Alain Bideau, l'incompris

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(Crédits : Laurent Cerino)
Décrié ou jalousé, c'est pourtant dans ces particularismes qu'Alain Bideau a fait germer puis grandir son « œuvre », un Centre et des Entretiens Jacques Cartier qui constituent le principal pont d'échanges scientifiques, politiques, universitaires entre Rhône-Alpes et le Québec.

« Il est fondamentalement un entrepreneur. Il en possède toutes les caractéristiques : le charisme, l'abnégation, le goût de l'action, l'impatience. Et la prétention, la vanité, la suffisance, qu'il porte à l'excès ». Ainsi le détaille un consultant lyonnais. L'un de ceux qui ont fait le choix d'explorer sous l'écorce, de ne pas contracter l'évaluation de la personnalité, de la trajectoire, des bilans professionnels d'Alain Bideau à son apparence, volontiers agaçante, arrogante, égotiste. « Très attachant ou très repoussant », tranche Jean-Paul Pétrongari, qui fut directeur général des services techniques de la Ville de Lyon sous les mandats de Michel Noir, Raymond Barre, et Gérard Collomb.

"Moi, je"

« Comprendre » le démographe, l'ancien adjoint barriste à la Ville, le compositeur, chef d'orchestre, et soliste des Entretiens Jacques Cartier, c'est effectivement faire l'effort de dépasser les stigmates comportementaux les plus visibles. Qu'exposent-ils ? Un culte de la personnalité et une rare fatuité, la focalisation sur lui-même, la célébration ininterrompue de sa réussite, des écarts colériques, l'exécration de la critique, une expression volontiers dédaigneuse, condescendante et grinçante. L'humus ? Un besoin viscéral, même pathologique, de reconnaissance, constaté avec amusement ou commisération par ses amis et avec mépris par ses détracteurs, que rien ne semble pouvoir rassasier. « Moi, je », comme le surnomment des proches, aime à clamer ses prestigieuses relations et à étaler ses connaissances, sait et expose ce qu'il « vaut », s'agace des « imbéciles » attardés qu'il peut humilier, est inféodé aux honneurs officiels - et se vexe publiquement d'en être écarté, comme lorsque devant le conseil municipal de Lyon, en 2005, il déplora de ne plus être invité à la tribune VIP du stade de Gerland -.

Une exhibition caricaturale à laquelle l'historien Maurice Garden, qui fut son professeur à l'université, fournit une savoureuse anecdote : « Il suffisait que Raymond Barre introduise par « Cher ami » un courrier qu'il lui destinait pour qu'Alain en déduise qu'il était « l'ami » du maire de Lyon ... ». « Des situations qui peuvent le railler, mais injustement, tant l'individu possède de valeurs et d'intérêts, d'affection et de qualités. Ce besoin de reconnaissance est en premier lieu celui d'amour », résume l'architecte Albert Constantin à propos de cette « crème, cet ami exceptionnel ». « C'est effectivement un vrai gentil », corrobore Maurice Garden.

Plastronner

L'alchimie est alambiquée, qui mêle, selon des dosages inconnus, complexe, angoisse existentielle, besoin de prouver, sensibilité exacerbée, maladresses, candeur. Aussi, caractéristique des personnalités excessivement affectives, l'emploi de ripostes instinctives et éruptives à toute blessure, à toute attaque considérées injustes. « Il a conservé de l'adolescence le goût de plastronner. Mais il est aussi extraordinairement attentif aux autres, et tout ce qu'il entreprend est au bénéfice de la communauté », examine un partenaire du Centre Jacques Cartier.

