La transparence : une modalité de la démocratie

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La mise à disposition par Wikileaks de millions d’emails et de documents, la création d’une Haute Autorité pour la transparence de la vie publique puis d’une Loi de moralisation de la vie politique, le premier pas vers la protection des lanceurs d’alertes avec la Loi Sapin 2 sont autant d’exemples qui viennent nous rappeler, si besoin était, à quel point la transparence est devenue une norme qui structure l’organisation de nos sociétés démocratiques. Pourtant, elle ne cesse d’être critiquée et les paradoxes qu’elles soulèvent sont autant d’arguments utilisés pour tenter d’amoindrir ses effets et ses exigences. Quelle valeur donner alors à cette « injonction » à la transparence qui semble caractériser le débat politique, économique et social ? Par Malik Bozzo-Rey, philosophe et directeur de recherche au laboratoire ETHICS de l'Université Catholique de Lille.

Afin de comprendre les enjeux soulevés par la transparence, il est important de saisir que l'exigence de transparence est consubstantielle à l'émergence de la démocratie. La transparence est pensée comme une modalité nécessaire et essentielle de la démocratie dans le sens où elle permet deux choses. Tout d'abord elle lutte contre le secret attaché aux décisions arbitraires qui étaient l'apanage des monarchies et qui excluaient toute une partie de la population de la décision politique tout en permettant aux décideurs de s'affranchir d'une quelconque justification de la décision prise. Ensuite, l'exigence de transparence démocratique repose sur l'idée que l'association des individus à la vie politique implique que des individus rationnels disposent de toutes les informations nécessaires pour prendre une décision claire et informée. Autrement dit, la transparence permet de lutter contre la corruption et les conflits d'intérêt - la poursuite d'intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général - tout en améliorant la qualité de la délibération démocratique.

Rendre des comptes

Dans ce cadre, la transparence est en fait un moyen de contrôle des institutions publiques par les citoyens : leur fonctionnement doit leur permettre de vérifier qu'il répond aux objectifs démocratiques et à la poursuite de l'intérêt général et du bien commun. Elle ne saurait cependant être pensée sans la publicité, c'est-à-dire le processus de mise à disposition d'informations : pour être transparent, un processus doit être public. Cette alliance entre transparence et publicité permet d'introduire un autre terme qui nous amène à passer de la sphère publique à la sphère économique : le terme anglais d'accountability, l'exigence devient celle de « rendre des comptes » sur ses activités auprès de l'ensemble des parties prenantes, c'est-à-dire des individus ou groupes d'individus qui sont impactés directement ou indirectement par les activités d'une entreprise. A ce titre, la transparence intègre nécessairement toute mise en place de politique RSE au sein des entreprises. En effet, la prise en compte des parties prenantes, l'intégration des acteurs économiques au sein de l'espace politique ainsi que la place grandissante des entreprises dans la vie quotidienne des individus peuvent difficilement s'accommoder d'un refus des règles caractéristiques de l'espace publique dont l'exigence de transparence semble paradigmatique.

Transparence et démocratie

N'oublions cependant pas que la transparence s'accompagne de la publicité. L'exigence doit donc être double : rendre transparent ses activités (y compris la gouvernance, la politique managériale et les processus de prise de décision) suppose de rendre public, de mettre à la disposition du public l'ensemble des procédures, des processus ou encore des normes inhérents à ces mêmes activités. Dès lors, ces exigences peuvent-elles et doivent-elles s'appuyer uniquement sur des actions volontaires de la part des entreprises ? Comment penser les modalités de cette mise à disposition d'informations ? Qui est susceptible de les comprendre et de les analyser ?

L'exigence de transparence qui s'accompagne de publicité et qui répond à la nécessité de rendre des comptes doit probablement être comprise comme une modalité d'existence même de nos sociétés démocratiques. Ses paradoxes ou ses effets négatifs (c'est-à-dire contraire à ce pour quoi elle est pensée) dont il serait dommageable de nier l'existence semblent cependant plus être le symptôme d'un dysfonctionnement organisationnel ou structurel plutôt qu'un véritable argument pour amoindrir sa force, utile et nécessaire.

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