Jean-Christophe Juilliard (Ex DG Limagrain) : "le risque de concentration des ressources génétiques existe"

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Jean-Christophe Juilliard.
Jean-Christophe Juilliard. (Crédits : DR)
Coup de tonnerre chez Limagrain. Le 4e semencier mondial (2,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires - 9 600 salariés dans le monde) a annoncé mardi 4 octobre le limogeage de son directeur général, Jean-Christophe Juilliard (en poste depuis décembre 2015). Fin septembre, Acteurs de l'économie - La Tribune échangeait une deuxième fois avec le dirigeant afin qu'il expose sa stratégie et sa vision de l’entreprise. Un document qui pourrait donner un premier éclairage du "désaccord sur les modalités d'application de la stratégie" dénoncé par le conseil d'administration de la coopérative à l’encontre du DG, et qui a abouti à cette décision.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Limagrain est un groupe français parmi les leaders mondiaux de l'industrie semencière. Alors que le secteur est en pleine évolution, comment se situe-t-il par rapport à ses concurrents suisses et américains ? Quels sont vos atouts pour résister dans ce contexte ultra-concurrentiel ?

Jean-Christophe Juilliard (Ex DG de Limagrain). Notre particularité résulte dans le fait d'être un "pure-player" de la semence : nous sommes le quatrième semencier mondial, mais le premier semencier non-chimiste. Limagrain n'étant pas un agrochimiste, nos perceptions des enjeux sont différentes. Les problématiques et les stratégies mises en oeuvre sont ainsi différentes des groupes agrochimistes. Limagrain est également le deuxième semencier mondial en semences potagères et le premier boulanger-pâtissier industriel français.

La deuxième originalité du groupe est d'être une coopérative à dimension internationale. Avec environ 2 000 adhérents et près de 4 000 salariés en France, nous réalisons plus de 620 millions d'euros de chiffre d'affaires dans l'hexagone. Nous sommes également implantés dans 55 pays. Au total, le groupe réalise un chiffre d'affaires de 2,4 milliards d'euros. Ce modèle - dans lequel 18 agriculteurs siègent au conseil d'administration - change notre manière d'envisager notre business. La stratégie appartient aux agriculteurs. Ils attendent une profitabilité durable plutôt qu'immédiate.

La culture de la coopération infuse toute l'entreprise. Nous savons, bien mieux que nos concurrents, travailler en collaboration avec des collectivités, des institutions ou d'autres entreprises. Notre partenariat avec le semencier allemand KWS dans AgReliant, établit depuis 16 ans, en est un parfais exemple.

Plus précisément, la philosophie de l'entreprise repose sur deux piliers. Le progrès scientifique appliqué au végétal d'une part ; le développement de filières valorisant la production, notamment en Limagne, d'autre part. Cette valorisation d'un écosystème local est absente chez nos concurrents.

Syngenta a été rachetée par le chinois ChemChina, Dow Chemical et DuPont ont fusionné l'hiver dernier. Et une énorme consolidation est à l'œuvre : l'offre d'acquisition de Monsanto par Bayer d'un montant de 59 milliards de dollars. Limagrain a-t-il la taille suffisante pour tenir sa place de 4e semencier mondial dans le paysage qui se dessine ?

Nous suivons avec attention ce grand jeu des acquisitions et des rapprochements ainsi que les stratégies qu'elles entraînent. Cette attention particulière répond à un souhait majeur : celui de ne pas être marginalisé. Au vu du montant des acquisitions, nous n'avons pas les moyens de peser dans ces batailles-là. En revanche, nous pouvons racheter, à la marge, des entreprises dont ces grands groupes se séparent.

Cependant, ces mouvements sont essentiellement le fait de l'agrochimie, un secteur qui dépend davantage du cours de la Bourse et de la satisfaction des actionnaires. Cette réalité engendre une forte pression sur ces acteurs.

