Municipales 2020 : "Ma langue maternelle est celle de l'entreprise, c'est un avantage concurrentiel" David Kimelfeld, Ensemble avant tout !

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(Crédits : Stéphanie Borg)
Infirmier, fondateur d'une entreprise de transport maritime dont il s'est retiré depuis son entrée en politique, le président sortant de la métropole de Lyon, candidat hors étiquette avec sa liste Ensemble avant tout ! à sa propre succession, poursuit sa quête d'une métropole "équilibrée", dans toutes ses composantes. Il détaille pour La Tribune les axes forts de son projet tout en misant sur son expérience, comparée à ses adversaires. Deuxième volet de notre exploration des programmes économiques des candidats à la présidence de la Métropole de Lyon.

LA TRIBUNE - Vous avez, tout au long de votre premier mandat, développé une vision assez forte d'une métropole qui allie économie et insertion, économie et emploi, etc. Quelle est désormais votre vision d'avenir ? Avez-vous changé de position ?

David Kimelfeld - Non, pas du tout : certains ont cherché à caricaturer un peu les choses. Je n'ai pas changé de position sur l'importance pour le territoire de s'appuyer sur plusieurs piliers, dont un est le développement économique. Pour une raison assez simple : c'est d'abord et avant tout une réponse à l'emploi. C'est pour cela que nous voulons des entreprises sur notre territoire. L'autre raison, c'est qu'elles engendrent des rentrées fiscales intéressantes pour financer d'autres politiques publiques. Et une métropole de notre envergure a beaucoup de politiques publiques à financer. Enfin, c'est une question d'équilibre sur nos territoires, important pour maintenir la cohésion sociale.

Les entreprises, en particulier les TPE et les PME, n'ont pas qu'une fonction économique. Elles remplissent souvent une fonction citoyenne. Cependant, l'économie, ce n'est pas uniquement les grandes entreprises, c'est aussi l'économie de proximité. On voit bien que s'il n'y a plus de commerçants et d'artisans dans un cœur de ville, cela pose d'autres problèmes, par exemple une population vieillissante qui ne peut plus rester et qu'il faut déplacer. Ma vision, ce n'est pas l'attractivité pour l'attractivité. Je m'appuie sur le développement économique parce que cela remplit beaucoup de fonctions.

Quelle posture adopterez-vous ?

Nous ne voulons ni briller dans les classements, comme certains, ni, comme les verts par exemple, être froissés par les grandes entreprises. Je pense qu'ils se trompent : on peut avoir avec elles une relation équilibrée et ne pas être tétanisé par la discussion. Je crois l'avoir démontré avec Vinci et sa gestion de l'aéroport ou de Rhônexpress.

Si on veut développer, sur la vallée de la Chimie un territoire autour des énergies renouvelables, on ne peut pas le faire uniquement avec des entreprises de petite taille. Il faut aussi des grands groupes pour obtenir un effet de masse. Autre exemple : la récupération d'énergie pour la réinjecter dans les réseaux de chauffage urbain. C'est possible parce qu'il y a des entreprises industrielles. Quand on veut faire une chaufferie à bois, on ne peut pas la faire avec deux artisans du territoire, on est obligé de la faire avec des grands groupes.

Je n'oppose pas les grands groupes et les artisans. C'est très intéressant de vouloir faire de l'économie circulaire de proximité, mais si on veut peser sur l'enjeu écologique, il faut travailler avec ces grandes entreprises pour avoir cet effet de masse. Sur l'emploi, on peut toujours dire que l'artisanat est la première entreprise de France, c'est vrai, mais si on veut aller assez vite en matière d'emploi, on a intérêt à cet équilibre. Et donc, c'est bien d'avoir un Safran qui vient s'implanter — c'est 150 emplois.

Je prône donc l'équilibre. Sur cette question, mais aussi sur la transition écologique ou la transition énergétique. Il n'y aura pas de transition écologique si cela doit dégrader la situation des plus fragiles comme celle des entreprises. Quand on prend une mesure en matière de transition écologique ou de transition énergétique, il faut d'abord expertiser son impact sur une filière ou une typologie d'entreprises. Ensuite, on peut prendre un certain nombre de décisions qui favorisent la transition et le développement économique, même si la porte d'entrée n'est pas ce développement économique. Par exemple, quand on veut faire passer l'écorénovation de 50 millions d'euros sur un mandat à 60 millions d'euros par an, on crée un système vertueux. D'abord, on tient un objectif important d'appartements mieux isolés et on est en phase avec la transition énergétique. Ensuite, on fait baisser la facture énergétique des foyers, qui pèse lourd dans le budget des gens. Enfin, on crée et on dope une filière : on a donc une action sur le développement économique. Autre exemple : la végétalisation des espaces. Notre plan Canopée (politique d'implantation d'arbres et espaces verts, NDLR) vise à passer de 27 % à 40 % d'espaces végétalisés. On consacrera 10 euros par an et par habitants à cette question. Cette volonté politique peut booster une filière autour de la végétalisation.

