Bruno Lacroix : « Une instance perfectible et vulnérable mais une extraordinaire 'entreprise du cœur' »

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Le désormais ex-président détaille chacune des propriétés qui incarnent à la fois la richesse, le potentiel, les limites et les carences du CESER. Ses neuf années aux commandes de l'établissement, il les hiérarchise parmi les responsabilités institutionnelles qui lui ont procuré "le plus de plaisir et d'utilité".

Vous quittez la présidence du CESER le 12 novembre. Quel bilan tirez-vous de ces neuf années d'exercice ?

 

De 1982 à 1988, j'avais été conseiller et aux commandes de la Commission économique au titre de ma présidence du CJD Rhône-Alpes. Cette première expérience m'avait été utile pour déchiffrer les codes, les jeux de rôle, les subtilités tactiques et comportementales qui caractérisent l'institution. Et déjà j'avais goûté à ce que j'ai pu cultiver en premier lieu une fois nommé à la présidence en 2004 : une dimension et une chaleur humaines singulières, grâce auxquelles avec l'ensemble des conseillers - et le délégué général Gérard Combe - nous avons vraiment eu plaisir à bâtir ensemble une "entreprise du cœur". Ce fut une condition clé de l'efficacité du travail réalisé par cette impressionnante variété de profils, de parcours, de convictions, et d'expertises. J'ai apporté à l'institution quelques uns des enseignements majeurs de mon expérience de dirigeant d'entreprise et de mandataire patronal : la vertu des méthodologies, des process, et des formations nécessaires pour professionnaliser le fonctionnemnt et les productions de l'établissement.


Justement, des conseillers - y compris du Medef - vous reprochent un style managérial parfois trop directif, une organisation décisionnelle pyramidale et recentrée sur une poignée de proches. Qu'était-il possible, judicieux ou déplacé d'importer au sein du CESER de ce qui fit votre exercice de "patron" du groupe industriel Aldes ?

 

 On ne peut pas être directif lorsqu'on préside le CESER ; on est un impulseur. Je suis venu avec mon tempérament de leadership, avec ma capacité à insuffler des visions et à "entraîner", mais l'établissement est très démocratique. Mon rôle, je le résume à celui de la locomotive d'un convoi. D'aucuns, à mon arrivée, m'avaient prévenu : "On ne manage pas le CESER comme une entreprise". Le CESER n'est certes pas une entreprise. Mais le faire profiter de certaines méthodologies puisées dans l'entreprise lui a été extrêmement bénéfique.


Dans quels domaines n'avez-vous pas réussi ou nourrissez-vous des regrets ?

 

Il existe une importante marge de progression dans la communication de nos travaux. Certes, la visibilité de l'établissement et la diffusion de nos réflexions ont été améliorées, mais il demeure difficile d'intéresser les médias à des travaux de fond, non sensationnalistes, déconnectés de l'actualité immédiate. Cet insuffisant relais constitue toujours une frustration.

 

En prenant vos fonctions en 2004, vous vous êtes interrogé sur la vocation et l'utilité du CESER - alors CESR. Aujour­d'hui, y voyez-vous plus clair ? A quoi l'institution sert-elle concrètement - et au-delà d'"occuper" ou de "notabiliser" des représentants du paritarisme ?

 

L'institution tire sa légitimité de la qualité de ses travaux. Mais je demeure frustré de ne pas disposer d'outils de mesure à même d'évaluer leur indiscutable utilité, et précisément la manière dont ils sont exploités par les politiques régionales et participent à faire progresser économiquement, socialement, structurellement le territoire. Certaines de nos préconisations sont concrètement prises en compte, souvent parce qu'elles coïncident avec le calendrier de la politique régionale, d'autres inspirent tout aussi réellement cette dernière mais sous des formes distinctes de nos formulations…


… Mais franchement, êtes-vous satisfait de la manière dont au sein de la Région vos avis sont considérés ?

