La grande mue de la Part-Dieu

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Le projet Lyon-Part-Dieu
Le projet Lyon-Part-Dieu (Crédits : Laurent Cerino / ADE)
Jusque-là très typée quartier d'affaires, cette zone centrale de plus de 170 hectares se transforme en un morceau de ville où la mixité d'usages sera reine. Business, habitat, culture, loisirs, commerces, services, la nouvelle Part-Dieu dévoile peu à peu son nouveau visage.

Vue d'ailleurs, la Part-Dieu évoque la gare, porte d'entrée dans la capitale des Gaules. À Lyon, le constat n'échappe pas non plus à cette règle, mais peut-être plus pour longtemps. C'est en tout cas le pari des acteurs du "projet Part-Dieu".

Car aujourd'hui ce quartier est un immense chantier visant à changer radicalement la donne. Le prix à payer pour le voir se transformer de fond en comble. Les chiffres associés à cette mutation peuvent donner le vertige : 53 000 emplois aujourd'hui 40 000 de plus demain ; 1,5 million de mètres carrés de bureaux actuellement, 650 000 mètres carrés supplémentaires dans dix ans ; 120 000 voyageurs transitant par la gare de nos jours, au moins 200 000 en 2030 ; quelque 13 000 logements maintenant et sûrement plus de 15 000 dans moins de dix ans...

"Ce projet montre ce que sera la métropole en 2030", résument les exécutifs de la mairie et de la Métropole aux manettes de cette mutation.

En attendant, le projet Part-Dieu montre surtout jour après jour qu'il est possible de reconstruire la ville sur la ville en implémentant tous les ingrédients nécessaires pour faire naître un quartier durable et intelligent. Et ce, sur du foncier dont la maîtrise échappe à la collectivité, puisque la quasi-totalité des terrains est entre les mains de propriétaires privés. Une difficulté supplémentaire pour ce "quartier des affaires". Une dénomination encore d'usage et pourtant presque surannée.

À la Part-Dieu, l'ambition est bien d'évoluer vers un quartier mixte et connecté où bureaux, logements, commerces et espaces de détente et de loisirs auront tous leur place. Ainsi présenté, le projet Part-Dieu prend des allures d'anti-la Défense, à Paris. La comparaison n'est pas pour déplaire à ses auteurs, aux premiers rangs desquels se placent la Ville de Lyon et la Métropole résolues à en finir avec ces 170 hectares où se croisent, sans se voir, ceux qui descendent du TGV, ceux qui s'engouffrent dans un immeuble de bureaux et les rares qui ont choisi d'y vivre parce que leur vie professionnelle les conduit à passer souvent par la case "gare". Autant dire qu'il faudra certainement plus qu'un lifting pour que le quartier trouve son âme.

Métamorphose

Mais à la Part-Dieu plus qu'ailleurs, la fin justifiant les moyens, il devenait urgent d'agir face à l'urgence des enjeux. En la matière, le point de non-retour vient de la gare. C'est la première gare de correspondance de France, plus de 120000 voyageurs transitent chaque année dans son hall, paramétré dans les années 1970 pour en accueillir 35 000... Asphyxiée, l'infrastructure ferroviaire va radicalement se transformer.

"Une douzième voie sera créée. Le hall de la gare sera réorganisé, en installant la billetterie et les commerces dans des galeries qui seront construites afin de laisser l'ensemble de l'espace du hall pour le passage des usagers", décrit Ludovic Boyron, directeur de la SPL Lyon Part-Dieu, bras armé des collectivités lyonnaises pour organiser la refonte du quartier.

La gare nouvelle sera achevée en 2023. Partant de cette contrainte liée à la mobilité, la Ville et la Métropole ont décidé d'agir plus largement et de revoir l'ensemble du quartier. Une métamorphose totale orchestrée par le cabinet d'architecture et d'urbanisme parisien AUC. Avec un maître-mot : "Faire de la Part-Dieu, un vrai quartier qui ne vit pas seulement au rythme des affaires, mais un quartier où l'on se promène, où l'on habite et pas seulement où l'on passe." Le tertiaire restera très présent. En parallèle, les espaces publics existants seront mis en valeur. D'autres seront créés. L'offre de loisirs sera elle aussi valorisée et des commerces et des services de plain-pied borderont les axes aux flux piétons les plus importants. Le tout placé sous le signe de la haute qualité architecturale. Winy Maas signe le renouveau du centre commercial, Christian de Portzamparc est à la manoeuvre sur un programme de logements qui le jouxte. Arte Charpentier réhabilite les tours Silex, Dominique Perrault imagine la gigantesque To-Lyon.

