Auvergne-Rhône-Alpes : des œuvres en Frac

Par Maïté Darnault et Daphné Gastaldi / We Report  |   |  1753  mots
Ulla Von Brandeburg, Wagon Wheel, Bear Paw-Drunkard’s Path-Flying Geese-Log Cabin-Monkey Wrench-Tubling Blocks (Crédits : Blaise Adilon)
En Auvergne comme en Rhône-Alpes, la fusion des régions et les prochaines élections laissent planer nombre d’incertitudes au sujet du devenir des Fonds régionaux d’art contemporain (Frac). En jeu, la gestion et la diffusion communes, du moins parallèles, d’un stock d’œuvres devenu considérable au fil du temps. Une mutualisation à laquelle les deux entités devront réfléchir dès 2016 alors qu’elles ont exclu toute possibilité de fusion.

"Nous nous sommes battus pour que cette Biennale d'art contemporain soit la grande biennale de la France, une grande biennale internationale !", s'exclamait Gérard Collomb, maire PS de Lyon et président de la Métropole, à l'occasion de son lancement à La Sucrière, le 9 septembre. Quelques minutes plus tard, l'idée était reprise en écho par Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication. L'événement, intitulé cette année "La Vie moderne", se veut une vitrine internationale de l'Institut d'art contemporain de Villeurbanne (IAC) et des artistes émergents, français et étrangers.

Dépasser les différences structurelles

"La Biennale est portée par l'IAC, confirme Farida Boudaoud. Et c'est à elle que va tous les deux ans la subvention régionale au titre des festivals."

La vice-présidente PS de la région Rhône-Alpes en charge de la Culture reçoit dans son bureau situé juste au-dessus de l'exposition "Ce fabuleux monde moderne" installée au Plateau, à l'Hôtel de région. Début septembre, lors du lancement de celle-ci, on pouvait d'ailleurs croiser la femme politique en compagnie de Jean-Charles Vergne, le directeur du Fonds régional d'art contemporain (Frac) d'Auvergne. Comme un symbole de l'impérative collaboration que les deux régions devront formaliser dès 2016.

Si le dialogue existe déjà entre leurs services respectifs, ils auront à dépasser leurs différences structurelles : l'Auvergne compte parmi la première génération des Frac, alors que l'IAC de Villeurbanne appartient à la deuxième génération. Et cela soulève de nombreuses interrogations quant à leur gestion.

Jack Lang à l'origine

Les Frac sont nés en 1982, dans le sillage des lois de décentralisation. Voulues par Jack Lang, ces collections publiques visent à soutenir la création et à rendre l'art contemporain accessible dans chaque région de France. Pour cela, leur budget paritaire (régions et ministère de la Culture) est à la fois destiné à l'achat d'œuvres existantes et à la commande d'œuvres inédites. Leur spécificité par rapport aux musées consiste à ne pas cantonner les pièces, majoritairement postérieures à 1960, à un lieu unique d'exposition. Non pas qu'il s'agisse de simples "dépôts" - les Frac demeurent des endroits ouverts au public, où des visites commentées, des conférences, des rencontres peuvent avoir lieu -, mais leur richesse réside dans leur capacité à établir des partenariats avec d'autres institutions médiatrices de l'art contemporain sur tout le territoire régional, pour des expositions - et pas seulement dans des lieux de culture - ou d'autres interactions, notamment en milieu scolaire.