Egrener les manifestations de ce paradoxe relève de la gageure. Mais il n'y avait qu'à assister, à Montréal, le 3 octobre 2008, à la conférence inaugurale des 21èmes Entretiens Jacques Cartier, pour en saisir la portée. Chaque officiel, qu'il soit poète (Gilles Vignault), politique (Jean Charest et Pierre-Marc Johnson, respectivement anciens premiers Ministres du Québec), industriel, financier, universitaire..., fait alors l'objet d'une présentation publique que le maître de cérémonie déporte systématiquement sur lui-même, parfois avec malice, souvent par l'emploi d'anecdotes inappropriées.

L'opportunité, pour lui, d'exister dans le prisme de la carrière et de la notoriété de ces figures locales qui le reconnaissent, le consacrent, et, par capillarité, assurent consubstantiellement sa reconnaissance et son aura. La méthode fait glousser dans les travées. Mais les sourires cessent lorsqu'il s'agit de commenter la qualité de la célébration et des dizaines de colloques ou manifestations culturelles orchestrées les jours suivants dans les capitales économique et administrative de la Province.

L'ambivalence d'Alain Bideau réside dans cette dualité : une personnalité décriée, un bilan entrepreneurial et professionnel reconnu. La première dénaturant et édulcorant l'envergure du second. François Héran, directeur général de l'INED, tranche : « Sa vanité n'est guère contestable. Mais ce qui l'est encore moins, c'est ce qu'il a bâti, produit, développé. Il est un « faiseur ». Et c'est ce qui importe ».

Démographe réputé

Un « faiseur » qui a d'abord ensemencé en démographie historique, discipline que ce « féru de mots et de dictionnaire », brillant en littérature et en statistiques, aborde après une tentative, avortée, d'études de médecine. Dans cette spécialité confidentielle et austère mais qui assouvit son appétence aux « ouvertures » - « humaine, géographique, internationale » précise François Héran -, il figure parmi les chercheurs réputés, nonobstant quelque féroce dénégation confiée par l'un de ses confrères : « Il n'est pas plus universitaire que je suis Pape. Quant au CNRS, pour l'intégrer, c'est comme le Tennis club de Lyon : il n'est pas nécessaire de savoir jouer au tennis, il faut juste disposer des bonnes recommandations... ».

Ses travaux et enquêtes épidémiologiques, menés du bourg de Toissey-en-Dombes jusqu'au Québec, en Toscane et au Brésil, le propulsent, affirme Maurice Garden, parmi les « références ». Malgré l'absence de publication d'une thèse d'Etat - qui lui ferme les portes de l'enseignement mais lui libèrera le temps utile à la création du Centre Jacques Cartier -, il fait carrière au sein du CNRS, cumule les distinctions dans son aréopage (président de la Société de démographie historique, directeur de la revue Annales de démographie historique). Et impose la discipline aux Entretiens Jacques Cartier. « Le colloque ad hoc constitue un événement dans la profession, une opportunité, rare, de rassembler quelques grandes sommités internationales, et de renouveler une discipline très technique et en retrait. Il en résulte des travaux et des pistes qui se révèlent essentiels pour le congrès de l'Institut européen de démographie que je préside. Alain Bideau « compte » dans la communauté des démographes français, moins comme scientifique et auteur - d'aucuns jugent qu'il a trop « co-signé », mais il s'est aussi révélé un cristallisateur, qui a su pousser les autres chercheurs à produire - que comme organisateur exceptionnel et promoteur de sa discipline », complète François Héran.

Carrière politique erratique

Dans les années 90, c'est le terrain politique qu'il laboure. Parfois avec bonheur. Mais aussi émaillé de revers et de trahisons que son tempérament et la sinuosité erratique de ses affiliations politiques ont enflés. « Il n'est pas « constitué » pour la chose politique », résume Albert Constantin. Qui, le premier, le déplore, à l'aune « du professionnalisme » qu'il démontra aux commandes des marchés publics de la Ville. En 1995, Raymond Barre le nomme en effet dans cette fonction qui lui est inconnue. Lui qui lorgnait le portefeuille de la Culture, va y appliquer quelques-unes de ses qualités, propres aussi au chercheur : la curiosité - « si rare dans la communauté scientifique », observe François Héran -, la rigueur, la méthode, l'opiniâtreté. Jean-Paul Pétrongari conserve le souvenir « admiratif » d'un « véritable bulldozer, juste, pragmatique, extraordinairement organisé entre ses différentes responsabilités, qui savait décider, assumer, et faire confiance. Lui qui exécrait la médiocrité, il fallait lui rendre copie claire, exacte, dans les temps. Sous peine sinon de mémorables colères, même de diatribes humiliantes ».

