Dominique Dord : "Le Lyon-Turin résulte d'une logique technocratique dépassée"

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(Crédits : Gilles Piel)
Dominique Dord, député UMP de Savoie et maire d'Aix-les-Bains était à l'origine favorable au projet de liaison entre Lyon et Turin. Au vu du bouleversement de l'économie globale ces 30 dernières années, et de la conjoncture actuelle marquée par de forts déficits, l'élu s'oppose désormais à la construction de cette infrastructure.

Acteurs de l'économie : Vous déclariez à l'Assemblée nationale, le 31 octobre 2013, lors du vote relatif à la ratification du traité Franco-Italien du Lyon-Turin :"Pendant longtemps, j'ai cru à ce projet. J'ai tenu les mêmes discours que la plupart d'entre vous."  A l'époque, dans quel état d'esprit étiez-vous face à ce grand projet ?

Dominique Dord : A l'époque, sur le versant du fret ferroviaire de marchandises du projet Lyon-Turin, j'étais enthousiaste. Les prévisions avançaient une très forte augmentation du trafic de marchandises. Sans le projet d'une nouvelle ligne de fret ferroviaire, cela aurait été une catastrophe, avec un doublement ou un triplement des camions dans les vallées savoyardes. Au nom d'une considération écologique, j'étais partisan du rail.

Plus globalement, dans les années 80, le Lyon-Turin était stratégique, car de nombreux centres de production étaient localisés en Europe où les perspectives de croissance étaient fortes : il fallait donc concevoir un nouvel axe est-ouest, sous peine de prendre le risque que nos routes et notre ligne ferroviaire existante soient saturées.

Cependant, dès le départ, j'ai exprimé mon scepticisme sur la liaison voyageurs. Je doutais déjà des capacités financières de l'État à réaliser ces deux projets en même temps.

Quels sont les facteurs qui ont fait évoluer vos positions ?

30 ans plus tard, le paysage industriel a été totalement bouleversé : il s'est largement délocalisé, notamment vers l'Asie. Le Lyon-Turin n'a plus le même caractère stratégique car la route qu'empruntent les marchandises s'est déportée.

30 ans plus tard, d'ailleurs, le triplement des flux de marchandises annoncé à l'époque n'a pas eu lieu. Les tonnages ont stagné autour de 20 millions de tonnes ; en revanche, ils ont doublé et représentent maintenant plus de 100 millions de tonnes sur un axe nord-sud depuis le port de Gênes, où les marchandises arrivent désormais d'Asie, pour remonter à travers les tunnels suisses et autrichiens vers l'Europe du nord, le long de la célèbre « banane bleue ».

Les pro Lyon-Turin avancent pourtant l'argument que la crise économique a contribué à faire stagner les échanges de marchandises. Et qu'il faut anticiper l'explosion des flux à venir.

C'est un argumentaire que je connais par cœur et qui ne tient pas la route. Si le trafic a stagné à cause de la crise économique en Europe, alors pourquoi a-t-il doublé à travers l'Autriche et la Suisse ?

Il y a 30 ans, j'ai cru à cette multiplication des flux, mais j'ai donné. On nous redit que dans 30 ans les échanges vont doubler. Je n'y crois plus. D'autant plus que cette nouvelle géographie nord-sud des transports de marchandises est un élément considérable. On nous redonne le même argumentaire, les mêmes prévisions qui se sont déjà avérées fausses.

Si dans plusieurs années les échanges rebondissent, et notamment ceux du fret ferroviaire, alors nous pourrons y réfléchir. C'est pour cela que j'utilise les termes "suspendre" ou "geler" et non pas "supprimer" le projet.

Quelle est la situation d'exploitation de la  ligne historique du Mont-Cenis ?

Il y a eu un investissement d'un milliard d'euros sur celle-ci. Le tunnel est passé au gabarit B+. Les promoteurs du Lyon-Turin avancent malgré tout que la ligne actuelle est trop vieille et que le dénivelé est trop fort. Cependant, la ligne du Gothard (Suisse) est seulement deux ans moins vieille que la ligne du Mont-Cenis. Elle a un dénivelé de 900 mètres contre 700 pour la nôtre. Et pourtant, elle transporte 17 millions de tonnes, contre environ 3 millions de tonnes pour celle de Cenis, soit 20 % de ses capacités.

Lyon-turin travaux

Justement, les tunnels de bases Suisses, celui du Lötschberg (inauguré en 2007) et celui du Gothard en cours de construction ne vont-t-ils pas capter l'essentiel des flux de marchandises à destination du nord de l'Europe ?

Oui, c'est une possibilité. Il y a moins de marchandises à acheminer entre la France et l'Italie et plus de moyens concurrentiels. Il y a beaucoup d'alternatives qui rendent incertaine l'économie du projet.

