Philippe Grillot “Selon moi, la CCI Rhône-Alpes doit disparaître”

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Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
L’enquête qu’Acteurs de l’économie avait consacrée en mars à Philippe Grillot constitua une onde de choc dans les milieux économiques et institutionnels. Neuf mois plus tard, le président de la CCI de Lyon accepte de répondre aux conclusions qui font contestation de sa légitimité ou de sa crédibilité, et de s’expliquer sur une “nouvelle affaire”, celle de Lyon Basket Féminin dont Acteurs de l’économie révèle en exclusivité les dessous et les rebondissements.

Comment allez-vous ?

 

Très bien. Notamment parce qu'à mi-mandat cet automne nous faisons le constat que nous sommes largement dans les temps du Carnet de route édicté à mon arrivée en 2011. C'est source de grande satisfaction mais aussi un levier pour porter nos ambitions d'ici 2015 plus loin et plus haut.


Une affaire personnelle est venue polluer votre année 2013 : celle de Lyon Basket Féminin (LBF). Vous en étiez le président, jusqu'à ce que vous soyez contraint de démissionner le 15 avril après que le club alors en Ligue 1 ait été rétrogradé en division régionale. En cause : des négligences et même des fautes de gestion sanctionnées par la Fédération française mais aussi par les comptes, puisque la perte du club est passée en un an de 48 000 à environ 470 000 euros. Le club a finalement été réintégré en Ligue 1, mais demeure sous le joug d'une interdiction d'exercer pour certaines joueuses. Pire, il n'a cessé de frôler le dépôt de bilan pendant tout l'été, et vos - nombreux - détracteurs au sein du club ont pourfendu la duplicité et le comportement dilatoire dont vous auriez fait preuve. Est-ce l'affaire de trop ?

 

Certainement pas. Et la réalité du feuilleton éclaire la vérité. J'ai été sollicité pour prendre la présidence du club à l'été 2012. Il venait de connaître un événement important. En effet, quelques semaines plus tôt, il avait été rétrogradé sportivement en deuxième division, en même temps que son adversaire de Challes-les-eaux, mais lui pour des raisons économiques. Le président de LBF, Sernin Maréchal, avait alors conclu avec son homologue de Challes-les-eaux de fusionner les deux enseignes et ainsi de maintenir la nouvelle entité, Lyon - Challes-les-eaux, en Ligue 1. En contrepartie, LBF s'engageait à employer les principales joueuses savoyardes, et aussitôt un entraîneur de renom, Laurent Buffard, fut recruté. Et c'est pour accomplir la mutation du club, notamment financière - le budget bondit alors de 1 à1,5 millions d'euros - que l'on fit appel à moi. Ce jour-là, j'aurais mieux fait de me casser une jambe ! J'acceptai sans me méfier, sans prendre de précaution et notamment celle de procéder à un audit. La saison 2012 - 2013 fut un succès au plan sportif - le club finit sur le podium -, mais en dépit des efforts de certains sponsors, de l'arrivée de nouveaux partenaires que j'avais moi-même démarchés - Olympique Lyonnais, Robopolis, EM2C, pour un montant total de 300 000 euros -, et de mon propre soutien - j'ai injecté 150 000 euros en compte courant pour assurer le règlement des salaires - il était impossible d'équilibrer les comptes. Surtout, je prenais conscience que j'étais totalement seul aux commandes. Seul pour gérer, seul pour chercher des sponsors, seul pour assumer les taches administratives. J'étais comme le sparadrap du capitaine Haddock dans L'Affaire Tournesol ! Et en plus je devais faire face au double jeu de l'ancien président, qui secrètement ourdissait pour reprendre sa place. J'ai donc décidé de démissionner sans aucune contrainte de mon mandat de président.



Le 11 octobre, après plusieurs mois de tergiversations et de négociations, vous avez accepté d'abandonner votre créance personnelle de 150 000 euros. Qu'est-ce qui a finalement dicté cette décision ?

