C’est quoi, au fait, en 2014, l’économie collaborative ?

 |   |  1415  mots
Frank Escoubès, fondateur d'Imagination for People
Frank Escoubès, fondateur d'Imagination for People (Crédits : DR)
Bonne nouvelle dans le landernau de l’économie du partage. On est en train d’y mettre de l’ordre.

 Après avoir célébré l'avènement du collaboratif à toutes les sauces journalistiques -crowdsourcing d'abord, puiser les poches d'expertise au sein de la masse, crowdfunding ensuite, puiser avec expertise dans les poches de la masse. Après avoir encensé les mérites de la production contributive, de l'Internet des Objets, du Do-It-Yourself, du citoyen capteur de toutes les externalités de la Ville par-qui-le-salut-viendra, non sans nous avoir appris au passage combien faire porter un collier Arduino (réalisé en mode open source par une tribu de Makers dans un Fablab de Saint-Etienne) à un chien de compagnie, truffé de senseurs RFID connectés à nos plantes vertes en mal de jaja, combien donc une telle avancée technique pourrait bouleverser nos vies d'acteurs désengagés de la société civile.

Glasnost et lien social

Après nous avoir expliqué combien l'Open Data, décharge vomitoire de nos collectivités soudainement frappées de Glasnost, allait changer nos vis de contribuables-électeurs-citoyens responsables, en nous indiquant, par le truchement d'un i-phone à 412 euros, à quelle heure a lieu, dans toutes les piscines municipales de Chambéry-les-Bains, une fois par trimestre, le récurage des vestiaires. Après nous avoir expliqué qu'il était hautement gratifiant de recréer du lien social par le recours ô combien inespéré des plateformes de consommation collaborative, permettant à tout un chacun de facturer sa chambre du 18ème (Porte de la Chapelle)150 euros la nuit, petit-déjeuner non-compris, clés sous la porte, merci de bien la claquer en partant et de remettre le trousseau au voisin du dessous, expérience humaine et socialisante infiniment supérieure à celle d'une rencontre compassée avec la préposée de nuit de l'Hôtel IBIS du coin (rien à voir avec le Sofitel, si le doute venait à vous).

Obsolescence programmée

Après nous avoir fait comprendre que rendre visibles les 2412 commentaires en ligne rattachés à la définition française du mot « République » ferait de nous des êtres bien plus intelligents, et notamment ceux parmi nous qui auront pris le temps de lire, expurgés des insultes, les derniers commentaires en date, les plus récents, les plus frais, tant il est vrai qu'en 2014, ce qui date de la minute dernière a incontestablement plus de poids, et donc plus de « valeur », que ce qui date de… la semaine dernière. Obsolescence programmée des contenus dits « libres ».  
Après, enfin, nous avoir fait croire qu'en intelligence collective, plus on est de fous, plus on bâtit, dans la plus utopique fertilisation croisée. Comme si multiplier la taille de la cible à la chasse, c'était faire se parler les lapins entre eux.  

Tri sélectif

Bref, après nous avoir fait passer des vessies sociales pour des lanternes célestes, on se demande s'il n'est pas temps de faire un léger tri (sélectif). Et pour cela, rien de tel qu'une petite, raisonnée et raisonnable taxonomie (qui n'est pas, comme certains le pensent, l'art d'empailler les papillons). 1ère vue : le crowdfunding - autrement et joliment baptisé finance participative - est une avancée déterminante dans la structuration d'un marché dynamique entre offre financière et demande entrepreneuriale. Entendons-nous : tout ce qui contribue à fluidifier un système ne peut être que sainement accueilli. Tâchons néanmoins de raison garder : la finance participative demeure et demeurera d'impact très vraisemblablement marginal sur le financement des activités socio-économique prévalant sous nos latitudes (définition de « sous nos latitudes » : là où les besoins financiers d'un projet ne se résument pas à quelques milliers d'euros dans la durée). La finance institutionnelle, portée par les banques, collectivités, fonds et entreprises, devrait demeurer, elle, prédominante. Ne serait-ce que par sa capacité à faire passer à l'échelle. Ne pas confondre l'apéro (toujours le bienvenu, et qui permet d'impulser) et le plat de résistance (souvent du lourd, parfois indigeste, mais qui seul permet de survivre).

