Pascal Picq, paléoanthropologue :  "le mal vivre ensemble tue l'innovation"

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(Crédits : Emmanuel Foudrot - ADE)
Alors que nous vivons une période fortement bouleversée par les innovations, favorable à l'esprit d'entreprendre et à la créativité, les femmes semblent encore freinées dans leur développement par la puissance des constructions sociales et idéologiques de notre siècle. Un état de fait analysé sous le prisme de la science et de la théorie de l'évolution, non sans beaucoup d'humour, par le paléoanthropologue Pascal Picq lors du dernier Seb talk organisé en partenariat avec Acteurs de l'économie-La Tribune.

Vivons-nous vraiment une période, d'un point de vue de l'évolution, plus favorable aux femmes ?

"Héritiers de la société bourgeoise du 19e siècle, où la domination masculine s'est construite sur le rapport à la technologie, nous vivons la période la plus machiste dans les rapports hommes/femme de la période contemporaine !

Il suffit de regarder les publicités pour l'électroménager pendant les 30 glorieuses, elles représentaient la femme dans une position la plus archaïque qui soit, au service de la maison et de l'homme.

Le vrai problème, ce sont les représentations. On a l'habitude de se figurer ainsi l'homo erectus d'il y a 2 millions d'années : l'homme va à la chasse et fabrique les silex, objet d'art et d'échange. Et la femme reste dans la grotte, à la cuisine et auprès des enfants. En réalité, on ne sait pas ce qu'il se passait vraiment entre les hommes et les femmes.

Cette représentation des femmes est tellement intégrée dans l'éducation et dans l'imaginaire collectif que personne ne la remet en cause."

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Photo : Emmanuel Foudrot - ADE

Cette représentation des femmes suffit-elle à expliquer qu'elles sont moins nombreuses à être attirées par la création ?

"Chez les chimpanzés, l'espèce qui représente le plus de similarités avec l'espèce humaine, ce sont les femelles qui sont les plus innovantes pour développer des stratégies en matière de culture, d'innovation et de transmission des savoirs.

Il n'y a donc aucune raison, a priori, de dire que les hommes sont les seuls capables de fabriquer les outils.

Mais les constructions sociales et l'idéologie de l'image sont très puissantes. Tant que les photos représenteront systématiquement des hommes derrière un ordinateur, qu'elles montreront des femmes chercheurs différemment que leurs collègues masculins, que la société ne reconnaîtra pas l'apport des femmes dans les sciences, les rapports ne changeront pas."

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Photo : DR

"Il est facile d'attribuer des bâtons aux femmes et des sagaies et des arcs aux hommes pour ensuite tirer le bilan de la chasse et décréter qu'elles sont moins bonnes à cet exercice.

Ceci dit, quand ont a eu besoin des femmes pour travailler pendant la guerre, on ne s'est pas posé la question de la compétence..."

La procréation est-elle un frein pour les femmes ?

"Nous faisons partie de l'Espèce K, un club rare dans lequel les femelles mettent un seul petit au monde à la fois, avec un temps de gestation long et doté d'une longue espérance de vie.

Mais la nature n'a pas avantagé l'investissement parental des femelles : il y a un déséquilibre entre leur investissement et celui des mâles.

Dans l'idéologie de la domination masculine, ces derniers sont plus libres, mobiles avec des contraintes moins fortes. Et cela reste un fardeau considérable pour les femmes. 

Mais les autres espèces se marrent ! Prenez les lionnes : elles laissent les petits à la nurserie et vont à chasse. D'ailleurs, les mâles ne restent pas non plus. Ils ne se présentent que lors des périodes de fécondation.

Chez les singes, comme chez les hommes, les mâles ont le droit de rester avec les femelles. Mais les femmes babouins, qui n'ont pas de période de fécondation fixe, s'arrangent pour être plusieurs fécondables au même moment, s'autorisant des partenaires multiples. Comme les mâles ne peuvent pas, avec certitude, revendiquer la paternité, ils sont gentils avec tous les enfants !

La plupart des sociétés ne sont pas perturbées par cette quête du père. Il y a eu inversion du pouvoir."

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Photo : Emmanuel Foudrot - ADE

Faut-il imposer des quotas de femmes pour sortir de ce schéma masculin dominant ?

"La discrimination est un jeu malheureux-malheureux. Les quotas sont un outil qui peuvent participer à faire bouger les hommes. On a, dans certains cas, besoin de ces obligations légales.

Aux Etats-Unis, 80% des hommes font confiance aux femmes qui œuvrent dans les nouvelles technologies, mais ils ne sont que 60% en Europe. Cela s'explique par l'obligation d'équité imposée par le mouvement des droits civiques. À tel point qu'il y a deux ans, le pays a supprimé la politique des quotas : les barrières sont tombées.

C'est comme cela que lorsque Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook, écrit un livre qui incite les femmes à prendre le pouvoir, car c'est le moment, les commentateurs machistes disent que c'est la faute des femmes si elles ne se bougent pas. Mais encore faut-il que les verrous soient tombés pour pouvoir le faire. Ce qui n'est pas encore le cas en France.

Selon une étude du sérieux cabinet Mckinsey, si on mettait en place dans toutes les régions du monde une politique d'équité, le BIM mondial augmenterait de 10 puissance 15. Le mal vivre ensemble tue l'innovation."

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