Éric Janin et Jean-Claude Pelletier alchimistes des grappes et des pigments

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Éric Janin et Jean-Claude Pelletier sont voisins en Beaujolais
Éric Janin et Jean-Claude Pelletier sont voisins en Beaujolais (Crédits : Laurent Cerino/ADE)
Éric Janin a la responsabilité écrasante d'une valeur patrimoniale, un héritage viticole dont il s'agit de préserver le sérieux et la qualité. Jean-Claude Pelletier est peintre-décorateur et se balade de château en ferme, pour proposer aux gens une forme d'onirisme pictural. Les deux hommes demeurent l'un en face de l'autre, et le moulin à vent dégusté ensemble exalte cette curiosité amicale bien présente en Beaujolais. Une source de rencontres festives en toute saison.

Ne vous fiez pas à son air calme, à son visage lunaire, ni au ton un peu monocorde de ses propos. Éric Janin est un passionné, un chercheur, en perpétuelle quête d'innovation, qui se sent toujours l'âme d'un jeune homme, tant la vigne est pour lui source d'un travail parfois ingrat, mais passionnant par sa diversité. Dans les verres, un moulin à vent d'exception, issu des « vignes du Tremblay », plantées il y a un siècle pour certaines, structuré, élégant, plein de finesse avec ses arômes de fruits noirs.

Le moulin à vent, le vin de dimanche

« Pour la génération de mes parents, le moulin à vent, c'était le vin de dimanche. Un vin que l'on trouvait encore, il n'y a pas si longtemps, dans les restaurants, sur la carte des bourgognes », souligne fièrement le vigneron.

Éric Janin a repris à Romanèche-Thorins (Saône-et-Loire), le domaine de ses parents, et élaboré sa première vinification en 1983. Il évoque pour le gamay, cépage qui a trouvé ici son terroir de prédilection avec un sol granitique acide, un registre similaire à certains bourgognes. D'ailleurs, ne dit-on pas qu'il « pinote », présentant des arômes de pinot, le fameux cépage bourguignon ?

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Hommage à l'expérience du père

Sur l'étiquette , toujours le nom du père, Paul Janin, comme une référence, un hommage aussi à l'expérience des trois générations d'hommes et de femmes qui ont construit ce solide domaine. La parcelle de Tremblay a été acquise dans les années 1930 par son grand-père, et Éric Janin s'est inspiré de ses vieux cahiers de chimie pour comprendre les mécanismes de la vinification. Il va découvrir, lors de ses études viticoles, et grâce à des professeurs passionnants, les aspects chimiques et physiologiques du vin, qui vont le motiver pour reprendre le domaine paternel.

Chaque parcelle est vinifiée séparément, et Éric Janin, qui a remis ses vignes au labour, supprime progressivement les herbicides, se référant de plus en plus à l'agrobiologie. Il opère ainsi, avec la génération précédente, une transition nécessaire pour redonner vie et force aux sols, par la présence d'une microflore et des micro-organismes, ce qui, au vu de l'état de dégradation de l'environnement, devrait aller de soi aujourd'hui.

« Dans les années 1970, mon père a connu le travail du sol, harassant physiquement ! Et l'arrivée des pesticides a constitué un confort physique important. Grâce à la chimie, il s'est sorti de cette dureté du travail ! », raconte-t-il.

Autant dire que le conflit de générations s'est vécu ici dans le dialogue et avec un grand respect mutuel.

Passage en culture raisonnée

Éric Janin, qui ne peut pas se permettre de perdre une récolte, a donc adopté la culture raisonnée sur son domaine. Le Beaujolais ? Pour le vigneron, une région en évolution, qui voit des jeunes gens arriver et s'installer avec deux hectares, parfois moins. « Il faut déjà y croire ! », souligne-t-il, admiratif.

Mais la difficulté essentielle réside pour lui dans la suspicion institutionnalisée des administrations auxquelles il doit en permanence, comme ses confrères, rendre des comptes, soumis à une traçabilité, exigeant que les raisins de telle parcelle se retrouvent dans la bouteille avec l'étiquette adéquate.

« Nous consacrons une énergie folle toute l'année, et nous sommes soumis à des obligations, à des interdictions. Avec davantage de liberté, nous serions plus créatifs », déplore-t-il.