Exposition "Giovanni Anselmo", Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole jusqu'au 3 janvier 2016 (crédit : Paolo Mussat Sartor)

Jusque-là, ce dispositif a bien fonctionné : en 2013, près de 26 000 œuvres de plus de 4 000 artistes, français et étrangers, ont été répertoriées dans les Frac français. Ils constituent désormais la troisième plus grosse collection d'art contemporain du pays. À l'origine, chacun des 23 Frac pouvait décider de se spécialiser, comme l'a fait celui d'Auvergne sur la peinture, puis l'image, en particulier la photographie, au travers de l'exposition "L'Œil photographique" montée avec le Fonds national d'art contemporain. Si 12 % de sa collection est signée par des artistes auvergnats, la majorité de ses 600 œuvres regroupe des productions de renommée internationale. Le Frac Rhône-Alpes en compte 1 700 de près de 600 artistes : des figures majeures de la discipline (Daniel Buren, Anish Kapoor, On Kawara, Gerhard Richter), mais aussi des créateurs émergents (Ulla von Brandenburg, Anri Sala, Carey Young). Depuis 1998, il est géré par l'Institut d'art contemporain (IAC) de Villeurbanne issu d'une fusion avec le Nouveau Musée. C'est en cela que l'on parle de Frac de « deuxième génération » : l'IAC est avant tout un centre d'art, aux missions beaucoup plus larges qu'un Frac stricto sensu.

Exemple auvergnat

La Région Rhône-Alpes dédie à l'art contemporain une enveloppe de cinq millions d'euros par an, soit environ 10 % du budget de la culture, qui se maintient malgré la baisse de dotations des collectivités territoriales. Au titre de ces subventions,  850 000 euros reviennent à la Biennale, 450 000 à l'IAC avec le dispositif Rendez-vous, une plateforme internationale dédiée à la jeune création, et 25 000 au programme Galeries nomades, destiné aux diplômés des écoles d'art. S'y ajoute une possible aide à l'acquisition, accordée en fonction des opportunités, qui tourne autour de 150 000 euros.

Malgré une légère baisse de son budget alloué à la culture, l'Auvergne a quant à elle renforcé son soutien à l'art contemporain ces dernières années. Hormis le Frac, les principaux destinataires sont le centre d'art Le Creux de l'enfer et les résidences d'artistes. Le Frac s'est vu attribuer plus de 510 000 euros d'aide régionale en 2015 (contre 430 000 en 2010), pour un budget total d'environ un million d'euros. Plus du quart restant de son financement provient du mécénat (28 %), notamment d'entreprises telles les laboratoires Thea (son dirigeant, Henri Chibret, est également le président du Frac Auvergne) ou Michelin, la seule entreprise du Cac 40 basée en région. Ce groupe a d'ailleurs créé sa propre fondation il y a deux ans, dont l'entremise a notamment permis au Frac Auvergne d'organiser des événements dans des espaces dédiés au sein de ses usines de Clermont-Ferrand. Une particularité dont souhaiterait s'inspirer son alter ego rhônalpin.

Une fusion des Frac écartée

Trente ans après leur création, l'avenir des Frac soulève différents enjeux économiques. Les villes de Clermont-Ferrand et de Villeurbanne, où sont implantés les Frac Auvergne et Rhône-Alpes, complètent désormais le financement paritaire originel. Conçus pour garder trace d'un vivier artistique en mouvement, ces fonds ont développé des collections qui tendent de plus en plus à ressembler, aujourd'hui, aux réserves des musées d'art moderne. Avec les coûts que cela implique, notamment en matière de préservation des œuvres et de gestion des réserves.

Maxime Lamarche, Course contre l'orage 2015. Exposition "Rendez-vous, Jeune création internationale", Biennale de Lyon 2015, à l'IAC de Villeurbanne (crédit : Paolo Mussat Sartor)

Alors comment les faire vivre à l'aune de l'union Auvergne-Rhône-Alpes ? L'hypothèse d'une fusion des deux Frac est maintenant écartée par l'ensemble des acteurs de l'art contemporain de la future grande région.

"Il est important pour l'Auvergne que son Frac continue d'exister pour un travail propre à ce territoire, en développement avec la région Rhône-Alpes",

estime Farida Boudaoud, qui milite de longue date pour la création de grandes régions aussi fortes que les länder en Allemagne.