De nombreux élus alpins sont favorables au projet. Selon vous, quelle est leur motivation dans la défense du projet ferroviaire Lyon-Turin ?

Il existe des enjeux locaux qui justifient les arguments des uns et des autres. Louis Besson (ancien maire de Chambéry et président d'une commission intergouvernementale sur le Lyon-Turin, Ndlr) caressait le rêve d'avoir une gare internationale à Chambéry. Michel Destot (ancien maire de Grenoble, député de l'Isère , rapporteur de la loi et désormais en charge d'étudier le financement européen, Ndlr) souhaite que Paris soit accessible de Grenoble plus rapidement. Pour cela, il espère profiter de la bretelle de raccordement qui figure au projet à Saint-André-le-Gaz. Dans cette affaire, il y a des non-dits.

Outre le soutien régional des élus, comment expliquez-vous cette quasi-unanimité de la classe politique autour de ce projet ?

Je pense que plus personne ne veut reculer face aux engagements pris et aux sommes déjà engagées (environ 950 millions d'euros pour les travaux de reconnaissances, ndlr). C'est une fumisterie. Nous nous sommes engagés dans quelque chose d'alarmant, proche de la logique de celle de Notre-Dame-des-Landes (le projet d'aéroport à Nantes, ndlr). Folie des grandeurs ? Peut-être. C'est surtout une manière obsolète de faire de la politique qui est de mener des grands projets d'infrastructures. Le Lyon-Turin est l'archétype d'une logique technocratique dépassée.


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Commentaires
a écrit le 20/07/2017 à 9:23 :
Souhaite recevoir lettre info sur évolution de projet lyon turin
a écrit le 31/01/2015 à 10:38 :
Aérotrain, Canal du Rhône au Rhin, LGV Lyon-Turin....
Quand renoncera-t-on à renoncer ?
Réponse de le 01/02/2015 à 10:12 :
Quand on aura les moyens d'ambitions cohérentes et réfléchies....
a écrit le 30/01/2015 à 18:03 :
Pour moi, ce qui est dit est cohérent, d'autant plus que l'embellie industrielle française n'est pas pour demain si on continue à massacrer notre tissu productif, et que donc on favoriserait surtout l'importation. Une petite crainte, néanmoins, sur le fait que le transport sur cet axe se décentrera plus clairement à l'est sans le Lyon Turin....
Et puis d'accord pour les propos sur L Besson dont le mégalomanie chambérienne ne tarit pas: Après l’hôpital surdimensionné en centre ville ( parking? accès? mauvaise position géo pour les non chambérien), et après le Phare qui aurait eu sa vraie place entre Chambé et Aix, viendrait une gare internationale en centre ville avec les mêmes soucis d’accès, de parking et mauvais positionnement(idem Hôpital) pour la région jusqu'à Annecy.
a écrit le 30/01/2015 à 16:36 :
Rendez-vous compte, 30 milliards d'euros !! ce n'est pas 30 millions d'euros, ni même 300 millions d'euros, mais 30 milliards d'euros dont il s'agit pour la création d'une ligne qui n'a aujourd'hui plus lieu d'être construite.
Il semble bien qu'il y ait aujourd'hui plus qu'un simple doute sur l'apport de cette ligne !! Nombreux sont ceux qui, de manière tout à fait argumentée, estiment qu'il s'agit d'un projet dévastateur, ruineux et surtout inutile... alors, peut-on de manière honnête reconnaître que le doute doit profiter au contribuable !!! 30 milliards pour quelque chose dont on est pas certain que ce soit bien !!! on voit bien que les pro LTF sont de ceux qui ont des intérêts dans cette affaire.
Que pourrait-on faire d'autre avec 30 milliards d'euros :
Avec 8 milliards par an on peut par exemple :

- Créer 200 000 emplois d’utilité publique = 4 milliards
Nous proposons de créer un fond public de soutien aux emplois associatifs dans différents secteurs comme l’environnement, l’aide aux plus démunis ou d’autres emplois dont l’utilité sociale est incontestable. Cette aide consisterait à un versement de 20 000 euros par emploi créé par an, ce qui couvre 80 % d’un Smic toutes charges comprises. Ce fond viendrait en complément des dispositifs qui existent notamment dans les régions [8]. C’est de loin supérieur aux besoins de nombreuses associations qui disposent d’autres sources de financement parallèles. Par ailleurs, une partie de la dépense revient directement dans les caisses de la collectivité par le biais de cotisations sociales.

- Construire 50 000 logements sociaux et en rénover 50 000 par an = 3 milliards par an
Le coût des subventions publiques pour la construction d’un logement social représente environ 15 000 euros (hors baisse du taux de TVA, exonération de taxe foncière et prêt de la caisse des dépôts) selon l’Union sociale pour l’habitat [1].
Le coût annuel de rénovation peut être chiffré à 10 000 euros [2]. Nous avons largement surestimé la dépense moyenne en la fixant à 30 000 euros, soit trois milliards pour 100 000 constructions ou rénovations.