Comment analysez-vous ces mouvements ? Peuvent-ils faire courir, selon vous, un risque à l'équilibre semencier et alimentaire mondial parfois déjà précaire ?

Derrière ces mouvements de consolidation, en résulte un enjeu majeur qu'il ne faut pas perdre de vue : l'agriculture reste un secteur éminemment stratégique dans de nombreux pays du monde. Si ce n'est plus le cas pour la majorité des Etats européens - et c'est très dommageable - les Américains continuent d'estimer que l'agriculture est un secteur capital. La Chine démontre, également, qu'elle possède cette vision ;  l'acquisition de Syngenta en est une preuve majeure.

Certes, les entreprises chinoises - à l'instar de ChemChina - ont de nombreux avantages pour faire des acquisitions, en premier lieu le soutien financier de l'Etat actionnaire. Un autre fait repose sur la réglementation mondiale : celle-ci permet à tous acteurs de tenter des acquisitions. Mais en Chine, la rigidité des règles peut bloquer les investissements étrangers. Un groupe non-chinois, par exemple, ne peut être actionnaire que dans une seule entreprise.

Ainsi, les politiques devraient être vigilants pour rééquilibrer cette situation. Il résulte de cet équilibre une question éminemment stratégique. Si certains pays - à travers leurs entreprises - peuvent acheter partout dans le monde et que la réciprocité n'existe pas, nous prenons le risque qu'un jour, les ressources génétiques soient dans les mains de très peu. Qu'arrivera-t-il si nos relations ne sont plus amicales ?

Dans certaines régions du monde, la stratégie de Limagrain pourrait, dans une moindre mesure, s'apparenter à celle de certains de vos concurrents. Le groupe est par exemple entré, via votre entité Vilmorin, au capital de Seed Co (30,3%) et du Sud-Africain Link Seed. Quelle est la motivation de coopérative derrière ces participations ?

Depuis 2014 ans nous sommes partenaires à 30,3 % du capital de Seed Co, le premier semencier en Afrique. Pour eux aucune coopération n'avait fonctionné jusque-là. C'est cependant possible avec nous, parce que notre culture de groupe fait qu'on cherche d'abord à construire le schéma coopératif, à rassembler les intérêts individuels. Les agriculteurs coopérateurs sont conscients qu'ils ont tout à gagner à coopérer les uns avec les autres.

Certaines voix s'élèvent en Afrique, notamment celle de l'Alliance pour la Souveraineté Alimentaire en Afrique (AFSA), pour critiquer l'attitude de Limagrain - et d'autres multinationales du secteur - contre ces acquisitions ou participations, estimant que celles-ci participent à une "néocolonisation des systèmes alimentaires africains"...

Nous voyons nos prises de participation en Afrique comme la meilleure façon pour Limagrain de découvrir ces nouveaux territoires, d'écouter des demandes clients spécifiques et d'y répondre de la façon la plus adaptée. Nous ne venons pas imposer des solutions, mais participer avec nos partenaires locaux au développement du continent et à l'amélioration de ses capacités agricoles.

Comme dans tout partenariat solide et durable, les objectifs doivent être partagés et les intérêts conjoints. Notre actionnariat coopératif nous permet de mettre en œuvre cette approche. Nos agriculteurs de Limagne et leurs homologues africains se comprennent très vite. Cela constitue les bases d'une grande proximité et d'un partenariat solide.

Limagrain est très attachée à la propriété intellectuelle de ses innovations. Comment répondre à l'inquiétude de la société civile face au contrôle de la production de nourriture en brevetant les gènes ?

Ce sont des questions importantes. Je voudrais apporter une réponse un peu plus longue, car trop d'inexactitudes circulent sur ce sujet très technique. Je veux d'abord souligner que l'amélioration des plantes est un secteur d'activité très innovant. Limagrain investit chaque année, en moyenne, 13 % à 15 % de son chiffre d'affaires en recherche. Ce taux est au-delà des budgets les plus élevés des secteurs industriels reconnus pour leur grande capacité d'innovation comme la pharmacie. L'importance que l'on attache à la propriété intellectuelle est donc la même que pour tout autre secteur industriel de pointe.