"Une fusion serait aberrante. Il est impossible de fondre ces Frac dans une grande superstructure",

renchérit Nicole Rouaire, vice-présidente en charge de la culture à la région Auvergne et membre du parti Europe Écologie Les Verts, opposé à la fusion des régions.

Un temps à l'étude, la mise en place d'une superstructure qui chapeauterait les deux Frac réunis, sous la forme d'un établissement public de coopération culturelle (EPCC), ne semble plus d'actualité. Alors que le projet planait encore, en juin dernier, Henri Chibret s'y était fermement opposé :

"Il n'y a aucune synergie (avec le Frac Rhône-Alpes, NDLR), nous n'avons pas la même approche des choses, estimait-il dans le quotidien régional La Montagne. Ce sont deux entités totalement différentes. Notre mission, notre vocation ne sont pas les mêmes."

Nicole Rouaire, à la Région, confirme : "Nous ne sommes pas sur les mêmes volumes ni sur les mêmes surfaces. La question que le Frac devienne un centre d'art comme l'IAC ne s'est jamais posée."

Ni Jean-Charles Vergne, le directeur du Frac Auvergne, ni Nathalie Ergino, directrice de celui de Rhône-Alpes, n'ont souhaité s'exprimer sur les éventuelles évolutions à venir. Faute de perspectives tangibles, disent-ils. Suite à la mobilisation des directeurs des Frac à l'échelle nationale, la question a été tranchée cet été : le projet de loi relatif à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine autorisera le schéma "une région, mais deux Frac". La fusion ne sera plus obligatoire. Une nouvelle accueillie avec soulagement en Auvergne, où l'on tient à préserver la notoriété du Frac local. "Nous ne craignons pas une centralisation vers Lyon. Nous espérons juste que les élus respecteront les territoires", prévient Nicole Rouaire.

"C'est une période compliquée, observe Georges Képénékian, premier adjoint à la Culture de Lyon. L'idée de la fusion a suscité des craintes, alors que tout le monde est d'accord sur la nécessité d'échanges, de mise en résonance des territoires et de leurs spécialités. Les frontières doivent rester poreuses."

Partage des expositions

Désormais, que ce soit en Rhône-Alpes ou en Auvergne, les discours sont bien accordés : finie l'idée de fusion, place à la "complémentarité". Une question reste pourtant en suspens : comment organiser, à l'avenir, la circulation des œuvres dans cette grande région? Pour le Frac d'Auvergne, qui se débrouille déjà avec ses sept employés pour organiser une trentaine d'expositions par an sur son propre territoire, tout est question de moyens. "Si nous voulons organiser des expositions en Ardèche ou en Savoie, il faudra davantage de personnel et de budget", prévient-on à la Région. Il reste néanmoins envisageable de partager les expositions.

"L'IAC n'a jamais eu d'exposition avec David Lynch, mais nous l'avons eue. Pourquoi pas un échange et une exposition David Lynch à l'IAC avec le Frac Auvergne ?", s'interroge Nicole Rouaire.

En Rhône-Alpes et en Auvergne finie l'idée de fusion, place à la complémentarité (crédit : Ludovic Combe).

Cette mutualisation des actions reste encore à conventionner. Comme prévu, la grande région Auvergne-Rhône-Alpes aura cinq ans pour mettre en place cette nouvelle politique culturelle. Les pistes ne manquent pas concernant une ouverture à des publics jusque-là isolés, issus de milieux défavorisés, périurbains ou ruraux. À la Région Rhône-Alpes, on rêve de voir les dispositifs Rendez-vous et Galeries nomades se déployer en Auvergne, et l'on se prête à imaginer des événements communs à même de forger une identité régionale en matière d'art contemporain. Des spéculations prématurées pour l'Auvergne, qui n'exclut toutefois pas, par exemple, que les expositions installées dans les usines du mécène Michelin trouvent un nouvel éclairage dans les bâtiments industriels que le Bibendum possède aussi en Rhône-Alpes.