 

Il n'y a eu de ma part ni tergiversation ni négociation avec qui que ce soit, mais abandonner une somme aussi importante à titre personnel mérite réflexion d'autant que je ne suis actionnaire du LBF qu'à hauteur de 20 %. Ma rencontre avec le nouveau président Nicolas Forel, élu concomitamment à la dissolution du conseil d'administration et à mon éviction le 15 avril, fut clé. Ce basketteur de métier a été désigné dans des conditions similaires aux miennes neuf mois plus tôt : sans être préparé et informé des réalités, et sans compétences extérieures ou organisation sur lesquelles s'appuyer. Il m'a alors sollicité, et aux premiers échanges houleux ont succédé une empathie réciproque et même le regret de ne pas avoir pu se rencontrer plus tôt. En effet, une fois agglomérées, sa connaissance sportive du basket-ball et mon expérience de chef d'entreprise et d'élu consulaire auraient pu produire une association très efficace. Aujourd'hui, nous avançons en tandem, et je l'aide à trouver des sponsors.
Quant à la perte de 470 000 euros que vous évoquez pour la saison 2012-2013, elle doit être diminuée de cet abandon de mon compte courant et des provisions importantes comptabilisées sur cet exercice, mais à attribuer aux exercices antérieurs à ma présidence et à la gestion de mon prédécesseur (y compris auprès de sponsors : CNR, Conseil général du Rhône en provenance desquels  il avait promis environ 180 000 euros finalement jamais collectés).



*NDLR : Suite  à cet entretien et après plusieurs semaines de vissicitudes au sein du cénacle patronal, syndical et politique, Philippe Grillot était évincé de la présidence le 2 décembre.

Acteurs de l'économie a eu connaissance de chacune des pérégrinations depuis mai dernier. Les pressions de la Ville de Lyon - y compris pour vous assurer d'être maintenu dans un rôle au sein du club en récompense de cet abandon - mais aussi la menace concrète de poursuites au pénal ne sont pas étrangères à votre décision…

 

Je n'ai subi aucune pression. Les adversaires ont pu agiter le chiffon rouge du dépôt de bilan et des poursuites judiciaires, je suis bien placé - en tant qu'ancien président du Tribunal de commerce de Lyon, Ndlr - pour savoir que rien de ce que j'avais entrepris ne pouvait relever d'une telle issue. J'ai refusé le poste d'administrateur qu'on me propose de nouveau depuis août 2013.



Mais ne reconnaissez-vous aucune négligence ou faute personnelles ? Les explications de la Commission de contrôle de gestion (CCG) de la Fédération, à l'origine de la rétrogradation en avril, sont pourtant sans ambiguïté : "A plusieurs reprises et en dépit des reports d'échéance que nous avions concédés, la direction du club n'honorait aucune des obligations comptables et même ne se rendait pas aux convocations"…

 

Je n'étais pas en mesure de produire les éléments comptables. La faute à l'inorganisation du club, à l'esseulement dont j'étais l'objet, surtout aux errements du cabinet d'expertise-comptable incapable de me confier les documents administratifs. D'ailleurs, comme par hasard, aussitôt après ma démission, cesdits documents ont pu être remis à la CCG… J'ai l'impression d'avoir été victime et à plusieurs égards instrumentalisé. J'aurais du démissionner bien avant, dès que j'avais pris conscience de mon isolement et des conditions d'exercice de cette responsabilité.


Quelles contreparties à votre décision avez-vous obtenues ? Celle d'"étouffer" une affaire qui, étonnamment, a "échappé" aux autres presses que sportive, et donc de protéger votre mandat de président de la CCI de Lyon - une exigence à laquelle plusieurs sponsors auraient conditionné le maintien de leur engagement ?

 

Quel rapport entre la présidence d'un club et celle de la CCI ? Je n'ai réclamé et donc je n'ai obtenu aucune contrepartie. En cédant mon avance en compte-courant, j'ai simplement voulu participer à sauver le club, à assurer son avenir en Ligue 1, et à donner à Nicolas Forel le même type d'aide dont je n'ai pu bénéficier lorsque j'étais aux commandes.