La beauté picturale n'est pas un vague concept

Liberté dont il vient parfois respirer les effluves en face de chez lui, dans une maison où vit, avec épouse et enfants, son voisin peintre-décorateur. Il grimpe alors dans son atelier pour trinquer avec lui, sans doute à la vie du quartier. « Il a un esprit créatif qu'il peut exercer tous les jours, sans limites et sans barrière », prévient le vigneron, un tantinet envieux !

Jean-Claude Pelletier, profite d'un œil aiguisé pour brosser les qualités de cette région dans laquelle il se sent heureux de vivre. Outre « les vignerons sympas », dont la porte reste souvent ouverte, la présence de la lumière mauve, reflétée par les maisons - le Beaujolais n'est-il pas la Toscane française ? - offre un cadre agréable. À l'instar de la beauté de l'architecture, avec ses nombreux châteaux et demeures, ce sont aussi les cafés et les fermes que ce peintre vernaculaire, comme il se définit lui-même, investit parfois avec une bande de trublions, peintres itinérants, agités du pinceau.

En un week-end, ceux-ci vous réchauffent l'atmosphère gratuitement contre gîte et couvert, et éclairent joyeusement les murs. Ils prouvent ainsi que la beauté picturale n'est pas un vague concept uniquement réservé aux musées, mais que l'on peut la convier chez soi, et souvent à moindres frais. Le but de l'association de ces peintres en décor du patrimoine est de faire connaître le métier, et d'utiliser techniques anciennes et matériaux naturels : peinture à la caséine de fromage blanc, pigments noirs obtenus par le brûlis des sarments de vignes, ocres rouge et jaune. Un décor en phase avec l'environnement et l'habitat, pour offrir une forme de chaleur au terme de coups de pinceau collectifs et imaginatifs.

En Beaujolais par hasard

Jean-Claude Pelletier, né à Lyon, débarqué en Beaujolais par hasard après une vie parisienne de peintre, ne roule pas sur l'or et n'en a cure. Son carnet de commandes est bien rempli :

« J'ai fait de la peinture, et puis j'ai eu envie de faire de la décoration. Peintre-décorateur, c'est un métier rangé dans les choses du passé pour les gens. On parle de la chapelle Sixtine, mais pour beaucoup, la décoration se résume à Leroy-Merlin ! Sans se rendre compte qu'il y a plusieurs façons de travailler. Je travaille, par exemple, les pastels sur les murs, et le résultat est étonnant ! »

Cet ancien bassiste, qui a aussi vécu en Italie, n'utilise que des peintures qu'il fabrique. Son inspiration, il la puise dans les vieux grimoires du Moyen Âge : fromage blanc, chaux, farine, évoquant les relations entre l'alchimie et la première chimie des peintures.

Compagnonnage, secrets d'ateliers, itinérance de la corporation des peintres comme des vignerons : il a découvert la richesse des pigments spécifiques à chaque géologie et leur absence d'uniformité ! Comme si chaque région, ciel et terre, avait sa propre couleur, et sa propre lumière, une carte d'identité intangible en quelque sorte.

« C'est ainsi que cela a démarré, avec la fabrication de sa propre peinture : l'alchimiste brûlait, mettait à l'air, dans l'eau, avec la vague idée de faire de l'or. Moi, j'essaie d'inventer en permanence. »

Une paire de chaussures sales et un vieux pantalon

Il organise des expositions dans sa maison avec son épouse, également artiste, lorsqu'il a des œuvres à montrer. « Nous n'avons pas de stock », prévient-il en riant. Sa vision du monde de la peinture est sans appel : « Aujourd'hui, l'art est lié à l'argent, les trente premiers artistes sont chinois ou américains. L'artiste doit être en résidence, faire des salons, etc. » Gérer son temps dans la liberté est pour lui une valeur essentielle, qui lui permet aussi de se lever le matin, heureux d'aller sur les chantiers.

« Je n'ai besoin que d'une paire de chaussures sales, et d'un vieux pantalon ! Et tout cela démarre avec la première chose, qui est la seule chose : la rencontre. Aujourd'hui, personne ne se rencontre : on se croise, on se regarde. Mais la rencontre, c'est primordial ! »

Éric Janin acquiesce, heureux d'avoir rejoint la corporation. « Des voisins ravis d'avoir traversé la rue. »

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