d'usage d'une politique publique. Il est temps de reconnaître combien cette expertise est précieuse. Il est surtout temps de reconnaître que cette expertise n'est révélée que lorsque les citoyens sont préalablement formés, éduqués, sensibilisés aux données du problème.

Car les gens bien renseignés deviennent « intelligents », et c'est heureux. C'est d'ailleurs le postulat des conférences de citoyens dans lesquelles des individus tirés au sort (habitants, usagers, électeurs) sont formés sur un thème donné pendant plusieurs week-ends, afin qu'ils puissent se constituer citoyens éclairés. L'expérience montre que ces experts-amateurs tendent à privilégier l'intérêt général sur les intérêts particuliers. Les Parlements de certains pays du Nord de l'Europe ont fréquemment recours à cette forme structurée de co-élaboration. Dans la même veine, les consultations publiques accompagnant un projet d'aménagement réservent parfois des surprises aux élus tant certains mémoires rédigés par tel ou tel citoyen se révèlent étonnamment documentés (parfois plusieurs dizaines de pages), et donc particulièrement pertinents.

Au-delà du postulat, c'est même le constat que font les paris prédictifs, version « sagesse des foules » des bookmakers britanniques, qui consistent à solliciter des milliers de parieurs autour de la probabilité d'occurrence d'un événement futur. Les résultats de ces marchés prédictifs sont édifiants : les prédictions de quelques milliers d'amateurs raisonnablement informés peuvent être plus justes, plus robustes que celles d'une commission d'experts ! On voit même apparaître des cliques de « super-pronostiqueurs », citoyens lambda et anonymes, dont les prévisions sont presque toujours vérifiées, quel que soit le sujet traité ! Ces Nostradamus en puissance ne sont nullement des spécialistes. Ils sont tout simplement experts du pari. La recette de leur talent de prospectiviste ? Leur effort de documentation et leur capacité à changer d'avis.
Ni plus ni moins.

La « démocratie électronique » doit enfin naître, mais les outils utilisés jusqu'à présent ne sont pas les bons

Difficile d'envisager une réelle démocratie participative sans recourir aux technologies de l'information. Le Web et la téléphonie mobile sont l'alpha et l'oméga des communautés engagées d'aujourd'hui. Mais encore faut-il savoir quel outil numérique privilégier !
Les réseaux sociaux ? De bons canaux de communication et de diffusion, mais de mauvais vecteurs de débat, ils n'ont pas été conçus pour. Partager de l'information ne signifie pas co-créer de la connaissance.

Les boîtes à idées (plus élégamment baptisées « plateformes d'idéation ») ? Réductrices et maladroitement tributaires des votes. Elles s'inscrivent en outre prématurément dans une logique de résolution de problèmes (problem-solving) alors que la mise en débat doit s'exprimer avant, au stade de la définition même des problèmes (problem-finding). Car comme dit l'autre : au fait, quelle était la question ?...

Forum en ligne

Méthodologiquement, c'est donc vers le forum en ligne que les regards doivent se porter. A condition de le moderniser et d'en faciliter l'usage. Car tel est le cœur de notre conviction : la démocratie participative n'a guère de sens si elle n'est pas « préparée » en amont par une discussion citoyenne collective, argumentée et contre-argumentée. Sinon, les référendums locaux se contenteront d'enregistrer au mieux des banalités, au pire des idées reçues ou des anathèmes.

Il s'agit donc d'inventer l'espace délibératif de demain : celui qui préférera les échanges rationnels entre parties prenantes aux votes épidermiques. Celui qui garantira la représentativité des participants, sans les contraintes présentielles des consultations publiques. Celui qui sera conçu pour respecter la loi des grands nombres, quand on sait que l'on peine encore à mobiliser plus de 20 personnes dans les conférences de citoyens. Celui, enfin, qui saura organiser l'accès des usagers aux données brutes (open data, big data, etc.) sans les décorréler d'un contexte et d'un débat, car science sans conscience...

