Thierry Philip : « Il faut être légitime »

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(Crédits : Acteurs de l'Economie)
Thierry Philip est professeur en cancérologie pédiatrique, directeur général du Centre Léon Bérard, maire du 3e arrondissement de Lyon, vice-président du Grand Lyon en charge de la propreté et du bien-être, et vice-président de la Région Rhône-Alpes délégué à la santé et au sport.

Vous êtes au carrefour de trois pouvoirs: celui du médecin, celui du dirigeant d'entreprise, celui de l'élu. Qu'ont-ils de commun ?

 

Celui qui exerce le pouvoir - quels qu'en soient le périmètre ou la nature - doit impérativement répondre à deux exigences: être légitime, et ne pas confondre ce qu'il est en tant qu'individu avec la fonction qu'il occupe - seule la fonction est importante et détermine l'envergure du pouvoir -.
Cette légitimité assure au pouvoir et à l'autorité consubstantielle de ne pas être contestés, et favorise l'appropriation des objectifs par ceux auxquels le pouvoir s'applique. Cette quête de légitimité est une constante dans l'ordre chronologique de mes responsabilités; sous ma direction, le Centre Léon Bérard s'est métamorphosé sans toutefois dénaturer sa culture - « prendre soin » -, et j'ai été reconduit à trois reprises dans ma fonction par le corps médical, les syndicats, le conseil d'administration. En politique, ce sont les électeurs qui ont décidé. On ne peut exercer de pouvoir réel qu'à cette condition de légitimité, qui puise la première de ses substances dans le travail. Mais l'enjeu de la légitimité n'est pas circonscrit à l'envergure de celle que l'on doit posséder; il faut savoir reconnaître l'existence d'autres légitimités - dans l'entreprise celle des syndicats, en politique celles de l'opposition et de l'administration - et s'escrimer à les conjuguer. N'oublions pas que le pouvoir met en relation un émetteur et des récepteurs, et que ces derniers ne sont pas « un » mais « plusieurs », chacun avec ses spécificités. Des spécificités et une variété de circonstances que l'émetteur doit intégrer pour que son pouvoir s'exerce efficacement. Quant à la claire démarcation entre la fonction et l'individu, la négliger entraîne un exercice incorrect - excessif, personnifié, despotique... - du pouvoir. Une règle doit être strictement appliquée: le pouvoir lié à la fonction n'appartient pas à celui qui l'occupe. Ainsi, le Centre Léon Bérard n'est pas MON entreprise, et le 3e arrondissement de Lyon MA ville. Cette discipline est essentielle pour ne pas s'inféoder à la fonction et pour assurer les bonnes conditions de sa pérennité au-delà du départ de l'occupant.


Comment ces trois terrains de pouvoir se singularisent-ils ?

 

L'entreprise offre la manifestation la plus aboutie, la plus belle du pouvoir. Là, lorsque la décision est prise, la mise en œuvre s'opère, et on peut travailler sur le long terme. Vraiment, des pouvoirs que j'ai exercés, c'est celui que j'aurai le plus de peine à abandonner - Thierry Philip devrait délaisser sa responsabilité de directeur général à l'été 2009 et alors construire un laboratoire dévolu au couple environnement / cancer, ndlr -. Excepté dans les CHU, le pouvoir médical n'existe pas. Quant au médecin, il ne détient aucun pouvoir de vie et de mort. Il est, par définition, celui qui ne sait pas tout, qui ne peut faire tout. Son seul pouvoir est d'être compétent et de contrôler correctement; plutôt que de « pouvoir » je préfère qualifier sa responsabilité de « sacerdoce ».


Mais le pouvoir que le patient confie au médecin, particulièrement dans votre spécialité, est considérable...

 

Effectivement, et la responsabilité du médecin est alors de le démythifier, de le désacraliser. Et, surtout, de ne pas en abuser. La catégorie, dangereuse, de ceux qui font osciller leur pratique entre vérité et sadisme, recense des médecins qui croient savoir. Ils ont en commun de manquer cruellement de confiance en eux. Et souvent ont peur de la mort, ou espèrent l'exorciser dans l'exercice d'une forme de pouvoir.

 

Le champ politique est celui de l'entrechoquement des pouvoirs, et d'un contexte de règles bien éloigné de celui de l'entreprise...

 

En effet, coexistent ou s'affrontent le pouvoir du président ou du maire, celui de l'administration, celui de l'élu, celui de l'assemblée délibérante, celui des électeurs... Les conditions d'exercice de ces pouvoirs s'apprennent, et les dirigeants d'entreprise qui ont échoué dans leur aventure politique ont en commun de ne pas les avoir assimilées. La première de ces règles est que le pouvoir, il faut le prendre. Pour cela, il faut connaître et se faire reconnaître. Et travailler plus que les autres. Ensuite, il faut écrire ce qu'on est censé faire; c'est le programme. Faire ce qu'on a dit, et, en fin de mandat, lister ce qui n'a pas été réalisé - une logique objectifs/résultats que j'ai héritée de l'entreprise et qui heurte en politique -.

 

Le pouvoir est source de plaisir(s). Quelle distinction opérez-vous selon vos différentes responsabilités ?

 

Le plaisir éprouvé à la Région est proche de celui en entreprise: on dessine le futur, en acceptant qu'une partie de ces travaux ne verra le jour qu'au-delà de son mandat. En mairie, l'acte politique est visible. On touche de la main l'arbre qu'on a choisi de planter ou la crèche qu'on a décidé de construire. On est au contact direct de la population. On saisit concrètement les effets du pouvoir que l'on exerce. Pour cette raison, ce mandat municipal est le plus beau en politique.

 

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