Il déploie une dynamique entrepreneuriale aussi peu répandue dans ce microcosme que dans celui de l'université ou de la recherche, et à laquelle la primauté inédite de la règle du « mieux-disant » sur celle du « moins-disant » doit beaucoup. Une « faculté, singulière, d'avoir de nombreuses idées et de les appliquer, qui a pu agacer et provoquer la jalousie », concède l'ancien député UMP Christian Philip, aujourd'hui recteur de l'Académie de Montpellier. « Moi qui devais me partager avec mon laboratoire de recherche et le Centre Jacques Cartier n'avais pas de temps à perdre. Ni à participer aux voyages officiels de la mairie, ni à servir ma carrière politique », répond l'intéressé pour justifier décisions et comportements abrupts. D'Alexandrine Pesson (PS) à Guy Front (Gaec), l'opposition d'alors lui reconnaît une prestation respectable.

« Sérieux, motivé, et habité par son mandat », détaille l'actuel adjoint à la Ville et vice-président du Grand Lyon Jean-Michel Daclin. Son sens de l'intégrité, exposé dans une telle fonction, est prononcé. « Jamais il n'a exercé la moindre pression sur le choix des entreprises et a toujours suivi les recommandations des services techniques », affirme Jean-Paul Pétrongari. Même l'élu Verts Etienne Tête, son plus forcené contempteur, concède « n'avoir rien repéré de suspect dans la gestion des marchés publics » qu'il disséqua au lendemain de la victoire de Gérard Collomb.

Reconversion de la Halle Tony Garnier, lancement des Subsistances ou de la restauration du musée Gadagne, rénovation de l'auditorium Maurice Ravel, du théâtre des Célestins, de la Maison de la danse... les réhabilitations ou constructions se succèdent, au profit notamment de ces disciplines artistiques qu'il a découvertes seul, tardivement, et qu'il a apprivoisées au gré des manifestations auxquelles Jacques Oudot, lorsqu'il était adjoint à la Culture de Michel Noir, le conviait régulièrement. Il leur témoigne un goût éclectique et un appétit boulimique - il dit assister à « 120 à 150 spectacles chaque année » et préside le Centre culturel de rencontre d'Ambronay - dépollués de sectarisme ou de dogmatisme. Au cours de son mandat, Raymond Barre lui confie la responsabilité, supplémentaire, de la Politique sportive. Son autre « dada », lui que son père emmenait supporter l'Olympique lyonnais et dont le propre fils est attaché de « presse » du club présidé par Jean-Michel Aulas.

Trahi

Les feux de cette carrière politique déclinent au lendemain de la victoire socialiste. Gérard Collomb lui offre une vice-présidence, peu stratégique, au Grand Lyon, dont il démissionne trois ans plus tard, en 2004. Ne lui reste plus alors, jusqu'en 2007, qu'un strapontin au conseil municipal. Le coup de grâce ? C'est Dominique Perben qui lui assène. Le candidat UMP le séduit, courtise ses réseaux. « Je lui ai amené, sur un plateau, des personnalités universitaires, scientifiques, culturelles, sportives. Avant de constater qu'il voulait éradiquer les témoins et héritiers du Barrisme », claque Alain Bideau. Qui convoque alors une conférence de presse, expose la trahison, annonce qu'il divorce de l'UMP et ne votera pas pour l'ex-Garde des Sceaux.