Pour cela, des solutions se dessinent : elles mixent représentation des arguments (la structure argumentative d'un débat évolue en permanence), synthèses périodiques des débats publics (sans synthèse, le débat diverge, se polarise ou s'éteint) et encadrement du processus par de véritables gestionnaires de communautés (l'auto-organisation d'un débat est un leurre). Mine de rien, il s'agit là d'une petite révolution dans le monde du Web politique.

La démocratie participative doit accroître sa bande passante

Le jour où la démocratie directe bénéficiera d'une charpente argumentative fiable, le jour où elle hébergera un lieu d'interprétation, de contextualisation et de capitalisation de l'information, il ne sera plus nécessaire de cantonner son expression à quelques projets d'infrastructure dépassant un seuil budgétaire. Pourquoi ne pas ouvrir la démocratie d'opinion aux autres grands sujets dits de proximité ? Au service du citoyen par exemple (voirie, sécurité publique), à l'environnement, au transport, à l'accès aux soins de santé, à la solidarité, au développement économique (économie sociale, aide à l'emploi, entrepreneuriat), à la formation (décrochage scolaire, littératie numérique, etc.), à l'administration publique locale (transparence, gestion des dépenses publiques, budgets participatifs, données ouvertes)... La liste est longue.

En somme, si le citoyen devient le point focal des politiques publiques, qu'il soit remis au premier plan, mais intellectuellement outillé. La formation civique ne suffit pas, car elle est insuffisamment contextuelle et par trop générique. C'est de vrais débats publics structurés dont les citoyens ont besoin pour se faire une idée, et pour voter en connaissance de cause. Ruptures politique, organisationnelle et technologique à l'horizon...

Vers une adhocratie raisonnée

A un tel aggiornamento de la méthode consultative en amont de la décision politique peut correspondre la naissance d'une véritable « adhocratie » moderne, entendue comme l'avènement d'un régime démocratique délibératif d'un nouveau genre.

Historiquement formulée par Alvin Toffler dans « Le choc du futur » en 1970, l'adhocratie est devenue synonyme d'un Etat dans lequel l'ordre social repose sur un consensus qui émerge d'un dialogue auquel tout le monde peut participer. C'est un régime qui met l'accent sur les différents processus permettant la participation du public à l'élaboration des décisions, sous condition d'une phase de délibération. Le référent suisse, qui date de 1831, est l'exemple le plus fréquemment cité, alors même que son mode de fonctionnement demeure extrêmement classique (et archaïque parfois, et superficiel souvent). Ne serait-il pas plus pertinent d'inventer purement et simplement un modèle virtuel de démocratie directe qui prendrait appui sur le potentiel du débat argumenté ? Un modèle organisé, qui sortirait de l'ombre de l'ochlocratie, ce régime repoussoir dans lequel tout le pouvoir est entre les mains de foules irrationnelles.

Voilà en tout cas du pain sur la planche pour nos réformistes. Car une République renouvelée ne peut faire l'économie ni de la modernité, ni du bon sens.