 

Des vice-présidents ou élus n'y prêtent pas attention, d'autres même les raillent…
Si je me fonde sur certains débats à la Région, je pense que la plupart de nos travaux sont lus. Chacun s'en empare à sa manière, y trouve ici une idée là matière à argumenter… Mais bon, sans outil de mesure factuel, il est difficile de produire une évaluation fiable.


N'est-ce pas en premier lieu d'émancipation que le CESER aurait besoin pour "exister" ? Comment produire des avis libres et critiques dès lors que le budget annuel résulte intégralement d'une dotation de la Région ?

 

Nous sommes totalement indépendants, et cela en dépit des accointances politiques que des conseillers des deux "maisons" peuvent entretenir… parfois d'ailleurs au service de notre cause afin de transmettre d'utiles messages… Au nom de cette indépendance nous avons toujours refusé de partager des commissions avec la Région. Cette imperméabilité, qui bien sûr ne nous interdit pas d'auditionner des vice-présidents de la Région lorsque nous préparons nos avis sur la politique budgétaire, est capitale. Et garantit notre liberté d'analyse et de rédaction à l'égard d'une collectivité dont les responsabilités s'arrêtent à doter le CESER des moyens de fonctionner.


Mais pour qu'elles exercent pleinement leur utilité, ne faudrait-il pas redéfinir les prérogatives du CESER ? Par exemple de "professionnaliser" et d'étendre la concrétisation de ses préconisations afin qu'il exercice un double rôle de "vigie critique" à l'égard de l'institution régionale - à l'instar de la Cour des comptes vis-à-vis de la gestion publique ?

 

Dès le début de mon premier mandat, j'ai proposé à Jean-Jack Queyranne que le CESER se substitue à la Région pour conduire l'évaluation officielle et indépendante des politiques régionales. Cette perspective avait beaucoup de sens. Même financièrement. Car équiper le CESER d'une équipe d'experts dédiés et des moyens de mener à bien cette évaluation secteur par secteur n'aurait pas forcément couté plus cher que les prestations facturées par les cabinets conseils qui aujourd'hui assurent cette responsabilité. D'autre part, j'ai milité pour que le champ de saisine soit élargi, et notamment pour autoriser les Conférences de l'exécutif régional à solliciter officiellement le CESER dans certains domaines. Cette suggestion n'a pas été retenue dans le cadre de la loi de décentralisation.Pour autant "notre" CESER est partie prenante du processus d'évaluation : de l'établissement du cahier des charges à l'avis final en passant par la production de travaux intermédiaires. Et son président participe - et y est invité à s'exprimer - à toutes les conférences de l'exécutif régional. C'est là une double spécificité rhônalpine emblématique de la maturité des relations que les deux établissements entretiennent.


En matière de reconnaissance, le CESER souffre du même mal que la Région Rhône-Alpes : un périmètre géographique extrêmement étendu, artificiellement défini, peu représentatif de la réalité identitaire et historique du territoire. L'avenir même du CESER sera impacté par la réforme de la décentralisation et par l'issue du débat - qui aujourd'hui crée une fracture - entre partisans de la métropolisation et de la régionalisation. En Rhône-Alpes, le big bang orchestré par Gérard Collomb et Michel Mercier confiant au Grand Lyon les compétences du Département du Rhône sur le territoire commun, est une première en France. A l'issue de votre présidence du CESER, croyez-vous encore au fait régional ?

 

Bien sûr. La région forme une maille appropriée à la gestion des sujets qui exigent, pour être menés à bien, une taille critique - une notion dont mon expérience d'industriel a toujours démontré la pertinence. A sa naissance, Rhône-Alpes aurait pu être scindée en deux parties "rhodanienne" et "alpine" qui auraient pu, avec sens, "vivre ainsi leur vie". La réunion de ces territoires a permis de construire une réalité non seulement politique mais aussi économique de 6 millions d'habitants qui portent un potentiel considérable. Le "fait" métropolitain existe, mais il ne doit pas être opposé à son alter ego régional. L'un et l'autre doivent apprendre à articuler les strates, les visions, les stratégies qu'ils sécrètent de telle sorte que le bon sens et l'objectivité des situations s'imposent aux doctrines. Des sujets relèvent tour à tour de l'un et de l'autre. L'enjeu majeur sera de mettre en place le bon curseur de répartition afin que prévale la logique de complémentarité des compétences.


Pendant plusieurs années, vos relations avec Jean-Jack Queyranne ont été particulèrement froides…Puis elles se sont réchauffées et ont laissé place à une considération réciproque sincère. Partageriez-vous désormais avec lui une même conception de l'entreprise et de l'économie, une même vision du rôle, de la fiscalité, de l'organisation, du processus managérial des collectivités territoriales ?

 

Je n'ai pas à juger la façon dont Jean-Jack Queyranne pilote la Région. L'homme de gauche a vu en premier lieu "l'homme de droite" - que je suis ! - et donc un opposant potentiel critique lorsque j'ai été désigné à la présidence du CESER. Avec le temps, il a constaté que jamais je n'ai tenu de position idéologique et n'ai dévié de mon devoir d'impartialité dans la gestion de l'établissement mais aussi des relations avec le cénacle politique. D'autre part, il a pris conscience de la qualité de nos travaux et de l'utilité de notre contribution aux réflexions stratégiques de la Région… quand bien même nos recommandations sur sa politique budgétaire et nos alertes récurrentes sur un endettement à nos yeux très préoccupant, qui au début de la mandature pouvaient l'agacer. Enfin, il apprécie la dimension prospective dans laquelle nous inscrivons notre mission d'éclairer la Région sur ses enjeux d'avenir. A ce titre, la création de la section Prospective en 2004 et l'introduction d'une méthodologie dites des scénarii grâce à laquelle pour chaque chantier que nous explorons plusieurs projections sont échafaudées, l'ont convaincu.


Mais à quoi ces avis sur la politique budgétaire servent-ils s'ils ne sont pas factuellement intégrés au vote final ?

 

C'est là un symptôme concret de la crise de légitimité du CESER…
Je ne peux à la fois que le déplorer et reconnaître la suprématie du "politique" sur des actes aussi majeurs que le budget.


Ces neuf années à la tête du CESER vous ont appris sur ce que sont réellement le rôle, la légitimité, la crédibilité de la société civile, mais aussi sur sa capacité de construire en réponse à la déliquescence de la représentation politique traditionnelle. L'examen des faits doit vous inquiéter…

 

Le CESER est sans doute l'expression la plus élaborée de la société civile. Ce que l'on accorde à celle-ci oscille selon les époques… et les modes. Le fonctionnement de la démocratie compose avec les vagues du "tout politique", de la démocratie participative - dont on peut débattre longtemps de l'inefficacité - et de la démocratie consultative. Vagues qui se succèdent ou s'affrontent au gré des circonstances. Ce qui fait la richesse des CESER, c'est qu'ils fonctionnent de manière exactement contraire aux institutions politiques : ces dernières sont organisées selon le modèle binaire de la majorité et de l'opposition, la première détenant le pouvoir, la seconde en étant exclue. Au CESER, cette dichotomie n'existe pas. Il n'y a aucune minorité confinée au rang de faire-valoir. Chaque conseiller porte équitablement une parole qui va nourrir tout aussi équitablement la production finale résultant des débats et des travaux en commissions. Chacun est utile, chacun est contributeur, chacun est ainsi "obligé" d'écouter et de respecter l'autre, puisque nous construisons systématiquement ensemble.


Mais cette singulière richesse forme aussi la principale entrave à la reconnaissance de l'institution. Elle est toute entière tournée vers le consensus afin de produire des rapports d'une seule voix, nivelés sur le plus petit dénominateur commun. Résultat, ces derniers souffrent d'aseptisation, sont vidés des lignes de confrontation idéologiques où fermentent pourtant le progrès intellectuel et l'innovation…

 

 "Construire ensemble" ne signifie pas "chercher le plus petit dénominateur commun". Bien sûr, la synthèse finale ne peut pas intégrer l'exhaustivité des prises de position, en raison de leur disparité. On travaille simplement à ce que l'ensemble des conseillers se retrouve dans ladite synthèse, et peu à peu - nonobstant la capacité, inégale, des présidents de commission à piloter dans ce sens - la rédaction des travaux et la conduite des débats préparatoires aux votes ont évolué de telle sorte qu'ils exposent désormais davantage la variété des points de vue. Nos saisines et contributions tout à la fois sont moins consensuelles, ne sont pas clivantes et respectent le mode opératoire traditionnel. Le chemin est étroit, nous ne l'empruntons pas toujours comme nous le souhaiterions idéalement, mais nous progressons. Comme l'image Gérard Combe, nous montons un mur pierre par pierre et pour cela devons nous délester de celles qui, une fois taillées, ne s'imbriquent pas dans l'édifice.


Le CESER constitue "aussi" un espace de lutte de pouvoirs, d'ententes et de compromissions entre ses composantes, notamment syndicales. Une scène de "théâtre" qui apparait d'une médiocrité confondante une fois mesurée à l'ampleur des enjeux du territoire…

 

Tout dépend du moment choisi pour investiguer le fonctionnement de l'institution. En période de renouvellement des listes et d'élection, ce constat est exact. Et peut même prêter à sourire… Après trente années à pratiquer ce "petit monde" dans le cadre de mes mandats institutionnels, je pourrais écrire les interventions de la plupart des composantes du CESER tant je connais leurs positions idéologiques et sais décoder ou interpréter la moindre posture…


Depuis la création du CESER, le Medef truste sa présidence, jouant habilement des dissensions inter-syndicales et manoeuvrant au gré des circonstances. C'est de nouveau une figure du patronat - Sybille Desclozeaux - qui va prendre les rênes de l'institution. N'était-il pas temps d'ouvrir la présidence à un représentant des salariés ou de la société civile ?

 

Qu'est-ce qui justifie votre question ? Elle vaut la réponse (rire). Il n'est pas toujours aisé de trouver dans tous les collèges les profils à même d'exercer la présidence. En Auvergne, elle est aux mains du collège 3, et l'actuel président regrette de ne pas trouver de candidats au sein du collège 1…


Mais en Rhône-Alpes au sein du collège 2 personne n'était à la hauteur de la responsabilité ?

 

Pas cette fois-ci. Le seul qui avait les compétences pour être président était l'ancien représentant de la CFDT, Jean Vanoye. Mais à cette ambition personnelle il avait préféré en 2004 faire alliance avec le patronat afin d'assurer au CESER de "faire bouger les lignes" et de fonctionner avec efficacité et innovation. Il a privilégié l'intérêt général à sa cause individuelle et aux exigences d'appareil.


C'est aussi toute la "science politique et tactique" que le patronat lyonnais et rhônalpin emploie à exploiter les divergences intra et inter-syndicales pour maintenir son hégémonie qui s'exprime là…

 

Je préfère m'en tenir à un autre constat : jamais ce qui doit dicter les candidatures ne peut être l'ambition personnelle ou celle d'appareil lorsque l'une et l'autre ne consacrent pas une personnalité à la hauteur de l'enjeu. Seule l'existence de cette personnalité doit prévaloir au moment de revendiquer la présidence. Au sein du patronat, la désignation des conseillers s'effectue auprès de personnes qui ne sont pas candidates ; ainsi lorsqu'elles acceptent est-on assuré que leur engagement fera sens altruiste et ne sera pas pollué par des aspirations personnelles.


Le CESER est de ces corps intermédiaires extrêmement précieux dans le système démocratique français mais dont nombre d'élus politiques ont fait l'une de leurs cibles privilégiées de décrédibilisation. En cela, les années Sarkozy auront été dévastatrices, et la crise économique juxtaposée sur l'urgence de juguler les dépenses publiques interroge le maintien même de ce type d'organisation…

 

Calmons le jeu tout de suite. On reproche à Nicolas Sarkozy d'avoir voulu tuer les corps intermédiaires, mais ceux-ci ont-ils tous fait la démonstration de leur utilité ? Je comprends parfaitement que l'on souhaite éliminer des corps intermédiaires inutiles ou contre productifs, et qui méritent leur sort.