D'ici à 2030, d'autres arriveront sûrement. Car tous les projets ne sont pas encore bouclés, à l'image de la Cité administrative qui occupe 70 000 mètres carrés et pour laquelle l'État a lancé l'an dernier un processus de consultation en vue de sa réhabilitation, ou de l'ensemble M+M, acquis récemment par le promoteur lyonnais DCB International.

Chantier XXL

En attendant, les chantiers ne manquent pas. Ils sont menés de front avec la double ambition - en partie vaine bien évidemment - de perturber le moins possible la vie de tous ceux qui vivent, travaillent ou transitent par le quartier et d'avoir un impact environnemental le plus faible possible. La SPL Lyon Part-Dieu a donc mis en place des outils à la hauteur des défis.

"La Métropole a implanté plusieurs bases de vie partagées par les entreprises qui interviennent sur les mêmes périmètres, comme Vinci Immobilier et SNCF Gares & Connexions sur la gare et son parvis. Une cellule de supervision des chantiers qui travaille à l'échelle de l'ensemble du quartier est aussi en place. C'est elle qui valide et qui organise les plans de chantier avec chaque entreprise appelée à intervenir dans le quartier", décrit Ludovic Boyron.

Quelques réalisations nouvelles et emblématiques commencent à sortir de terre à l'est du quartier. Plusieurs entreprises ont ainsi déjà emménagé dans la tour Silex 1 (10 500 m2), tandis que Silex 2 (30 000 m2) se profile. Les premiers "nouveaux habitants" seront là dans moins d'un an.

La gare se transforme petit à petit en empiétant sur l'actuel parvis pour "laisser un large espace de respiration autour de la gare". Des acteurs majeurs sont au premier plan, notamment Vinci Immobilier dans les starting-blocks pour lancer sa tour To-Lyon (80 000 m2 acquis par Amundi et la Caisse des Dépôts), qualifiée d'"opération très complexe" par son directeur régional. Covivio, ex-Foncière des Régions, devrait investir plus de 140 millions dans la construction de la tour Silex 2, promise pour 2023.

Unibail va, lui, dépenser 300 millions d'euros pour offrir une cure de jouvence au centre commercial, dont il est le propriétaire.

Le centre commercial se refait une beauté

Signe fort de la transformation du quartier, la rénovation du centre commercial est sur les rails. D'ici à 2020, Unibail-Rodamco, son propriétaire, investira 300 millions d'euros dans la refonte totale du deuxième plus grand centre commercial de France, lancé en 1975. L'objectif est clair : ouvrir le centre commercial sur le quartier. Sous la houlette de l'architecte Winy Maas, cet espace commercial qui abrite plus de 350 points de vente va donc se transformer radicalement et être doté de 17 000 mètres carrés de surfaces commerciales supplémentaires, pour atteindre 160 000 mètres carrés. Au programme, le percement de plusieurs nouvelles entrées et un traitement des façades avec du verre pour plus de connexion avec l'extérieur et bien plus de lumière naturelle à l'intérieur. "Nous allons créer plusieurs escaliers pour faire le lien entre le toit terrasse, la gare et la ville", explique l'architecte. Un toit, aujourd'hui occupé par des parkings, qui va devenir un lieu de loisir avec restaurants et cinémas, le tout bordé de végétation. Une architecture bien plus ouverte pour rendre le centre commercial plus attractif. "Nous visons une fréquentation de l'ordre de 40 millions de visiteurs, contre 34 millions aujourd'hui", prévoit Christophe Cuvillier, président du directoire d'Unibail-Rodamco.

Les appartements édifiés par Bouygues Immobilier, Ogic, Pitch Promotion sont presque tous commercialisés et sur le point d'être livrés.

Le projet Part-Dieu est emblématique de ce que sait faire cette métropole en partenariat public-privé", martèle à l'envi le président de la Métropole David Kimelfeld.

Lire aussi : David Kimelfeld : "Les mesures environnementales ne doivent pas aggraver la situation des plus fragiles"

Le montage financier est acquis, les ancrages environnemental et technologique sont encore au stade des promesses, mais la barre est haute.

Environnement

L'intégralité du bâti sera donc au diapason des dernières exigences environnementales, voire au-delà. Des systèmes de chauffage et de climatisation innovants sont en cours de réalisation. Dans moins d'un an, le rafraîchissement de 750 000 mètres carrés de bureaux, de 150 000 mètres carrés de commerces et services, et de 90 000 mètres carrés d'hôtels ou équipements publics sera assuré par une centrale de production de froid enterrée, en cours de construction par Dalkia au sud du quartier. Elle fonctionnera en utilisant les eaux des parkings pour le refroidissement de l'installation. Pour le chauffage, Dalkia alimentera les trois quarts des bâtiments par une chaufferie biomasse.

Enfin, le quartier concentrera une foule d'innovations visant à préserver la qualité de l'air et à mieux maîtriser les îlots de chaleur urbaine, à l'image des arbres "connectés" bordant la principale rue du quartier. Leur arrosage sera déclenché par un système de données préprogrammé en fonction de la température.