Autant je fais le distinguo entre les grands groupes qui interviennent sur des secteurs fondamentaux pour notre territoire comme l'énergie, autant je pense que ces domaines doivent profiter aux PME du territoire et à l'économie de proximité. J'ai connu ça dans mon exercice professionnel : nous avions démarré dans le transport maritime sur un marché de niche, l'Australie et Nouvelle Zélande. Personne ne s'y intéressait, mais on a gagné beaucoup de part de marché. Quand les grands groupes s'y sont intéressés, on en a perdu 30 % en un an. Avant que les grands groupes s'intéressent à l'écorénovation ou la végétalisation, les PME de notre territoire peuvent en profiter. Je rejoins finalement l'idée de Laurent Wauquiez qui souligne qu'il faut faire en sorte que l'investissement de notre collectivité profite d'abord et avant tout à nos entreprises.

Pourtant, vous estimez que la Métropole a sous-investi durant ces dix dernières années. Pourquoi ne l'avoir pas fait alors que vous étiez aux manettes ?

D'abord, je rappelle que je n'ai pas fait un mandat complet ; je l'ai pris en cours de route (en 2017, NDLR) sur la base d'un plan pluriannuel voté en début de mandat. En 2018, j'ai fait en sorte d'accélérer le mouvement par une réorganisation et l'introduction de règles plus souples pour accélérer un peu les projets. Et je l'ai fait sur des sujets qui n'étaient pas inscrits à l'ordre du jour, mais sur ceux hérités du département, comme sur les collèges et les maisons de la Métropole par exemple. Donc, non, au contraire, je pense incarner ce mouvement-là. Désormais, il faut l'accélérer. On peut investir plus, car la situation financière de la Métropole le permet.

Comment allez-vous investir davantage ?

Nous n'augmenterons pas les impôts des ménages, ni la fiscalité des entreprises. Nous allons même la baisser puisque nous de poursuivrons la baisse de la Taxe sur les ordures ménagères (TEOM) à - 30 %. Cette baisse compense les 5 % d'augmentation de la fiscalité que nous avions votée en début de mandat. Bien sûr, ça ne profite pas aux mêmes personnes, mais c'est important de le souligner.

Ensuite, le compte administratif de 2019, qui sera présenté mi-2020, indique que la Métropole a une capacité d'auto-financement de 500 millions d'euros. Nos projections pour 2020 : 650 millions d'euros et nous avons une capacité de désendettement extrêmement faible, de l'ordre de 1,6 an. L'État estime que les collectivités sont en péril quand on approche les 10 ans... Donc on a de la marge et on peut toujours jouer sur l'emprunt et aller chercher de la dette dans les banques sans mettre en péril nos comptes et sans augmenter la fiscalité.

Les oiseaux de mauvais augure prédisent que si l'attractivité se dégrade, on pourrait avoir des rentrées fiscales moindres. C'est la vision défendue notamment par Gérard Collomb. Cette vision non dynamique n'entre sûrement pas dans le champ d'un chef d'entreprise et elle témoigne d'un manque de culture entrepreneuriale. Je considère, au contraire, que c'est le manque d'investissement qui peut dégrader l'attractivité.

Le développement économique ne se résume pas aux propositions que nous faisons sur la constitution de réserves foncières pour des activités productives ou sur la création de trois pôles entrepreneuriaux supplémentaires par exemple. On mise aussi sur le développement économique quand on investit sur les transports ou sur le logement. Ainsi, on favorise les conditions d'installation des entreprises. Finalement, lorsque les entreprises qui veulent s'installer nous sollicitent ce n'est pas pour leur cœur de métier, mais bien pour ce que l'on fait en matière de logement ou de transport. On ne fait pas de l'implantation d'entreprises pour l'implantation d'entreprises. On l'a vu dans les derniers résultats de l'Aderly : ce qui fait venir les gens sur le territoire, c'est bien sûr l'écosystème. Mais pas seulement, il y a tout le reste.

Vous évoquez la disponibilité des logements pour attirer les entreprises. Mais la question de la pression immobilière est constante. Qu'allez-vous faire ?