« En politique, j'ai eu tout faux », concède-t-il. Il paie ses écarts, sa candeur, son insoumission aux règles, son sens erroné du calcul et de la diplomatie, aussi l'incompatibilité d'un tempérament authentique avec les réalités manipulatrices, cyniques, qui régissent l'exercice politique. « Sa sincérité se lit dans ses yeux, qui livrent instantanément chacun de ses sentiments ; ils brillent dans la joie, s'assombrissent à la moindre contrariété », observe Albert Constantin. « Il n'a rien d'un Talleyrand. C'est ce qui fait la grande qualité de l'homme et la faiblesse du politique », examine le professeur Jean-Claude Charpentier, directeur de recherches émérite au CNRS et fondateur du CPE.

Le dépit est à la hauteur de la nostalgie qu'il nourrit pour cette - longue - parenthèse politique. Laquelle exauça copieusement son besoin de reconnaissance et d'honneurs, mais aussi, estime Christian Philip, lui offrit « de servir utilement cette ville à laquelle il est très attaché ». D'autre part, détaille son ami d'enfance Gérard Baudelocque, elle le « comblait » de ces satisfactions opérationnelles, visibles, concrètes, immédiates auxquelles le travail de démographe est étranger. Alain Bideau s'en défend, mais la « chose » politique et la participation au débat public lui manquent. Au point, selon nos informations, qu'il aurait proposé ses services à... Jean-Jack Queyranne, candidat à sa réélection en 2010 à la présidence de la Région.

Admiration

Mais c'est bien sûr au sein du Centre et des Entretiens Jacques Cartier que l'universitaire trouve matière à fertiliser et à épanouir, sans retenue, son âme d'entrepreneur. « Le CJC est son bébé, son amour, sa maîtresse », sourit Jean-Claude Charpentier. Il le fonde en 1984 quelques années après avoir découvert le Québec, et après avoir convaincu de son intérêt celui qui forme avec Raymond Barre le tandem de ses guides : le docteur Charles Mérieux. Alain Bideau a façonné la structure à sa main, l'a ciselée de telle sorte qu'il puisse tout lui donner... et qu'elle puisse tout lui donner. Ils sont « un », indivisibles. Délesté des pesanteurs, des inerties, des oppositions, celui auquel Pascal Gustin, directeur chez Algoé, attribue les qualités d'un « excellent patron de PME », y déploie ses talents d'organisateur, de rassembleur, de développeur. « Là, il donne toute la mesure de ses savoir-faire, que personne ne peut contester », poursuit Thierry Téodori, directeur de la Halle Tony Garnier.

A la tête d'une équipe restreinte et dévouée, il avance, pousse - et parfois enfonce - les portes, ose, se défend, repart, rebondit, relance, assume, ferraille, combat, contre-attaque. Il ne renonce jamais. Est partout, surveille, contrôle, tranche, arbitre jusqu'aux plus infimes détails. Omniprésent. Omnipotent. Interventionniste. « Toujours dans l'instant et la réactivité. Il agit », poursuit Pascal Gustin. Sa mémoire et son énergie, la pluralité et l'envergure de ses réseaux - qu'il densifia substantiellement lors de son passage de 1993 à 1995 au cabinet du Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, dirigé par Christian Philip -, constituent ses principales armes. Une telle débauche peut exaspérer et éveiller les jalousies. « Mais elle est la condition indispensable au succès des EJC », assure ce dernier.

Et elle fait l'admiration, y compris du maire de Montréal qui, en 2008, glissa au cœur d'un hommage appuyé « l'agacement » que la pugnacité et la hargne de son hôte pouvaient sécréter. « Rien ne semble pouvoir contrarier la force de persuasion et l'abnégation qu'il met au service de ses objectifs. Il est impressionnant de lire la liste des établissements, publics et privés, issus des secteurs d'activités les plus hétérogènes, participer au financement du Centre. Et puis, quel bonheur de pouvoir élaborer avec autant de facilité des colloques d'aussi haut niveau qu'on ne peut produire dans le monde de la recherche publique qu'après des mois de tractations et de paperasse », constate, laudateur, Jean-Claude Charpentier.