Le projet Part-Dieu intègre également une stratégie des "mobilités durables". Elle se traduira par un rééquilibrage des modes de déplacement pour porter la part des transports collectifs à 35 %. Le réseau de transport en commun, actuellement concentré dans le périmètre de la gare, sera étendu à l'ensemble du quartier et pour inciter les usagers à marcher, l'agence AUC a prévu "un sol facile".

"L'idée est de dessiner un espace public à partir des flux et des usages, qui fasse le lien entre le sol et les immeubles, les espaces hauts de la dalle et les terrasses afin de rendre les circulations piétonnes plus confortables et plus fluides", ambitionnent les équipes d'AUC.

Le vélo aura le vent en poupe. Avec une augmentation des solutions de stationnement et grâce à une meilleure prise en compte des mobilités durables dans les aménagements d'espaces publics, 10 % des trajets dans le quartier devraient se faire à deux-roues en 2030 contre à peine 2 % actuellement.

Technologie

Pour conforter son positionnement avant-gardiste, le projet intègre un volet important d'innovations technologiques porteuses de services optimisés. Le wi-fi gratuit sera ainsi présent sur l'espace public. L'accès au réseau devrait s'effectuer via une solution de portail, qui permettra à l'utilisateur d'accéder aux différents modes d'authentification avec, à la clé, moult services dont les contours restent à définir.

Une nouvelle signalétique « intelligente » va être peu à peu déployée sur le quartier, en commençant par la place de Francfort, un îlot démonstrateur de la smart city à plusieurs titres. Cette signalétique sera fondée sur des dispositifs numériques et notamment du contenu et de l'information sur des domaines divers comme la mobilité, les services présents à la Part-Dieu, l'offre touristique de la ville et de la métropole.

La place de Francfort, laboratoire des innovations

Entre la gare SNCF, Rhônexpress desservant l'aéroport, les tramways T3 et T4 et la gare routière, la place de Francfort est un noeud de connexions majeur. Un site que les acteurs du projet Part-Dieu ont choisi pour expérimenter plusieurs nouveautés visant à améliorer les qualités d'usages et de services. La végétation sera reine avec des essences choisies pour leurs qualités esthétiques, mais surtout leur capacité à se développer avec peu de terre. "Pour permettre aux arbres qui seront plantés de se développer dans un environnement très minéral, nous avons réfléchi à la meilleure façon de permettre à l'eau de s'infiltrer. Sous les dalles, nous avons donc opté pour un mélange de terre et de pierre qui assure ainsi une portance suffisante. Nous réaliserons des joints poreux entre les dalles, toujours pour favoriser l'infiltration de l'eau et alimenter les arbres", explique Lionel Martin, le chef de projet de ces travaux de la SPL. Au niveau de la gare routière, un large caniveau permettra d'envoyer l'eau de pluie vers la partie drainante de la place. La place de Francfort devrait aussi expérimenter des services de monitoring urbain croisant différents types de mesures liées à la mobilité (flux de personnes, piétons, vélos) mais aussi des informations sur le bruit et la qualité de l'air, le suivi de température et d'humidité en lien avec le phénomène des îlots de chaleur urbaine, très présent à la Part-Dieu. Les nouvelles signalétiques intelligentes seront-elles aussi testées sur cette place. Autant d'expérimentations et de réalisations qui ont vocation à servir de retour d'expérience avant d'être - ou pas - reproduites à l'échelle du quartier et au-delà.

Le monitoring urbain, via l'installation de capteurs, est également au programme. Là encore, la qualité des services est en jeu, mais il s'agit aussi d'être en capacité d'analyser jour après jour la façon dont vit et évolue le quartier pour reproduire ou amender certaines initiatives.

Les enjeux de remontée d'informations sont donc nombreux afin de nourrir le projet urbain dans ses différentes dimensions. Mobilité, qualité atmosphérique en phase chantier et, à terme, bruit, eau et végétaux, flux piéton, consommation énergétique des bâtiments sont autant de paramètres qui seront suivis de près. La SPL vient d'ailleurs de lancer plusieurs appels à projets pour sélectionner les opérateurs chargés d'installer et de gérer ces dispositifs de suivi.

Autant d'initiatives permettant d'impulser une nouvelle dynamique à ce quartier à bout de souffle. Car force est de reconnaître que la Part-Dieu n'a jamais vraiment trouvé sa place dans la ville et encore moins dans le coeur des Lyonnais. Ce constat a d'ailleurs été dressé par celui qui a imaginé ce quartier, l'architecte urbaniste Charles Delfante. « Il serait temps qu'on commence à démolir la Part-Dieu », écrivait-il en 2010 dans un livre où il analysait cet échec. Le message est entendu.

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