Il y a deux problèmes : les loyers et les prix de vente. Certains confondent tout. Renaud Payre propose de bloquer les loyers. Mais les expériences passées n'ont pas montré une très grande efficacité, en tout cas pas autant qu'on pourrait l'espérer. De plus, cela ne répond pas aux problèmes des prix de vente.

Il faut s'attaquer à la source : le coût du foncier. Il est évident qu'un propriétaire qui achète un bien à 6 000 euros du mètre ne le louera pas au même prix que s'il l'achète à 4 000 euros. Il faut donc créer un choc de l'offre, il faut construire : nous tablons sur 50 000 logements, dont 40 % de logements sociaux et toute la palette de logements nécessaires. Il faut que l'on m'explique, comment, à Villeurbanne par exemple, les Verts veulent faire baisser les prix sans construire. C'est une règle mathématique de l'offre et de la demande. Bien sûr, il ne faut pas construire n'importe comment, n'importe où, sans respecter les règles, de végétalisation ou d'urbanisme.

Pour y arriver, il faut utiliser tous les outils à notre disposition : faire plus de réserves foncières. Cela permet à la collectivité de maîtriser les prix de sortie, les types de logements, des services, etc. Un autre outil qu'on a déjà utilisé avec Michel Le Faou, et qu'on a mis en place en 2018 — avant, ce n'était pas possible, mon prédécesseur ne le souhaitait pas - c'est de discuter, en amont, avec les promoteurs des zones d'aménagement concertées. Et de fixer le prix maximum de sortie. Cela fixe les choses. Les professionnels sont plutôt favorables à cette approche.

C'est aussi, à plus long terme, de développer la Métropole de façon multipolaire, moins concentrée. Cela revient à soutenir les communes, à leur dire que si elles construisent, on peut les aider par exemple en finançant des équipements publics, même si cela ne relève pas de la compétence directe de la Métropole. C'est un peu caricatural de dire qu'ils ne veulent pas construire. C'est juste que cela impacte les équipements publics. Et donc c'est là où l'on peut avoir une solidarité communale un peu plus forte. Sans oublier la mobilité. Tout cela est interconnecté.

Attirer des entreprises, c'est aussi garantir l'employabilité des habitants. Que préconisez-vous en matière d'insertion, et notamment par l'emploi ?

Nous proposons 5 000 CDD coup-de-poing. Notre cible : des personnes en insertion professionnelle, proches de la précarité. Les entreprises sont prêtes à embaucher à condition d'avoir un accompagnement extrêmement personnalisé sur ces CDD. Le job d'un chef d'entreprise, c'est de vendre son service ou son produit moins d'embaucher des gens pour les réinsérer en tout premier lieu. Mais s'il peut le faire facilement, il n'hésitera pas s'il est bien accompagné autour d'un tas de besoins pour ce salarié qui ne sont pas du ressort de l'entreprise. C'est dans ce cadre-là que nous proposons ce dispositif. On les décharge de l'accompagnement et on peut inciter fiscalement, en lien avec l'État. Même si globalement, des efforts ont été faits par l'État sur les charges sociales et patronales pour favoriser ce type d'emplois.

Vous avez indiqué vouloir mettre en place des tarifs sociaux sur l'eau. Cela signifie-t-il que vous pourriez opter pour une gestion en direct pour les mettre en place ou imposeriez-vous cette clause dans une future DSP ?

Pour moi, le débat reste ouvert. Je ne suis pas un idéologue. Ce qui m'importe, c'est d'obtenir les meilleures conditions pour arriver à nos objectifs. La tarification sociale de l'eau en est un, comme il faut faire baisser la part de l'abonnement dans la facture. Ensuite, il y a d'autres sujets : la qualité des infrastructures, la raréfaction de la ressource, etc. C'est à partir de tout cela qu'on jugera ce qui est le plus efficace. C'est dans ce cadre-là que je travaillerai et non pas selon une posture politique pure et dure. J'opterai pour la meilleure solution. Le plus important, c'est de se fixer des objectifs précis, mais surtout que l'autorité organisatrice de la gestion de l'eau reste sous maîtrise publique dans un souci de contrôle et de protection du bien public.

Vous entretenez de bonnes relations avec les milieux économiques. Est-ce suffisant, pour les convaincre, de faire valoir votre expérience, et notamment celle de chef d'entreprise ?

Non, pas du tout. L'expérience de chefs d'entreprise n'est pas la condition sine qua non pour convaincre. Il ne suffit pas de dire "je suis des vôtres" pour que cela marche. Comme d'ailleurs Gérard Collomb dit "j'aime les entrepreneurs", mais ensuite il faut apporter quelques preuves de la réalisation.