Chasse gardée

Pour quel bilan, vingt-deux ans plus tard ? Des voix le contestent. Etienne Tête considère que l'œuvre de ce « petit Monsieur » est inconsistante, « ne sert guère », « n'intéresse pas », capte « beaucoup d'argent public », « concentre les pouvoirs de manière absolue au seul bénéfice d'un individu ». Dans l'entourage de Gérard Collomb ou de Jean-Jack Queyranne, quelques uns avouent leur circonspection sur l'utilité des Entretiens, regrettent l'éparpillement thématique, renâclent face à « l'absence de ligne conductrice », déplorent une extrême personnification de nature à séquestrer et à sanctuariser les relations avec un Québec « dont Alain Bideau a décidé qu'il était sa chasse gardée, « son » territoire. Nous devons veiller à ne pas emprisonner les relations lyonno-québécoises dans les EJC ». Quant aux vociférations - non étayées - qu'Etienne Tête affecte à une gestion « totalement opaque », elles demeurent à l'état de rumeurs auxquelles la comptabilité publique, à laquelle est assujettie le CJC dans le cadre de son rattachement à l'Université Lyon 2, oppose un démenti.

« Que ces détracteurs essayent de faire aussi bien que lui ! On les attend.... », peste Albert Constantin. « La réussite d'Alain Bideau jette et reflète cruellement sur leur visage leur propre incompétence, leur propre inconsistance. Alors ils tentent de riposter par l'anathème gratuit », déplore un observateur autorisé. Ce que Gilles Le Chatelier, directeur de cabinet de Jean-Jack Queyranne et directeur général des services de la Région, corrobore à sa manière : « On adresse souvent à l'autre le reproche qu'on devrait avant tout se faire à soi-même.... Notre monde est celui des réseaux, des contacts, à partir desquels se construisent ensuite des projets concrets. Dans ce domaine, les EJC exercent pleinement leur rôle, et en matière de flux économiques comme de dynamique de coopération universitaire, produisent des résultats qui devraient faire l'unanimité. C'est à Montréal qu'Erai a installé sa première antenne, le Québec constitue la première destination des boursiers rhônalpins.... Bref, tout concourt à soutenir les EJC, y compris pour renforcer le rayonnement international de Rhône-Alpes au moment où le gouvernement français cherche à remettre en cause la clause générale de compétence sans laquelle les régions pourraient perdre leurs prérogatives sur l'enseignement supérieur et la recherche, deux axes majeurs du positionnement thématique des EJC ».

Un tableau que Guy Berthiaume commente de l'autre côté de l'Atlantique. Le président de la Bibliothèque et des archives du Québec, également vice-président du Centre Jacques Cartier, assure que la densité des dialogues institutionnels, scientifiques, universitaires s'est révélée « fructueuse » en donnant naissance à des concrétisations visibles - « tramways, Vélo'v... » - et à une dynamique de coopération et de développement Montréal - Lyon « unique, et précieuse pour des municipalités qui ont en commun de ne pas être des capitales ».

Trace

A 63 ans, Alain Bideau, « gourmand » d'une vie qu'à l'image des angoissés il a « bourrée » de voyages, de rencontres, et de « satisfactions intellectuelles, humaines, professionnelles fantastiques », le concède : le compte à rebours vers une retraite qui lui ôtera l'opportunité de faire, d'être reconnu, et le cloîtrera dans l'anonymat, est inexorablement entamé. « L'échéance sera dramatique », redoute l'un de ses proches. Lui-même appréhende l'issue, même si rien ne s'opposera à ce qu'il continue de piloter le CJC au-delà des 68 ans dérogatoires qui constituent l'âge limite d'exercice professionnel universitaire. Mais l'avenir même du Centre et des Entretiens Jacques Cartier commence d'être évoqué. Sera-ce, comme le craint l'un des amis d'Alain Bideau, « après moi le déluge » ? Ou plutôt, comme l'espère un partenaire du CJC, l'aspiration à laisser une empreinte qui lui survive et pérennise la mémoire de ce qu'il aura été et de ce qu'il aura bâti, l'emportera-t-elle ?

