CESER : à quoi sert-il vraiment ?

Par Denis Lafay  |   |  2906  mots
Investiture du nouveau conseil économique et social de Rhône-Alpes. ©Emmanuel Foudrot (Crédits : Emmanuel Foudrot)
Le Conseil économique, social et environnemental régional s’apprête, le 12 novembre 2013, à “changer de peau”. A l’emblématique Bruno Lacroix succède la Drômoise Sybille Desclozeaux, et la moitié des 122 conseillers fait l’objet d’un renouvellement.

L'institution socioprofessionnelle, émanation de la Région Rhône-Alpes, produit préconisations et rapports afin d'éclairer décideurs politiques, publics, institutionnels et même privés sur les grands enjeux économiques, sociaux, sociétaux ou environnementaux. La qualité de ses contributions est saluée, et pourtant la reconnaissance, la lisibilité, et même la crédibilité ou l'utilité de ce creuset unique de dialogue et de confrontation d'idées, sont contestées. Victime - à raison - de ses errements endogènes mais aussi - à tort - de sa singularité organisationnelle et identitaire, le CESER a toujours un avenir. Mais lequel ? Il aura passé neuf années aux commandes de l'institution, après l'avoir fréquentée dès les années 80 en qualité de président du Centre des Jeunes Dirigeants. Le 12 novembre 2013, Bruno Lacroix cède les rênes du CESER, expression régionale du Conseil économique, social et environnemental (CESE) présidé par Jean-Paul Delevoye, à Sybille Desclozeaux, elle aussi "figure" du patronat et de l'industrie - cette ex-avocate mère de sept enfants dirige ERTM (Études et Réalisations techniques et mécaniques), a présidé l'UIMM Rhône-Alpes et est vice-présidente de la CCI de la Drôme en charge de l'industrie. A l'heure du "bilan" de Bruno Lacroix, quelques voix, y compris dans son "camp" syndical, persiflent bien son style excessivement "directif" ou vitupèrent la concentration du centre névralgique de l'organisme dans les mains d'une garde rapprochée composée outre de lui-même des deux vice-présidents et du délégué général - Gérard Combe, dont la loyauté à son président et l'entendue des prérogatives sont louées mais aussi peuvent agacer. D'autres déplorent une considération insuffisante des sujets "sociaux" - résultant, pour les détracteurs de Bruno Lacroix, de sa conviction, "erronée", que "seul l'économique entraîne le social" ou que ce qui en matières managériale et sociale "fait stratégie" au sein des entreprises est "l'affaire exclusive" des dirigeants, mais au contraire, pour ses partisans, épousant la "sage" volonté de ne pas embastiller l'institution dans un sanctuaire du dialogue social et de maintenir l'établissement "à sa place" -, critiquent une gouvernance parfois "cadenassée", regrettent une organisation décisionnelle trop pyramidale et décalée du complexe et subtil maillage matriciel endogène, voire même le soupçonnent de porter une attention particulière à quelques dossiers en résonance concrète avec le métier de son groupe industriel Aldes - dont il préside le conseil de surveillance. Il n'empêche, Bruno Lacroix affiche un bilan que même les organisations syndicales "salariées" ou les plus fins observateurs au sein de la Région Rhône-Alpes - à laquelle le CESER est agrégé - plébiscitent.