- Création de commissariats de quartier = 1 milliard
Pour garantir la sécurité de la population, nous faisons l’hypothèse qu’il faudrait créer 300 commissariats supplémentaires, employant 60 personnes chacun, installés là où l’insécurité est la plus élevée. Nous évaluons le coût moyen d’un emploi à 50 000 euros par an, ce qui correspond à un salaire brut mensuel de 2 900 euros environ, salaire moyen des agents de l’Etat, selon l’Insee. Nous avons ajouté 300 000 euros de dépenses d’investissements annuels par commissariat, ce qui est surestimé pour ce type d’établissement. Une grande partie de cette dépense pourrait être évitée en déplaçant des postes de certaines villes vers des quartiers qui en manquent. De plus, nous considérons ici des commissariats de petite taille.

Et ces investissements sont vertueux... à savoir que l'argent investit revient pour partie dans les caisses de l'Etat, mais surtout il fait tourner le système général.

Alors que la ligne LTF elle ne rapportera rien, bien au contraire...
Réponse de le 02/02/2015 à 20:21 :
NON et encore NON à la construction du logement social pour les 6000 personnes logées dans les hôtels,NON à la création d'un "syndicat " de quartier, car il faut le faire sur tous les coins de la ville, NON à l'assistanat gratuit pour les associations par le truchement de la création d'emploi de quartier, de grand 'frères, d'éducateurs de rue , c'est banaliser le métier d'éducateur, et aussi celui de l'assistant social, 2 professions d'état reconnus pour faire avancer la société civile en la faisant sortir des difficultés par le travail, la prise en charge par la mère de famille de ses responsabilités éducatives de ses enfants.OUI à la création d'emploi et NON
a écrit le 30/01/2015 à 0:33 :
Le projet Lyon-Turin c'est les camions sur les trains aux environs 2045/205. Peut'on penser qu'il est possible d'attendre pour faire du report modal sur cette nouvelle ligne. Il e va de la santé publique. Nous pouvons attendre une telle échéance. Il faut agir tout de suite et mettre les camions sir la ligne existante. Elle en capacité d'accepter 20 Mt en nous en faisons passer 3.4 Mt en 2012. Elle est calibrée pour 300 000 camions, nous en avons passer 31 616 en 2013. Les suisses et les autrichiens, avec des lignes similaires(ancienneté, pente, altitude) font passer entre 17 et 14 MT. On attend quoi ?
a écrit le 29/01/2015 à 17:53 :
Primo, quel impact environnemental favorable peut on en attendre dans nos vallées alpines? Ensuite, quelles leçons la France peut-elle tirer - tout comme l'Italie d'ailleurs - sur le plan de son "decision making process" au regard de son incroyable lenteur : entre les besoins démontrés dans les années 80 et la réalisation du projet prévu pour la fin de cette décennie, il y a un écart de 40 ans. La situation côté suisse et autrichien semble être sensiblement différente....
a écrit le 29/01/2015 à 17:28 :
La logique budgétaire et technocratique ne doit pas remettre en cause ce grand projet européen. Le centralisme nationaliste de nos élus brise les projets régionalistes pour favoriser la main mise de Paris sur notre Région.
Notre développement naturel devrait être transalpin et inclure l'Italie du nord, comme un partenaire, voire un allié évident de notre développement économique et politique.
Les rêves de reconnaissances et de pouvoirs de nos élus brisent les ailes de notre région.
a écrit le 29/01/2015 à 15:04 :
je sais qu'un grand homme disait ,c'est une question d'hygiène ,il faut savoir changer d'idée comme de chemise , mais au bout de 30 ans !!!!!!!
Réponse de le 29/01/2015 à 16:25 :
... Surtout si les prévisions, ici de la croissance du trafic se sont révélées grossiérement fausses. Merci donc à cette homme politique de sa compétence et de son intelligence.
Réponse de le 30/01/2015 à 9:32 :
mettons les marchandises sur le rail : de suite ! c'est possible.
que les élus nous prouvent qu'il sont capables d'attirer les marchandises sur le rail.
où est le budget prévisionnel d’exploitation du projet LYON TURIN ? il n'existe pas encore.........
Réponse de le 30/01/2015 à 9:46 :
comment convaincre les hommes politiques que ce projet est coûteux et inutile
mettons les marchandises sur le rail mais tout de suite avant que le transport de marchandise par la SNCF ne se soit complètement effondré et que tout soit transporté par GEODIS filiale de la SNCF;
Merci à Dominique DORD pour sa clairevoyance

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