La création variétale nécessite du temps et des technologies de plus en plus pointues et coûteuses. En moyenne, 7 à 10 années de recherche et de développement sont nécessaires avant de commercialiser une nouvelle semence. La semence issue de ces travaux de recherche, comme toute autre activité créative, fait l'objet d'une protection au moyen des droits conférés par la propriété intellectuelle. Cette dernière permet d'assurer un juste retour sur investissement et contribue de ce fait à la poursuite de la sélection végétale. La propriété intellectuelle est, dès lors, un vecteur d'innovation indispensable.

Il faut ensuite préciser le contexte réglementaire européen. La protection des variétés végétales en Europe n'est autorisée qu'avec le Certificat d'Obtention Végétale (COV), droit sui generis adapté aux spécificités de l'amélioration des plantes, en garantissant l'accès à la variabilité génétique pour les autres acteurs par le biais de l'exception du sélectionneur. Ni les variétés végétales, ni les procédés dits essentiellement biologiques, (comme les croisements sexués à l'origine de toute sélection) ne sont brevetables en Europe. En revanche, certaines technologies peuvent être brevetées à condition de remplir toutes les conditions de la brevetabilité : nouveauté, inventivité, application industrielle. Ce mode de protection est très encadré : il est restreint au contenu des revendications du brevet et évalué par l'office européen des brevets.

Sur la base de ces explications, la propriété intellectuelle doit être conçue de façon équilibrée et utilisée comme vecteur du progrès génétique et de l'amélioration des plantes. Cette approche est possible à condition de respecter deux conditions indissociables et nécessaires à cet équilibre: d'une part, permettre l'accès à la variabilité génétique la plus large possible pour favoriser la création variétale et d'autre part pouvoir utiliser tous les outils de protection des innovations (COV et brevet). Le respect de ces deux conditions est indispensable pour que la France améliore la compétitivité de son agriculture et nous contribuions à répondre aux enjeux considérables de l'agriculture, de l'alimentation et de l'environnement.

Un mouvement sociétal est depuis quelques années à l'oeuvre : le retour à l'agriculture raisonnée, dont l'émergence de la permaculture et l'agro-écologie sont des symboles, remettant ainsi en cause l'agriculture intensive et de masse. Comment la coopérative analyse-t-elle ces mouvements de fonds ? Comment se positionne-t-elle face à ces évolutions ?

Oui, nous sommes très attentifs à ces évolutions. C'est en mettant l'innovation au service des agriculteurs que l'agriculture sera à la fois plus respectueuse de l'environnement, plus productive et surtout en phase avec les attentes sociétales et celles des agriculteurs. Cette innovation doit être porteuse de progrès technique et humain, au service d'une agriculture durable et compétitive.

En Auvergne Rhône Alpes, nous contribuons à la construction de modèles experts de production agricole et de filière agroalimentaire. Biocontrôle, agriculture de précision, robotique, traitement de données, lutte intégrée, diversification des cultures et développement de nouvelles filières sont autant de champs d'investigation et d'expérimentation que nous conduisons avec les agriculteurs et les acteurs du territoire.

La baisse des prix agricoles et la crise poussent les paysans à réduire leurs dépenses en semences et intrants. Comment supportez-vous cette crise ?

Les entreprises du groupe créent de la valeur ajoutée localement, ce qui permet de restituer une prime filière aux producteurs coopérateurs. C'est un facteur très important en Limagne, où la moitié de la surface productive est en contrat avec la coopérative.

Face à l'évolution du prix des commodités, les agriculteurs doivent faire des choix impactant notamment les agrochimistes. Ils restent cependant conscients que la qualité de la semence permet de mieux maîtriser sa production et de moins utiliser d'intrants. D'autant que la graine n'a pas un coût d'investissement si important, notamment sur les grandes cultures. Nous sommes donc beaucoup moins touchés que les agrochimistes.