Laudateurs

Indéniablement, sous son impulsion nourrie par une double culture de "l'intermédiation" et du "consensus constructif", l'établissement a accru sa visibilité et sa respectabilité, il a produit des rapports et préconisations dont les thèmes ou les voies de diffusion ont dépassé le périmètre de l'institution Région, il a engagé d'opportuns redimensionnements - création de la Section Prospective ou de l'Institut Confluences voué à la promotion de la filière industrielle - et a été l'architecte du "Hub de la finance", pôle d'orientation financière né en 2012 des conclusions des Etats généraux de l'industrie et destiné aux PME-TPE. En interne, Bruno Lacroix a fait évoluer la gouvernance, a "ouvert" l'un des deux postes de vice-président au collège 3 dit "de la vie collective et associative" et jusqu'alors marginalisé voire raillé, il a œuvré à l'incorporation, à la dépersonnalisation et à la diffusion des enjeux environnementaux, il a su "écouter", manager, et guider une assemblée extraordinairement hétéroclite. Nonobstant les crispations ou les irritations que de telles décisions ont sécrétées chez quelques-uns des 122 membres peu habitués à être ainsi "bousculés" ou rétifs à son interprétation "libérale" des enjeux territoriaux, celui qu'un de ses contempteurs syndicalistes reconnait "jouir d'une aura exceptionnelle chez les salariés de son entreprise" a introduit une discipline, une rigueur et des process méthodologiques et organisationnels autant inhérents à sa personnalité ou à ses convictions qu'hérités de son passé de "patron". Dirigeant chrétien volontiers considéré "rigide" voire "réactionnaire" sur certains thèmes de société, il a régulièrement surpris son auditoire par des prises de position audacieuses "là où on ne l'attendait pas" ; ainsi le vice-président Antoine Quadrini représentant l'Union régionale des fédérations des œuvres laïques, de retenir "parmi d'autres exemples" sa "farouche" détermination à agir sur la prévention de l'exclusion. Enfin, son expérience multi-décennale du fonctionnement des organisations patronales ou institutionnelles, et sa "science" des rapports de force et des jeux de pouvoir, ont soustrait le CESER à la menace d'irréversibles blocages et pavé sa marche en avant. Et ainsi Bruno Bouvier, secrétaire général d'une CGT Rhône-Alpes pourtant écartée des alliances stratégiques que le collège 1 dit "patronal" établit secrètement au gré des circonstances et des opportunismes avec FO ou la CFDT (lire encadré p.34), certes d'admonester sa "gestion du CESER comme une entreprise" et sa logique prééminente de "chef", mais surtout de rendre honneur à ses "indiscutables compétences" et à ses "qualités de visionnaire, tout entier tourné vers l'anticipation et la prospective". Reste que le bilan d'un homme n'équivaut pas toujours à celui de l'organisme qu'il orchestre. En l'occurrence, les dissonances sont pléthore. Et interrogent jusqu'à l'utilité voire même, dans un contexte de traque des dépenses publiques et de "choc de simplification", la pérennité de l'établissement.

Alchimie

Ce dont souffre en premier lieu ce dernier, c'est de sa propre… richesse. Celle-ci résulte de la singularité d'un aréopage unique dans le paysage institutionnel, puisqu'il inscrit son labeur dans le temps long et réunit les représentants des principales composantes de la société civile : traditionnels syndicats patronaux et salariés, mais également organisations corporatistes, et associations de tous horizons portées aussi bien sur l'enseignement que sur l'insertion, sur l'environnement que sur l'éducation, sur la culture que sur l'artisanat ou la lutte contre la pauvreté. Cénacle qui certes est demeuré figé dans son empreinte originelle, dont la composition ne reflète plus précisément l'échiquier du dialogue ou la réalité économico-sociétale, et qui, en dépit des mesures engagées à l'occasion du renouvellement de cet automne, se révèle insuffisamment jeune, féminin, et représentatif de la France ethnique de 2013… Mais aussi cénacle qui d'une part décloisonne et désenclave des compartiments entiers de la société traditionnellement imperméables les uns aux autres, d'autre part sanctuarise un précieux espace de dialogue et de confrontations d'idées auquel contribuent des membres aux compétences et aux degrés d'implication naturellement inégaux mais dans leur ensemble plutôt reconnus - "un tiers d'acteurs véritables, un tiers de suiveurs, un tiers de membres en priorité concentrés sur leur cause personnelle et les luttes d'influence", résume Gilles Maurer, président de Syntec Rhône-Alpes et coordonateur du collège 1. "L'alchimie du CESER", souligne Gérard Combe, c'est qu'"ensemble" ses membres constituent une compétence collective qui peut dépasser la somme des compétences individuelles. Nait alors une "impressionnante" dynamique de propositions. Et l'enveloppe collective sous laquelle elle s'abrite exhorte chaque composante à "oser" des prises de position inenvisageables ou inaudibles dans d'autres circonstances. On devine les vertus pour un président d'association familiale de découvrir les problématiques d'emploi dans le secteur industriel, pour un dirigeant d'organisation patronale de prendre conscience de la paupérisation des jeunes des cités, ou pour un élu syndical d'être sensibilisé aux enjeux environnementaux. Surtout lors­qu'une fois revenus dans leurs chapelles respectives, ils "importent" les débats partagés au CESER.

Les revers du consensus

Mais à plusieurs endroits, le bât blesse. L'entremêlement des intérêts au sein des (ou entre) collèges dissuade d'"ouvrir" des dossiers aussi essentiels qu'explosifs. Exemple ? Le financement, opaque, de la formation professionnelle, qui "nourrit" et même compromet artificiellement l'ensemble des organismes paritaires. La synthèse rédactionnelle des débats initiés dans les neuf commissions puis "traités" en assemblée, s'assujettit à la règle supérieure du compromis - rebaptisé "plus petit dénominateur commun" par les plus critiques, et "consensus de construction" par Gérard Combe -, dans le sillon de laquelle peuvent dominer l'édulcoration des contributions, l'aseptisation des conclusions, la fadeur des préconisations. De Gilles Maurer à Antoine Quadrini (vice-président, membre du collège 3), de Raymond Faure (président de la Frapna Loire) à Bruno Bouvier, le constat est unanime. Or prospective et consensus sont antagoniques, observe l'ancien directeur général des services de la Région Gilles Le Chatelier, et même forment un oxymore. Ne sont-ce pas davantage des lignes de fractures et des brèches idéologiques que jaillissent l'au­dace et l'innovation ? A quoi le CESER sert-il si cette mosaïque bigarrée de personnalités, d'expériences, de compétences et de convictions, n'est pas autorisée à consigner officiellement la pluralité de ses composantes et la vitalité des confrontations qui animent les commissions ? Et comment espérer alors faire porter "haut" et "loin" la voix de l'établissement si la tiédeur, la prudence, l'obsession d'unanimité dictent la restitution des travaux ?, questionnent, en substance, nombre d'acteurs, également conscients que le sérieux, volontiers austère et roboratif desdits rapports, ne fait pas écho à la réalité des codes modernes de la communication.
En filigrane est interrogée la finalité des avis et travaux produits. Confinés à être seulement "préconisation", leur utilité est relative, et seul leur accomplissement dans le champ du réel semble pouvoir conditionner leur légitimité et leur rayonnement. "Faire vivre les préconisations : voilà la principale bataille que nous devons livrer", concède Bruno Bouvier. "Mais comment ? Jusqu'où ? Et avec quels moyens", soulèvent aussitôt d'autres protagonistes. Les initiatives de Bruno Lacroix ont permis d'élargir le spectre du possible. Et l'évolution annoncée de la gouvernance, affectant des vice-présidents spécifiquement au suivi des préconisations, cimentera cette tendance. Mais le résultat demeure(ra) insuffisant. L'aspiration, partagée au sein de l'établissement, d'arrimer le CESER à une responsabilité d'évaluation, officielle et indépendante, de la politique régionale demeure chimérique. La frugalité des ressources financières - un budget annuel consolidé inférieur à 3 millions d'euros, moins de 300 000 euros de budget de fonctionnement, et seulement 180 000 euros dévolus à l'Institut Confluences - n'est pas seule "coupable" ; l'inféodation de l'institution à la Région Rhône-Alpes, qui assure la totalité de sa dotation financière, y contribue également.         

Crise d'identité

Créé en Rhône-Alpes en 1972, le CESER a en effet pour vocation première d'honorer les saisines émanant de la Région, qu'elles soient obligatoires - examen de son budget - ou facultatives, mais aussi de produire des rapports sectoriels ou thématiques à visées analytique et prospective - parmi les derniers : Montagne 2040, Transition énergétique, Contrat de projet Etat/Région, etc. - que l'assemblée, les vice-présidences et les services concernés au sein de la collectivité présidée par Jean-Jack Queyranne ingèrent et exploitent. Ou plus exactement sont censés ingérer et exploiter dans le cadre de leurs prérogatives. Car en réalité, la plupart de ces travaux sont au mieux poliment salués au pire ostensiblement ignorés des débats et de la stratégie régionaux. Que les auteurs de la prochaine délibération de la Région sur la vie associative n'aient pas daigné solliciter les membres du collège 3 lors de sa préparation est l'une - des nombreuses - preuves. "Objectivement, au sein de la Région on s'en fout", ose même un observateur clé. Certes, des préconisations ont nourri substantiellement les politiques ou les schémas de développement régionaux, mais personne au sein du CESER ne masque son dépit, récurrent, devant la faible considération réservée à ses travaux de l'autre côté de la rue Montrochet dans le quartier lyonnais Confluence. Personne ne conteste non plus que la proximité idéologique ou politique entre certains membres des enseignes siamoises sinon lézarde l'indépendance et fissure l'intégrité des avis, en revanche conduit à assouplir quelques positions critiques….D'autre part, indépendamment de la "qualité" du tandem formé par leurs présidents et qui conditionne la réciprocité des considérations - à ce titre, à la grande froideur qui caractérisa le début de leur "collaboration" a succédé entre Jean-Jack Queyranne et Bruno Lacroix une relation franche, sincère, de confiance et même constructive, fécondée dans la mise au ban progressive de leurs préjugés "politiques" respectifs, dans l'apprentissage de leurs singularités personnelles, enfin dans l'auscultation commune de dossiers majeurs et sensibles (pavillon rhônalpin à l'exposition universelle de Shanghai, soutien aux acteurs industriels, etc.) ; "la crise économique et la nécessité d'y faire front ensemble les ont rapprochés", corrobore le vice-président CFDT Michel Weill -, les deux institutions souffrent d'une même crise d'identité et donc de reconnaissance : périmètre géographique disproportionné, frontières artificiellement définies, hétérogénéité et rivalités historiques, culturelles, et politiques des territoires… Elles se retrouvent également prisonnières d'une double actualité : la réforme de la décentralisation et de l'action publique, et le combat autant idéologique qu'institutionnel que livrent partisans de la métropolisation et de la régionalisation - enflammée à Lyon depuis l'annonce de la scission du Département du Rhône confiant au Grand Lyon l'ensemble de ses compétences sur le territoire commun - et dont l'issue conjuguée interrogera l'avenir du champ d'intervention du CESER.