Il reste d'importants retards de règlement auprès des organismes sociaux (Urssaf, Apicil) et fiscaux (TVA). Vous vous êtes engagé auprès de la direction du club à accompagner leur résolution. Comment vous y employez-vous ?

 

Ce passif fait désormais l'objet d'un moratoire, grâce auquel le remboursement sera étalé dans le temps en cohérence avec les capacités du club. A ce titre, mon geste a été déterminant. Il a même été l'élément déclencheur pour épargner un possible dépôt de bilan et conditionner favorablement les négociations avec les organismes sociaux et fiscaux.


L'identité et le comportement des sponsors d'un club sportif sont emblématiques du pouvoir d'influence de son président. Lorsque vous étiez aux commandes s'étaient ainsi mobilisé EDF, l'Olympique Lyonnais, la société de sécurité Byblos (prestataire de l'aéroport Lyon Saint-Exupéry), ou Robopolis - détenu par Bruno Bonnell, par ailleurs président du conseil d'administration d'EMLYON - pour des montants substantiels (de 50 000 à 100 000 euros). Depuis votre éviction, EDF devrait significativement réviser à la baisse son engagement mais Serfim, présidé par votre prédécesseur "honni" à la présidence de la CCI de Lyon Guy Mathiolon, a investi 50 000 euros…

 

Bien sûr, au début, l'engagement de Guy Mathiolon m'a interpellé. Mais, outre les liens familiaux qu'il entretient avec le manager Olivier Ribotta, il témoigne d'un attachement significatif au sponsoring sportif - notamment au sein du LOU. D'autre part, son groupe a besoin de communiquer, et le basket-ball féminin, depuis les JO de Londres, a le vent en poupe. L'Olympique Lyonnais ? Il n'est un secret pour personne que Jean-Michel Aulas et moi sommes très proches - avec mon éviction, il a d'ailleurs fait le choix de se retirer -, et d'autre part son massif investissement dans le football féminin était en résonance concrète avec le slogan de LBF : "Lyon gagne avec ses femmes". Enfin n'oublions pas que dans le contexte budgétaire de son club, il est particulièrement attentif à l'utilité de ses investissements. Quant à Bruno Bonnell, je lui ai demandé un service, voilà tout. Enfin, je ne suis pas à l'origine du contrat de partenariat avec Byblos.



PERSONNALITE, TRIBUNAL DE COMMERCE, TLF, AGAPE : RETOUR SUR L'ENQUETE


Revenons sur certaines conclusions de l'enquête qu'Acteurs de l'économie a produite en mars 2013 (lire sur www.acteursdeleconomie.com). Comment avez-vous pu être nommé juge en 1998 puis président du Tribunal de commerce de Lyon six ans plus tard après avoir été le président de plusieurs filiales du groupe de transports Extrans déclarées en cessation de paiement puis en redressement judiciaire à l'automne 1991 ?

 

Jamais je n'ai fait l'objet de condamnation lorsque j'étais en responsabilité professionnelle. Et d'ailleurs, en ce qui concerne Extrans et ses filiales alors reprises par le groupe Norbert Dentressangle - son directeur général Jean-Claude Michel me confiant leur gérance alors que la décision de dépôt de bilan avait été prise -, je suis demeuré aux commandes de ces établissements pour gérer leur liquidation à la demande non seulement du consortium qui avait repris les actifs mais aussi de l'administrateur judiciaire. Preuve que j'étais irréprochable.