Société connectée

Deuxième vue : la société connectée, sorte de transhumanisme appliqué non pas à l'homme en tant qu'être de chair et d'os, mais à l'homme en tant que partie intégrante de son environnement (urbain, culturel, domotique, etc.), la société connectée, donc, cherche encore ce que les économistes appellent sa « fonction d'utilité ». La boulimie de mesure n'a d'égale que l'amour déraisonné du « data ». Or, la donnée doit être agissante, comme dirait le philosophe. Elle n'est utile qu'en ce qu'elle permet une boucle de rétroaction simple, aux conséquences directes pour le citoyen. Mesurer le niveau de pollution dans ma ruelle par le judicieux relais de ma montre Seiko à quartz est une acte citoyen si (et seulement si) il s'inscrit dans un écosystème de décision-action municipale assurant une régulation dynamique et instantanée des agents pollueurs par des interventions ciblées des collectivités concernées. Cette micro-gestion des externalités urbaines, sauf à très mal choisir mes lieux d'habitation, je ne l'ai point encore vue à l'horizon. Mais peut-être que je n'avais pas à disposition de puissantes lunettes Google Glass à réalité augmentée.

Vive la consommation collaborative!

Troisième vue : vive la consommation collaborative, le circuit court, le serrage de main des petits producteurs de topinambours et le serrage de boulon de nos finances personnelles ! Qui oserait être contre. Qu'il se montre, l'infâme. Alors oui, triple oui. Vive la consommation collaborative ! A condition que ne ressuscite pas, à la vitesse du messie capitaliste, la tristement célèbre loi de l'offre et de la demande, qui déjà recrée, comme chez Airbnb (le fameux site de location de chambres chez l'habitant), les rentes de situation commerciales qui ont régi depuis les Trente Glorieuses l'industrie du tourisme moderne. Quatrième vue : l'open knowledge, ou le savoir ouvert… Précautions oratoires : ce n'est pas parce qu'on est nombreux qu'on est nombreux à faire sens (l'accident du Heysel est là pour nous le prouver, mais la plupart de nos lecteurs n'étaient pas nés). Et ce n'est pas parce qu'on est nombreux à exprimer un point de vue que ce point de vue est effectivement collectif. Même Wikipedia, le plus bel exemple au monde en matière de dynamique collaborative de masse, n'a pas réussi à véritablement démocratiser son processus rédactionnel. Beaucoup de gens participent à l'ensemble de l'œuvre, mais en réalité beaucoup de gens participent à beaucoup de discussions (autant que de définitions, ce qui dans une encyclopédie multilingue n'est pas epsilonesque). Ce qui divise d'autant le nombre de contributeurs collaborant  effectivement à la rédaction d'une seule et même « entrée » de l'encyclopédie. En outre, il a été démontré que si des dizaines de milliers de personnes contribuent à rédiger les contenus de départ, seuls quelques milliers effectuent un travail d'édition, de correction et de modification de ces contenus d'origine (ce qui, à l'échelle de Wikipedia, révèle un effort étonnamment peu collectif). D'ailleurs, dans un blogue récent, le biologiste-enseignant-trublion François Taddéi lançait un appel à diversité sur Wikipedia, consistant à démultiplier les angles de description des différentes entrées (Napoléon vu par les enfants, par les Corses, par les chefs d'Entreprise, etc.). Preuve, s'il en est, que la Rolls des plateformes collaboratives a encore un peu de rouille sur le capot.

Des avancées prototypes

Alors, bon. Que tirer de tout cela ? Tout d'abord, il ne s'agit pas de cracher dans la soupe (l'auteur de ce billet d'humeur étant, accessoirement, fondateur d'une plateforme elle-même dédiée à la collaboration et à l'intelligence collective, de qui se moque-t-on). Toutes ces avancées ne sont pas, justement, des reculades. Elles sont des prototypes. Elles effleurent souvent le sujet. Elles flirtent encore avec les asymptotes de l'innovation sociale utile. Elles sont, pour la plupart, au quart de la moitié du gué. Peut-être un peu trop flattées par les médias enivrés. Peut-être un peu trop rapidement érigées en modèles, comme l'étaient les percées aventurières de la bulle Internet de la fin du siècle dernier. Ne nous reposons pas sur ces premiers lauriers. Ils endorment plus qu'ils ne stimulent. L'économie contributive est une promesse paradigmatique. Exigeante. Parfois ingrate dans ses premiers résultats. Elle n'a peut-être pas encore inventé sa R&D. Ni complètement pensé sa mission. Elle était un pari pascalien. Les paris restent ouverts.  

 

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 03/07/2014 à 17:53 :
Cool = Rafraichissant !
Les Bobos Collabo n'ont qu'a bien se tenir et les Socio Solidaires à aller dormir !
a écrit le 13/04/2014 à 9:28 :
Très bon article, ce sera pour ma petite participation. Peut être qu'on oublie quand même le participatif côté co-working, travailler ensemble, qui met en relation des potentiels changement de systèmes. Quand on évoquera ne serait-ce l'idée que quand on terminera ses études on devra désormais être en mesure de créer une entreprise en rapport avec ses compétences, voire même les plus basiques....Quand le mythe du fonctionnariat sera tombé....Cela pourrait rendre accessible les échanges de savoirs quelques soient les différences de parcours, ça ce sera du crowdmaking ! ;-)

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :