Gérard Collomb est-il toujours socialiste ?

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Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Mai 2011. La publication de son essai social - réformiste Et si la France s'éveillait (Plon) constitue une contribution supplémentaire à la stratégie nationale qu'il échafaude depuis sa triomphale réélection à la mairie de Lyon en 2008. Stratégie sous l'écorce de laquelle grondent la frustration et la désillusion d'une partie de ses équipes « lyonnaises », préoccupées de ses pratiques managériales et de gouvernance qu'ils redoutent de voir affecter l'accomplissement des chantiers en cours et la préparation du troisième mandat. Gérard Collomb « a changé », affirment-ils. Sa popularité et son efficacité entrepreneuriale, à ce jour intactes, peuvent-elles s'éroder ? Enquête.

Les essais de Manuel Valls - Pour en finir avec le vieux socialisme. Et être enfin de gauche (2009, Robert Laffont, cf. Acteurs de l'économie n°83), puis Pouvoir (2010, Stock) - avaient constitué une première lézarde, profonde, dans la cuirasse idéologique socialiste. Celui de Gérard Collomb prolonge la brèche. Au point même de s'interroger : le maire de Lyon est-il encore socialiste ? Si les réflexions progressistes de son « ami » député-maire d'Évry s'escrimaient à honorer une lutte acharnée contre les inégalités, celles, mimétiques, qu'il édicte dans Et si la France s'éveillait (Plon) ne font pas apparaître de convergence comparable. De l'exhortation de Jean Jaurès qu'il emploie en épilogue de son introduction - « comprendre le réel pour aller à l'idéal » -, Gérard Collomb néglige la deuxième partie et se concentre à décortiquer les leviers d'exercice d'un « réel » auxquels, en disciple des « socialistes utopiques » Saint-Simon, Fourier, et Proudhon, il conditionne l'application du progrès social. À l'heure où sa formation politique est en proie, une nouvelle fois, à une surenchère démagogique et populiste entre candidats aux primaires, à des écartèlements, des compromis(sions), des vicissitudes doctrinaires incompatibles avec une perspective programmatique fiable, le sénateur socialiste détaille la voie d'un social-réformisme séduisant, plutôt crédible, qui consacre l'inhumation d'une social-démocratie et d'une subordination de l'État devenues obsolètes dans le contexte de crise économique et d'endettement public. Les substrats de l'État-providence se sont érodés, ses piliers ont définitivement vacillé sous l'effet de la mondialisation capitaliste protéiforme - économique, sociale, politique, commerciale - et des révolutions technologiques, démographiques, territoriales, sociétales, ou de communication. Face à l'endettement, au délitement des comptes publics, aux injonctions qu'imposent les chantiers périlleux de la retraite ou de la dépendance, « l'heure est aux efforts. La Gauche doit le dire aux Français ». Faut-il alors opposer son socialisme de la «real responsabilité » à celui des « promesses chimériques » ? Et acter ainsi que « sa » Gauche, fondamentalement en rupture avec celle des Hamon, Royal, et autres Montebourg, consacre une dissidence, une sécession irréversibles au sein du PS ?

Valeur travail

Le crédo de Gérard Collomb, qui laisse peu de place au rêve, est effectivement celui d'une préoccupation peu contestable de la responsabilité, d'un dépouillement des dogmes malthusiens qui continuent d'intoxiquer une partie du PS et peuvent hypothéquer la victoire présidentielle. C'est aussi l'expression et l'interprétation de l'examen du philosophe et historien Marcel Gauchet, considérant que « la Gauche n'est plus crédible sur le terrain des leviers et des moyens d'action », « subit le mouvement mais ne le conduit plus », in fine doit composer avec l'aspiration « des électorats européens aujourd'hui : une politique de Gauche dans ses fins, de Droite dans ses moyens ». Principale démonstration sous la plume de Gérard Collomb : son ode à l'entreprise - notamment la PME -, « seul lieu où se crée la richesse » mais toujours tabou dans les rangs socialistes où « domine la schizophrénie entre l'action locale et le discours national ». La détestée Martine Aubry appréciera. Autre témoignage, ses explications laudatrices sur l'entrepreneur schumpétérien moderne, géniteur de créativité et d'innovation, capable d'accorder compétitivité et progrès social, attaché à valoriser l'excellence de la main-d'œuvre, la formation, le dialogue social, et engagé dans une gouvernance qui assure un meilleur équilibre des parties prenantes.
Consubstantiel à l'entreprise et à l'entreprenariat, le travail est détaillé dans ses vertus émancipatrices, dans sa noble valeur au nom de laquelle « on » se construit, « on » se réalise, « on » s'épanouit. Valeur déshabillée de sa grandeur lorsque les socialistes la malmènent dans les mots ou la défigurent dans les actes, annihilant alors l'opportunité de progresser et de s'élever, intellectuellement et socialement. Le Progrès est lui aussi débarrassé de ses oripeaux nihilistes et des sectateurs du principe de précaution, et doit servir une « écologie entrepreneuriale », une « croissance verte » à même d'agglomérer exigences sociale, économique, environnementale et à ce jour méprisées par l'action gouvernementale. Sa conviction qu'il est possible de nettoyer l'entreprise des poisons que « le néolibéralisme et la financiarisation de l'économie » lui ont inoculé, et d'ériger concomitamment un « type » d'entreprise et un système économique aussi inédits que vertueux, espaces « constitutifs d'une identité sociale » et d'un « sens existentiel », ne manquera toutefois pas de faire sourire. Ni même d'agacer lorsque les comportements moralement répréhensibles de certains dirigeants d'entreprise ou les errements managériaux et stratégiques sont tus ou trop prudemment murmurés. Tout comme laisse dubitatif son appel à adapter au modèle social français la fameuse flex - sécurité - conjuguer flexibilité des entreprises et sécurisation des salariés (et non des emplois) -, il y a quelques années très populaire mais depuis délaissée par les économistes : outre les limites qu'elle étale en temps de crise, cette innovation sociale produite par le « petit » Danemark et ses 5,5 millions d'habitants « nourris» depuis des décennies au sein social-démocrate aurait-elle quelque chance d'être importée dans l'Hexagone ?

Fédéralisme

Son « socialisme du XXIe siècle » consacre naturellement une place essentielle à la culture, théâtre des émancipations humaine «et économique », libératrice des « forces de l'esprit et de la création » que successivement « le jeune Marx » - « il y aura demain pour le peuple du pain (qui délie de l'asservissement économique) et des roses (qui ouvrent sur un monde de beauté) » -, André Malraux appelant à accompagner « l'école pour tous, inventée par la France, de la culture pour chacun », « puis » François Mitterrand et Jack Lang avaient célébré. Des icônes dans l'héritage et la trace desquelles Gérard Collomb, homme cultivé mais peu réputé pour son appétence artistique autre qu'événementielle et en peine d'accepter que la politique culturelle puisse façonner l'identité de la ville, ne peut s'inscrire. Il apparaît en revanche davantage crédible dans la définition et l'identité laïques dont ce « socialisme du XXIe siècle » doit se draper. Définition et identité qui sanctuarisent la République et scellent le « pont » qu'empruntent, pour partager et converger, mouvement laïcs et chrétiens. Et le maire de rappeler que Lyon, au XIXe siècle, vit l'éclosion d'un courant catholique progressiste social, préoccupé par les répercussions humaines de la métamorphose industrielle et économique, et qui, peu à peu, notamment dans sa résistance à l'envahissement nazi, croisera la route et les valeurs du mouvement laïc, de gauche, et franc-maçon dont il se revendique. Son « socialisme du XXIe siècle », c'est aussi celui d'une Europe - à laquelle est consacré un long chapitre - dont il conditionne la régénération politique, la croissance économique, « les » harmonisations - sociale, budgétaire, industrielle, fiscale, monétaire -, la valorisation de la civilisation, la résurrection de l'idéal, et in fine l'avenir même, à l'accomplissement d'une charpente « fédéraliste ». Laquelle peut être dupliquée sur le diagnostic et la médication qu'il réserve à l'architecture institutionnelle, administrative, et territoriale française. Nul ne s'étonnera de sa violente admonestation du jacobinisme et du centralisme séculaires, de sa suspicion pour l'action préfectorale, de son copieux plaidoyer pour les villes dont il fait la pièce maîtresse de l'échiquier territorial, de la redynamisation économique, de l'efficacité d'un État-nation appelé à accompagner et à soutenir l'initiative privée. Au-delà de la « caution », dont aucun lecteur ne sera dupe, qu'une telle réflexion constitue pour espérer donner crédit à son ambition nationale et à sa rhétorique abondamment exposée dans les médias ces dernières semaines, l'auteur consacre non sans argument la ville et les grandes métropoles en pivots de la fertilisation croisée des « richesses créatrices, intellectuelles, économiques, culturelles » dans le contexte de mondialisation débridé, instantané, immatériel.
Adeptes de la « co-opétition » - « coopération et compétition » - symptomatique de l'économie moderne, « enjeux sociaux » d'une intégration et d'une mixité à ce jour malmenées par les mécanismes dominants de la ghettoïsation et de la ségrégation, « enjeux environnementaux » - dont le projet de Stade des lumières de l'Olympique lyonnais, en faveur duquel le maire de Lyon est en première ligne, constitue pour les détracteurs un cinglant désaveu -, ces villes forment le socle à partir duquel Gérard Collomb aimerait recomposer l'organisation du territoire national. Organisation de laquelle seraient (presque) chassés les Départements, confinés au périmètre rural, et qui s'articulerait autour de villes moyennes « en réseau », de grandes métropoles « jouant dans la cour européenne » et concentrant outils et pouvoirs, enfin de l'Ile de France. La cause des Régions, même appelées à être « dotées de moyens supplémentaires », n'occupe qu'un paragraphe, aussi congru que la qualité des relations entre le Grand Lyon et la Région Rhône-Alpes, entre l'auteur et un Jean-Jack Queyranne que tout oppose, jusque dans l'exercice managérial et décisionnel.
En définitive, c'est à une tentative de redéploiement du « nouvel individualisme », synonyme davantage de « libre arbitre » que de repli, puis à son harmonisation avec les valeurs, agressées mais elles aussi renouvellement, de la solidarité, que le « social-réformisme » cher à Gérard Collomb aspire. « Réconcilier principe d'autonomie et sens de l'engagement collectif », appelle d'ailleurs en écho l'universitaire lyonnais Philippe Courcuff. À chaque Lyonnais de juger si dans sa ville le maire est parvenu à l'appliquer… et à chaque lecteur de considérer si la place de l'auteur est encore au Parti socialiste.

 

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