L'édifice est extraordinairement fragile, la dépersonnalisation progressive est réclamée, y  compris pour laisser éclore des vocations et enrichir le concept. Mais est-elle possible, et même souhaitable tant il incarne et porte l'œuvre ? « Qui d'autre que lui est disposé à - et capable de - faire ce qu'il fait ? Personne », tranche Jean-Claude Charpentier. La gouvernance a évolué (cf. encadré) tout en préservant l'omnipotence - « méritée et essentielle », juge un membre du conseil d'administration - du créateur. Gilles Le Chatelier estime que les exigences de la Région en faveur d'une couverture géographique et thématique plus large ont été entendues lors de cette 22ème édition. « L'enjeu est de faire progresser la formule tout en assurant à celui qui en porte la responsabilité et la réussite de quoi les poursuivre », explique-t-il avec doigté.

Blessure

Reste, pour Alain Bideau, à goûter enfin à Lyon ce qu'on lui réserve au Québec. Là-bas, la reconnaissance académique et institutionnelle impressionne. Distinctions, réceptions prestigieuses, participation des édiles, engagement des plus hauts responsables politiques, économiques, ou scientifiques..... « Il y est incontestable. Incontournable. Et vraiment je ne comprends pas pourquoi l'impact des Entretiens est moins élevé en Rhône-Alpes que chez nous. Mais ne dit-on pas que « nul n'est prophète en son pays »... ? », questionne Guy Berthiaume. « Cet écart de considération entre Lyon et le Québec est éprouvé comme une injustice et constitue une blessure », assure l'un de ses amis.

Et l'édition « québécoise » 2008 ne put que les enflammer. Jean-Jack Queyranne était demeuré en France pour participer aux travaux parlementaires sur le Grenelle de l'Environnement - des vice-présidents de poids étaient toutefois présents -. Michel Mercier, président du Conseil général du Rhône, avait délégué son directeur de cabinet, Pierre Jamet - spécialiste des problématiques de vieillissement qui faisaient l'objet d'un colloque -. Quant à Gérard Collomb, programmé pour débattre avec son homologue montréalais sur le thème, clé des deux côtés de l'Atlantique, des clusters, il fit brutalement faux bond. « Retenu » au mariage de la fille d'un important promoteur immobilier lyonnais, il abandonna alors à Nadine Gelas, 30ème vice-présidente de la Communauté urbaine, la responsabilité de le suppléer. Une défection brutale et inattendue, qu'Olivier Ginon, le Pdg de GL Events présent à Montréal et en pourparlers pour la gestion du Palais des congrès ou du Stade Olympique, ne manqua pas de regretter amèrement. Désaveu personnel, discrédit sur Lyon.... Alain Bideau rumina.

Une discordance de traitement, selon un consultant en stratégie, symptomatique de la dissemblance des mentalités. « Les Anglo-saxons savent, eux, reconnaître les entrepreneurs et la réussite, si crainte dans l'Hexagone ». Ce que confirme Guy Berthiaume, au moment de juxtaposer les attributs comportementaux d'Alain Bideau sur ceux des Québécois. « Ce n'est pas pour rien qu'on le considère comme le plus Québécois des Français. Il n'est pas idéologue ou contemplatif, il est pragmatique, concret, direct, il fait. Seuls comptent à nos yeux les résultats ». Finalement, le malheur d'Alain Bideau sera d'être né à Lyon. Et pas à Montréal.

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