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Commentaires
a écrit le 10/03/2015 à 7:00 :
Oups : bravo à Ses concepteurs.
a écrit le 10/03/2015 à 6:58 :
Une telle proposition d'optimisation de l'intelligence collective au service de notre gouvernance fait rêver. Cela semble effectivement une révolution bénéfique pour tous. Essayons. Et bravo à ces concepteurs.
a écrit le 09/03/2015 à 22:09 :
Très bon article...!
Mais la démocratie directe suisse avec ses votations trimestrielles, sont une réelle "chance" pour les citoyens helvétiques.
Des votations en ligne sont en projet, et les débats, forum, documents, sont ouverts et à la portée de tous...
a écrit le 09/03/2015 à 13:01 :
Pour ceux qui lisent l'anglais, voici une approche qui visent vers la même cible, jusqu'à ce que nous passions du Bureau du Premier Ministre Fédéral
au Bureau du Premier Ministère Fédéral, soutenu en permanence
pal la Souvereineté Communautaire et Personnelle des Provinces et des individus:
https://www.linkedin.com/pulse/alignment-peoples-power-statemanship-benoit-couture?trk=prof-post
Il est possible que le lien doivent être copié.
a écrit le 08/03/2015 à 8:32 :
Propos qui m’intéressent beaucoup et qui raisonne avec une de mes réflexions du moment :
Pour pouvoir agir en citoyens responsables il nous faut être informés.
Quid du journalisme? L'information quand elle est "gratuite" (internet ou journaux distribués gratuitement dans les transports) pour le lecteur, a été fiancée par ailleurs, donc orientée...
Pour être informés et contribuer à la démocratie peut-être que devons nous pouvoir être informés par des relais libres, qui seront auto financés (par nos achats de leurs informations) et qui répondront à une éthique contrôlée :cela coûtera cher et sommes nous prêts à payer pour garantir que l'information délivrée est fiable et contrôlée?
a écrit le 06/03/2015 à 12:38 :
Très bel article. Il est certain qu'une démocratie où le citoyen serait quelque part l'acteur des choix et orientations à prendre et par conséquent responsable des leurs implications apporterait effectivement plus de sagesse dans la prise de décision et de responsabilisation en cas d'échec (et ainsi éviter le syndrome de "il aurait dû faire comme ceci", "maintenant que vous avez voté pour lui, ne venez pas vous plaindre..."). La remise en question serait alors collective et constructive et les victoires partagées et fédératrices.
Quant à l'argument qui consiste à dire qu'une telle démarche "virtualiserait" la démocratie, je n'y crois pas une seconde. Quelle formidable opportunité que le web pour mettre en relation, en temps réel, des personnes situées à des endroits différents, et qui n'évoluent pas forcément sur les mêmes fuseaux horaires ! Une démocratie qui emploierait une telle technologie serait sans aucun doute plus efficace, plus réactive et permettrait de diminuer cette inertie si propre à nos modes de fonctionnement actuel (des comités, des réunions...). A ne pas oublier également l'immense avantage d'un débat écrit : il permet d'opposer des arguments solides, construits sans que les membres qui débattent se coupent la parole et entrent dans une incompréhensible cacophonie !
a écrit le 06/03/2015 à 10:56 :
Le problème de cette "démocratie électronique" est que chaque individu s'éloigne de la réalité en restant seul face a l'écran! Cela le conduit a une "démocratie virtuelle"!
a écrit le 05/03/2015 à 21:35 :
Le livre le plus vendu en France en 2014 a été celui de TRierweiler ...
a écrit le 05/03/2015 à 19:54 :
Un article intéressant à la fois pédagogique, bien documenté, clair et argumenté sur un sujet peu connu.
a écrit le 05/03/2015 à 19:26 :
Vient de comprendre le but de la nsa, le gars.. Bon début...
a écrit le 05/03/2015 à 18:04 :
C'est tout à fait le but du nouveau site Civocracy
a écrit le 05/03/2015 à 15:39 :
Aux USA les citoyens envoient des mails ou lettres à leurs representants pour donner leur opinion sur une loi, un projet de loi etc. C'est pratique courante. C'est un bon levier sur les representants s'ils veulent etre reelus
Réponse de le 05/03/2015 à 19:32 :
@pepe: moi aussi j'envoie mes commentaires aux élus (pas plus tard qu'hier à Larcher pour sa décision de décorer un illégal), mais bon, en France tu dis ce que tu veux, ils n'en tiennent pas compte et la seule solution historique a toujours été la rue quand les gens en ont vraiment marre !!!
Réponse de le 05/03/2015 à 19:53 :
C'est le cas aussi en France. Les députés et sénateurs reçoivent pas mal de courrier sur les Lois à voter aussi.

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