Discrédit

Ultime écueil hypothéquant la reconnaissance du CESER : celle - sur laquelle la leur est indexée - que l'histoire et l'organisation politiques dans l'Hexagone réservent à la société civile et aux corps intermédiaires. D'aucuns parmi ces derniers - syndicats notamment - se disqualifient peu à peu et appauvrissent leur propre légitimité. Mais, selon un incroyable paradoxe, le dénigrement dont ces intermédiations sont victimes croit proportionnellement à la déliquescence de la représentation politique. Là où leur utilité est attendue pour riposter au déficit démocratique et colmater les brèches "du" politique, ce dernier semble s'escrimer à l'étouffer. Et dans ce domaine, l'acharnement auquel le Président Nicolas Sarkozy, obnubilé à dissoudre ce qui entravait l'exercice direct du pouvoir, s'était appliqué pour les discréditer aura été dévastateur. Difficile, dans ces conditions, de ciseler la crédibilité desdites intermédiations.
C'est dans ces conditions, délicates et contraintes, que Sybille Desclozeaux prend ses fonctions. Elle ne manque pas d'atouts : femme, "non lyonnaise", patronne "de terrain" au parcours personnel admirable, et réputée pour son approche managériale collégiale et empathique. Atouts qui, selon une source particulièrement qualifiée au sein de la Région, n'auraient pas fait l'unanimité au sein du Medef, la branche "dure" de l'organisation patronale "doutant des capacités de l'élue drômoise à 'tenir la baraque'" et à gouverner dans les abscons méandres tactiques et politiciens de l'institution. "Il est exact", concède l'un des hiérarques du CESER, qu'elle ne possède pas le même "pedigree" syndical ni la même "envergure" institutionnelle dans le terreau desquels son prédécesseur s'était immédiatement et naturellement imposé ; "souhaitons qu'elle fasse de cette carence une force, s'appuyant alors davantage sur le collectif et dépersonnalisant l'établissement". Sybille Desclozeaux disposera d'une étroite marge de manœuvre. Elle devrait poursuivre le sillon creusé par Bruno Lacroix, tout en "simplifiant" et en "redynamisant" un fonctionnement que le temps a "nécessairement" calcifié, pronostique Gilles Maurer, qui espère que le successeur de Gérard Combe sera recruté "non par la Région mais par la nouvelle présidente. Car, comme en témoigne ce que nous avons connu ces neuf dernières années, l'efficacité d'une telle institution est conditionnée à la complicité intrinsèque du tandem".

 

Fiche d'identité

122 membres, 3 collèges de 39 conseillers chacun (C1 représentant entreprises et activités non salariées, C2 réunissant organisations syndicales salariées, C3 rassemblant associations et organismes reflétant la vie collective et les préoccupations environnementales) et 1 collège de cinq personnes qualifiées nommées par le préfet.
9 commissions (économie et emploi, enseignement supérieur et recherche, solidarités, citoyenneté et développement personnel, etc.).
Jusqu'à la fin de la mandature de Bruno Lacroix, le bureau de trente membres était composé de 18 conseillers, du président, des deux premiers vice-présidents (formant le comité exécutif) et des neuf présidents de commission ; à partir du 12 novembre, le nombre de vice-présidents est porté à 9 (six d'entre eux étant chargés des relations avec les collèges et du suivi des préconisations), qui formeront le comité exécutif aux côtés de la présidente.