Auxquels faites-vous référence ?

 

 Tous, que ce soient les syndicats professionnels, syndicats de salariés ou chambres consulaires, doivent mener une réflexion sur leur positionnement, leur contribution et leur représentativité. Quel est le sens de l'engagement de leurs membres ?


In fine, la faible reconnaissance du CESER résulte aussi de la crise de représentativité qui affecte toutes les organisations syndicales, en premier lieu salariées mais aussi patronales…
Absolument. Le plus essentiel est de connaître la nature exacte des motivations de ceux qui s'engagent dans ces institutions. Tant que les ambitions personnelles domineront, chez certains, l'accomplissement de l'intérêt général, aucun aggiornamento ne pourra être véritablement entrepris.

 

En dépit des progrès entrepris dans ce domaine par le Préfet à l'occasion du renouvellement de l'assemblée, le CESER ne souffre-t-il pas également d'un déficit de représentation de la société telle qu'elle est en 2013 : féminine, jeune, ethniquement bigarrée ?
Question délicate. La qualité des contributions est conditionnée "aussi" au degré d'expérience, d'expertise et de disponibilité - au moins deux jours par mois plus les temps de travail en commission ou en groupes - des conseillers. Un tel "cahier des charges" réduit donc le champ des possibles. D'autre part, je ne souscris nullement au diktat, en vogue, du "jeunisme" : un léger rajeunissement de l'assemblée n'est pas inutile, mais il ne doit pas se substituer à l'exigence prioritaire : la compétence. Cette même logique doit dicter la "féminisation" des rangs. Rechercher la parité pour elle-même est une redoutable ineptie. Elle n'a aucun sens si en premier lieu l'expertise et le savoir-faire des candidates ne sont pas avérés.


Sybille Desclozeaux, qui vous succède, est une femme. Qui de son genre et de ses compétences a principalement dicté ce choix ?

 

Elle comme moi nous moquons éperdument qu'elle soit femme. C'est simplement un - heureux - hasard. Elle puisera ce qu'elle veut dans ce qu'elle a observé. Mais je n'ai aucune leçon à lui donner, surtout qu'elle-même possède une solide expérience des institutions. Et qu'elle peut revendiquer un parcours hors du commun, jonglant d'un métier d'avocat à celui de chef d'entreprise tout en élevant sept enfants et en s'investissant dans les organisations patronale et consulaires. C'est une personnalité de réflexion, organisée, apôtre des méthodes, qui sait écouter, observer, et associer. Ses compétences résonnent idéalement avec les valeurs et les exigences du CESER. D'ailleurs, son nom sortait systématiquement dans la bouche de ceux que j'ai questionnés ces derniers mois sur le profil idéal de mon successeur.


Gilles Maurer ne figurait pas parmi ces prétendants ?

 

Non. Jamais il ne fut cité. Gilles est un excellent coordonnateur, mais lui-même me l'avait confié : il ne se sentait pas l'âme d'un leader du CESER et préférait demeurer un précieux second.


Vous incarnez une génération de patrons - outre vous-même : Alain Mérieux, Jean-Paul Mauduy, François Turcas, Jacques Gai­rard… - qui au sein d'instances syndicales, institutionnelles ou culturelles œuvre depuis plu­sieurs décennies au service de son "territoire" économique, politique, universitaire, entrepreneurial, sociétal. Or la relève tarde. Peu de "figures" d'une telle envergure semblent en mesure de conjuguer la responsabilité de leur entreprise avec un tel engagement altruiste et de "rassemblement". De quoi est-ce le plus symptomatique : du désintérêt desdits "jeunes" patrons pour leur territoire ou pour ce qui fait "société ensemble" ? De la médiocrité du microcosme institutionnel qui les dissuade de s'investir ? D'une conception recroquevillée de la responsabilité, emblématique d'une société individualiste et égotiste ? De l'extraordinaire complexité d'une planète et d'une France économiques qui rend l'exercice des responsabilités incompatible ?