Limagrain, 5e entreprise de la région Auvergne Rhône-Alpes et la deuxième d'Auvergne, participe largement au dynamisme de ses terres d'origines. Quels sont vos leviers d'action, et surtout, quelle est votre vision pour ce territoire ?

Le Laboratoire d'Innovation Territorial (LIT) pour les grandes cultures en Auvergne par exemple, reconnaît que la Limagne dans son ensemble est un territoire connecté, d'expérimentation et d'observation de nouveaux systèmes de production de grandes cultures. Ce programme innovant et ambitieux est porté par Limagrain.

Nous soutenons de nombreuses structures et manifestation culturelles. Sur les huit dernières années, nous avons injecté 140 millions d'euros dans la région. Notre présence contribue à la vitalité de la recherche et de l'enseignement supérieur, à la création d'entreprises et au rayonnement de l'Auvergne.

Nous supportons aussi largement le projet de métropolisation de Clermont Vichy Auvergne, qui permettrait d'amener en Limagne Val d'Allier une vie économique plus riche, plus dense. La métropole, c'est l'attractivité. Nous saurons trouver le bon équilibre foncier pour préserver les terres agricoles qui ne doivent pas être consommées à tort et à travers.

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Par exemple, des zones de friche peuvent être réhabilitées pour certains projets industriels ; si certaines terres agricoles sont récupérées, nous devons compenser cette perte de surfaces arables en augmentant le potentiel des terres agricoles restantes grâce à l'irrigation, devenue indispensable compte tenu de déficits hydriques répétés dans notre région sur les dernières années. Il faut une réflexion d'équilibre du développement. Les agriculteurs ont besoin de filières de production locale et d'outils industriels pour valoriser leurs productions et assurer un avenir à leur exploitation.

Vous êtes entré chez Limagrain en 2013, avant de prendre la direction du groupe fin 2015. In fine, quelle est, selon vous, la singularité de Limagrain ? (Pour rappel, J.C Juilliard a été limogé lundi soir, NDLR)

J'ai choisi de venir ici. J'ai travaillé dans des multinationales performantes et exercé au sein de directions fonctionnelles, opérationnelles et générales, en France et à l'international, notamment dans le domaine agroalimentaire. Mais j'avais envie d'un engagement à long terme avec une entreprise qui ne pense pas uniquement aux résultats économiques, mais qui tient compte, aussi, du développement social.

Que les actionnaires et les cadres de Limagrain connaissent le métier, c'est un plus incontestable. La différence avec certaines autres grands groupes est parfois importante. Je peux par exemple croiser les membres du conseil d'administration tous les 15 jours. Je les rencontre pour des réunions intermédiaires. Ils ont un vrai engagement dans l'entreprise.


Laboratoire d'Innovation Territorial (LIT), qu'est-ce que c'est ?
"Il s'agit de mettre au point des approches innovantes, en associant, dès la phase de conception, l'agriculteur en tant que co-constructeur et en mobilisant l'ensemble des acteurs du territoire. Les acteurs de la recherche développeront des connaissances nouvelles issues d'une approche multi-échelles allant de la parcelle au territoire et les mettront à l'épreuve dans les exploitations.
Les acteurs de la formation et du développement disposeront d'un nouvel outil à vocation pédagogique et de démonstration ; les entreprises, notamment les startups, pourront, grâce à l'expérimentation in situ, accélérer le développement d'innovations et l'accès à de nouveaux marchés.
Les axes de travail portent plus particulièrement sur la réduction de l'utilisation des produits phytosanitaires via la sélection végétale, l'agriculture de précision et la robotique, et sur une gestion améliorée de la qualité des sols, grâce aux pratiques culturales et au matériel associé. Céréales vallée, l'Inra, l'Irstea sont engagés dans le projet. L'idée est de structurer l'environnement de travail d'ici la fin de l'année".

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