Corinne Berthaud  : "Je suis contre la reconnaissance du burn-out en maladie professionnelle"

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(Crédits : DR)
Alors que s'ouvre la 12 ème semaine de la qualité de vie au travail ce lundi, Corinne Berthaud, spécialiste des troubles psycho-sociaux (violence au travail) dénonce ce qu'elle considère comme un harcèlement institutionnel à tous les niveaux, en France.

Acteurs de l'économie. La 12 ème semaine de la qualité de vie au travail, organisée par le réseau ANACT-ARACT, s'ouvre le 15 juin. Comment a évolué la situation dans les entreprises, à ce propos ?

Corinne Berthaud. Le thème retenu est « Rendons le travail parlant ». Ce combat je le mène depuis des années mais je n'ai pas été invitée à participer à ces journées. Pourtant j'ai été la première en France à avoir traité la violence au travail par le spectacle, précisément, pour libérer la parole des salariés. Je crains que les débats de ces journées se confinent encore dans la cosmétique. Quand va t'on enfin révéler la vérité ? En France, on est dans un harcèlement institutionnalisé à tous les niveaux pour faire du profit immédiat. C'est un fléau de société.

Pourtant un amendement prévoit de considérer le burn-out, épuisement psychique en français, comme une maladie professionnelle dans le projet de loi sur le dialogue social en cours de discussion. N'est-ce pas une avancée ?

Non, je suis contre la reconnaissance du burn-out en maladie professionnelle. De la sorte on culpabilise les salariés en traitant leur cas de façon individuelle. Aux personnes concernées on va coller une étiquette d'incapacité leur disant qu'ils sont trop fragiles, trop sensibles. Je vous rappelle les chiffres : 3 millions de personnes déclarées en burn-out en France. Cela voudra dire donc 3 millions de handicapés psychiques. Comment vont ils se reconstruire après avoir été affublés de ces qualificatifs  renvoyant à l'idée qu'ils sont trop sensibles ? En 2014, 14 000 chômeurs se sont donné la mort. Combien avaient vécu des processus de déstabilisation qui les ont détruits ? Combien avaient peur non seulement de ne pas retrouver un emploi mais de ne plus jamais pouvoir retravailler par peur de retourner dans ces contextes hostiles qui les ont brisés ?

Ce que vous décrivez est terrifiant presque machiavélique. Pourtant il existe des garde-fous, tels les médecins du travail dont le rôle est de surveiller l'état de santé des salariés.

Les médecins du travail, eux aussi, souffrent lorsque, sous la pression des employeurs qui veulent dégraisser, il leur faut prononcer des inaptitudes qui sont des licenciements déguisés. Quant à la Sécurité Sociale, qui instruit les dossiers de déclaration des maladies professionnelles, c'est un organisme subventionné par les employeurs. Parler de reconnaissance du burn out est une illusion quand on sait comment les experts de cet organisme sont sous le jouc des entreprises cotées au CAC 40. Une fois encore les petits patrons vont prendre cher comme pour les Prud'hommes. Dans ces processus de déstabilisation très rodés personne n'est épargné.

Que préconisez vous alors  ?

Les politiques doivent s'emparer du sujet. Il faut traiter ce phénomène de société de façon collective, à tous les niveaux et en particulier au niveau de la justice. Dans bien des cas les salariés n'osent pas car ils ont peur de perdre leur travail. J'ai été interpellée par des employés d'une Pme textile du Rhône où tous les éléments constitutifs du harcèlement moral institutionnalisé sont en place pour réduire les effectifs. D'ailleurs ils sont entrain de procéder à des licenciements massifs. J'ai alerté la direction mais rien n'avance et je redoute le drame. Quoiqu'il en soit je serai là si le pire devait se produire pour affirmer que j'ai dénoncé les faits. Mais ce n'est pas la seule entreprise concernée. Les procédés sont toujours les mêmes. Les gens sont poussés à bout pour dégraisser à moindre coût. Il y a les cibles et les complices qui trahissent leur âme et finissent par tomber eux aussi. Les entreprises ont le droit de licencier mais en préservant la dignité des personnes.

Note : Corinne Bertaud est l'auteur de  « Cette comédie qu'on appelle le travail », un essai publié chez Calman-Levy en janvier 2015. Prix : 17 euros.