 

La cause majeure me semble être la difficulté à piloter une entreprise. L'accélération du "temps" de l'économie, de la communication, des transports jouxtée aux opportunités et à la rudesse de la compétition mondiale, ont considérablement complexifié l'exercice de cette responsabilité. Trouver du temps à consacrer à "autre chose" est délicat. Moi-même veille à ce que mon successeur à la tête d'Aldes - son fils Stanislas, Ndlr - ne se disperse pas et demeure totalement concentré sur l'entreprise. Or je me souviens que c'est à son âge que je commençais à exercer des responsabilités en dehors de l'entreprise.
D'autre part, la plupart des hommes qui sont aux commandes de ces entreprises vivent des environnements familiaux différents de ceux de mon époque. Mon épouse avait accepté que je sois fortement absent du foyer et tout investi dans la cause entrepreneuriale et syndicale, et avait fait le choix d'exercer les responsabilités familiales à même de contrebalancer mes engagements. Mais les modes de vie ont évolué. L'exigence même des épouses, qui pour la plupart travaillent, ont changé. Or il n'est pas possible à la fois de sillonner le monde pour vendre des contrats ou accompagner des entreprises à l'export et honorer les réunions de parents d'élèves, les anniversaires de ses enfants ou désormais les congés de paternité.
Enfin, la multiplicité des sollicitations ou des opportunités liée à l'explosion des loisirs et des voyages n'épargne pas les dirigeants qui, au moment d'arbitrer entre un séminaire syndical à Limoges et un week-end familial à Courchevel, n'hésitent plus. Tout ce contexte ne signifie nullement que les patrons se désintéressent de leur territoire ou qu'ils manquent d'altruisme, mais il explique leur éloignement.


Quelle place, dans l'ensemble des responsabilités institutionnelles que vous avez accomplies*, cette expérience occupe-t-elle ? Cette dernière vous a-t-elle invité à reconsidérer certaines de vos croyances, et même à réviser vos convictions dans les domaines du dialogue social, de l'environnement, de l'éducation ou de la précarité humaine ?

 

Je me suis senti aussi utile à la présidence du CESER que je le fus à celle de la Commission Formation du CNPF puis du Medef. Pendant neuf ans, cette opportunité de bâtir et de négocier aux niveaux national et ministériel fut une grande expérience car je pus mesurer concrètement la capacité d'impulser des orientations, de "réaliser" des ambitions et, à titre plus personnel, le sentiment que ce qui a été fécondé laisse une empreinte, creuse un sillon dans lequel les successeurs s'inscrivent. Cette perception - que je partage à la tête du CESER au moment de le quitter - que ce qui a été entrepris s'inscrit dans la durée et dépasse le temps de son mandat, est essentielle. Plus largement, ce qui fait commun à toutes les responsabilités que j'ai exercées, est le plaisir d'avoir établi, développé, enraciné des relations humaines à la fois affectives et efficaces. Utilité et joie, voilà ce qui résume mon parcours.


Comment votre avenir s'inscrit-il ?

 

Il est plutôt derrière moi ! (sourire). Je demeure président du conseil de surveillance d'Aldes, dans un rôle d'accompagnateur scrupuleusement respectueux de l'autonomie et de la liberté d'agir du président du directoire. Je vais animer et intensifier le développement de l'Institut Confluence, conduire le plan de duplication du Hub de la finance dans d'autres régions de France, et m'investir dans quelques associations (Fondation des Hospices Civils de Lyon, Rhône-Alpes créations). Enfin, je veux mener à bien l'écriture de l'histoire de la famille Lacroix, que mon père avait déjà largement entamée. J'y ajouterai un chapitre particulier : celui des 45 merveilleuses années consacrées au développement d'Aldes.



*Il a notamment présidé le CJD Rhône-Alpes, la Chambre syndicale de la métallurgie du Rhône, l'Union des industries mécaniques et électriques Rhône-Alpes, le Medef Lyon-Rhône, le Medef Rhône-Alpes, la Commission formation du Medef. Vice-président de l'UIMM, il été également vice-président exécutif, vice-président de la Commission sociale et membre du conseil exécutif du Medef.

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