Ceci dit : c'est plus simple. J'ai des réflexes qui me permettent de mieux comprendre et de comprendre plus vite même si aujourd'hui les sujets fondamentaux pour les entreprises ne sont pas tout à fait les mêmes qu'en 1990. Aujourd'hui, elles doivent répondre aux défis écologiques et numériques. Ma langue maternelle, c'est la langue de l'entreprise. Même si on a appris à parler d'autres langues, on n'oublie jamais sa langue maternelle. Par exemple - je crois que l'on n'a pas beaucoup parlé de cela - c'est la question de l'isolement des chefs d'entreprise, de celui qui n'a pas la chance d'avoir des associés et qui vit ses problèmes tout seul. La collectivité a quelque chose à inventer, avec des partenaires, pour mieux les accompagner.

Autre sujet : c'est notre capacité à accompagner ceux qui se cassent la figure ou qui menacent de le faire. Nous devons prendre notre part, et le faire de manière plus importante. Bien sûr, il faut convaincre les milieux économiques que nous faisons un ensemble de propositions extrêmement concrètes, pour eux, mais aussi pour leurs salariés.

Et quand je parle de mon expérience, je mets aussi en avant le fait que la machine ne s'arrêtera pas. Le seul qui est en place, qui a encore la clé dans le démarreur, même si cela peut-être un camion propre, c'est moi. C'est la réalité. C'est un avantage concurrentiel. Les chefs d'entreprise veulent l'efficacité. Et l'efficacité, c'est celui qui est capable, dès le lundi matin, de démarrer, même s'il faut réorganiser un certain nombre de choses.

Deuxièmement, qu'ils regardent qui nous entourent et qui, est en capacité demain, de porter avec moi les questions économiques. Ils verront ainsi que nous avons des talents qui viennent du terrain et qui sont dans leurs entreprises. C'est important de choisir un candidat qui peut faire la synthèse. Les écologistes, eux, veulent faire du tout écologiques : du bio, plus de chauffage électrique, 100 % de petites entreprises.

Ils indiquent pourtant de pas vouloir tout bouleverser d'un coup... ?

À ce moment-là, il fallait déjà le prouver quand ils étaient dans notre exécutif. La réalité, c'est qu'à chaque fois qu'on a évoqué des sujets économiques, ils se sont abstenus ou votés contre. Par exemple, lors du débat sur l'implantation de Safran, ils n'ont pas voté, car l'entreprise fabrique des freins carbones pour les compagnies aériennes, et qu'elles polluent.

Quand on a proposé de booster la filière cybersécurité, sécurité intérieure, ils n'ont pas voté, car cela contient le mot sécurité. Cela s'appelle de l'idéologie et non pas du pragmatisme en matière d'entreprise. Et puis cette opposition absolue aux grandes entreprises.

J'ai aussi donné l'impulsion sur l'économie sociale et solidaire dans cette Métropole, mais tout ne peut pas passer par là. D'abord, cela s'appelle la liberté d'entreprendre. Les gens ont le droit d'entreprendre autrement. Nous avons accompagné l'économie sociale et solidaire de manière forte. Je l'ai fait, je n'ai de leçons à recevoir de personne.

Continuerez-vous dans la voie du travail partenarial ?

Je pense qu'il faut le faire évoluer. Bien sûr, on travaille bien avec le Medef, la CPME, les chambres consulaires ou les universitaires. Mais on pourrait associer à notre travail également le CJD ou les représentants des filières. Par exemple, pour la mise en place de la ZFE, on a consulté la Chambre des métiers, mais pas la Capeb ou les professionnels du bâtiment en direct. Cela aurait apporté un point de vue différent, complémentaire. Il faut que l'on soit meilleur et élargir notre gouvernance économique aux nouveaux acteurs.

Vous êtes en train de remonter dans les sondages. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Tout d'abord, il faut les analyser avec grande prudence. Ce qui est important, c'est la dynamique que cela crée, c'est très intéressant, très positif. Cela donne de l'énergie à tous ceux qui sont sur le terrain. Néanmoins, cela dit que le fait que nous n'ayons pas d'étiquette n'est pas si négatif. Cela permet d'évaluer où l'on se positionne et le travail à faire pour parvenir à nos objectifs. C'est surtout bon pour le moral.

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Commentaires
a écrit le 21/02/2020 à 9:21 :
Interview intéressante.
Photo déplorable.
a écrit le 20/02/2020 à 20:09 :
Ah ouais c'est chaud! La langue maternelle !

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