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Commentaires
a écrit le 19/09/2015 à 11:06 :
bien souvent le burn-out est le résultat de nombreuses causes, et beaucoup sont individuelles ; il sera très difficile de prouver l'origine purement professionnelle. s'attaquer aux causes collectives de souffrance au travail est effectivement plus efficace : voir Conditions de travail et satisfaction au travail : http://www.officiel-prevention.com/formation/formation-continue-a-la-securite/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=139&dossid=464
a écrit le 19/06/2015 à 12:36 :
Je trouve cette approche du burn out restrictive... Il ne s'agit que de celui fait dans le cadre de licenciements, d'écrémage déguisé alors qu'il existe aussi dans le cas de surmenage... Faire le travail correspondant à 3 postes en même temps et servir en plus de fusible pour que les associés déchargent leurs nerfs car ils ne savent pas les gérer....
a écrit le 17/06/2015 à 10:25 :
Ce ne sont pas les propos d'une spécialiste - elle ne comprend pas l'importance de la réparation des personnes ayant vécu une rupture dans la vie comme un burnout, aussi bien en termes de réconnaissance symbolique, que comme moyen pour passer la période difficile avant de pouvoir rebondir.
Deuxièmement, pour que les entreprises se responsabilisent sur le thème des effets du travail sur la santé psychique, il y a nécessité de donner une visibilité à ces effets.
a écrit le 16/06/2015 à 0:31 :
il faut savoir de quoi l'on parle, car on peut mesurer plusieurs degrés dans l'affection. Il faut l'avoir vécu pour comprendre que les plus atteints ont besoin d'un temps de repos salutaire pour faire le point .
a écrit le 15/06/2015 à 23:18 :
14 000 suicides de chômeurs...Pour conserver de la crédibilité ,il conviendrait de ne pas exagérer!
Il y a officiellement entre 11 et 12 000 suicides par an ,ce qui inclut toutes les formes et personnes concernées (prisonniers, personnes âgées, personnes dépressives pour des raisons autres que le travail, amoureux éconduits et bien sur des chômeurs...et des policiers en activité).
Quoiqu'il en soit tout suicide en est un de trop mais les raisons sont bien souvent multiples.Je crois plus que la société de plus en plus individualiste que nous construisons dans un contexte où la performance quantifiée est le seul critère de jugement conduit à des actes désespérés.
Réponse de le 16/06/2015 à 8:11 :
Cette manière de pinailler me révulse ! ce ne sont pas des chiffres mais des personnes qui se donnent la mort !!!! 10000,12000 ou 14000 ...bon sang mais c'est atroce ! et en parle t-on comme on parle des 3500 victimes de la route par rapport auxquelles on se mobilise - heureusement - avec autant de zèle ? mais bon sang qu'est ce que c'est que ce monde de fous ?!!! des personnes ,des humains qui se donnent la mort directement ou non à cause du travail ? c'est ça l'épanouissement ? la solidarité ? la fraternité ?
Réponse de le 16/06/2015 à 9:00 :
Tout à fait d'accord, 14 000 suicides mais c'est énorme comparé au nombre de morts sur la route. Mais pour les suicides, ils n'ont pas mis de radar automatique...il n' y a pas d'acharnement à vouloir traiter le sujet. Encore beaucoup de cynisme
a écrit le 15/06/2015 à 20:21 :
il me font rire c personne ..... Haut placer..... ils ne savent pas de quoi il parle ( oui il peut i avoir des profiteurs comme dans tout) mais les signes sont la les suivie Spy aussi mettais les moyen pour guérir les personnes vraiment atteinte au lieu de polémiquer des mois et des mois ..........
a écrit le 15/06/2015 à 19:45 :
Que la maladie soit reconnue ou pas ne change rien au fait que l'entreprise accusera inexorablement un effet boumrang. En générale, ces entreprises ont beaucoup de mal à remonter la pente, et aujourd'hui c'est l'économie du pays qui en subit les conséquences.
a écrit le 15/06/2015 à 19:13 :
Je soutiens totalement la position de Mme Bertaud. C'est le management des entreprises, au plus haut niveau, qu'il faut changer. Le management doit évoluer. Cela a été rappelé lors de la conférence-débat organisée par l'Association des Centraliens de Lyon à la CCI de Lyon le 4 juin dernier. Moins de niveaux hiérarchiques, plus d'autonomie au personnel, plus de bienveillance de la part des managers et surtout il faut donner du sens au travail des gens. La génération qui entre actuellement sur le marché du travail est la génération "Why", c'est-à-dire "Pourquoi"!

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