Mais les statuts des tribunaux de commerce sont incontestables : l'article L723-4 du Code de commerce considère "inéligibles à la fonction de juge ceux qui ont fait l'objet d'une procédure de redressement ou de liquidation judiciaires"… et s'imposent au débat "moral", légitime, portant sur la justification des punitions infligées aux dirigeants qui ont connu des difficultés…

 

Je ne souscris pas à votre appréciation des textes. Lorsque j'ai été candidat au poste de juge en 1998, justement parce qu'on m'a demandé de faire profiter la justice des enseignements que j'avais retirés de mon expérience chez Extrans, j'ai fait la démonstration que je n'étais frappé ni d'interdiction de gérer ni de faillite personnelle. Et j'ai fait l'objet, de la part du Procureur de la République, d'un contrôle sur la compatibilité de mon passé avec les statuts.


C'est au nom d'une SCI personnelle, Agape, que vous êtes élu consulaire et donc président de la CCI de Lyon. Agape a pour particularités de générer un chiffre d'affaires famélique (moins de 30 000 euros par an) et des pertes proportionnellement abyssales (plus de 30 000 euros par an). Est-ce compatible avec une responsabilité de "représentant des entrepreneurs lyonnais" ?

 

De bonne foi, je me suis présenté sur les listes au titre de cette société de défiscalisation immobilière, alors que j'aurais pu aisément soit transférer à Lyon le siège de mon entreprise EM2S 18 soit solliciter auprès de quelque ami entrepreneur un siège d'administrateur. Je n'ai simplement pas été très calculateur - c'est d'ailleurs l'une de mes négligences. Mais n'oublions pas les conditions, hâtives, dans lesquelles je me suis trouvé tête de liste CGPME et qui ont relégué cette situation personnelle loin de mes préoccupations.


A la tête du syndicat de transports TLF, vous avez laissé un bilan antagonique. Vous avez conduit avec succès les négociations en 2009 jugulant le risque de grève générale en France, mais votre tactique a provoqué le départ d'un grand nombre d'entreprises adhérentes (EB trans, Fedex, Mory, Norbert Dentressangle, De Rijke, Samat, etc.). "Dans cette bataille, il nous a trahis, et a joué son intérêt personnel contre l'intérêt général", vous reprochent vos détracteurs…

 

De quoi me fait-on le procès ? J'avais l'accord du conseil d'administration de TLF et donc de toutes ces entreprises que vous citez pour conduire ces négociations en son nom mais aussi pour l'ensemble des syndicats. TLF et son "rival", la FNTR, regroupent des profils d'entreprises assez distincts : le premier rassemble surtout des commissionnaires, le second plutôt des sociétés de transport routier. Et il est exact que l'issue des négociations, grâce à laquelle nous avons pu enfin clarifier le système de rémunération, extrêmement opaque, des chauffeurs, n'a pas plus à tout le monde. Mais je l'assume. Et quel intérêt personnel aurais-je eu à défendre ?



Par la faute de cette hémorragie, TLF est devenu exsangue…

 

La crise économique n'a épargné aucun syndicat professionnel, car elle affecte les cotisations des sociétés adhérentes. Et je constate qu'aujourd'hui les "frères ennemis" procèdent à un rapprochement croisé de leurs métiers pour endiguer ces effets.

 

Votre trajectoire professionnelle est marquée par quelques fulgurantes et imprévisibles irruptions - notamment à la tête du Tribunal de commerce, de TLF ou de la CCI de Lyon. Peut-on les expliquer autrement que par l'action souterraine de la franc-maçonnerie ?

 

Jamais mon appartenance à la franc-maçonnerie ne m'a aidé. Et je peux affirmer que j'ai quitté la GLNF (Grande Loge nationale française) il y a plus de dix ans, pendant que j'exerçais mon mandat de simple juge - en mars, il confiait à Acteurs de l'économie s'en être affranchi officiellement en 2011, Ndlr. Mon élection à la présidence du Tribunal de commerce, je ne la dois qu'au programme - fondé sur ma capacité à faire coopérer l'ensemble des parties prenantes, à aider les justiciables dans des batailles d'entrepreneurs que mon expérience de patron comprenait parfaitement, à mettre en œuvre une logique et des dispositifs de précaution et d'anticipation - et à la constitution d'une équipe d'excellents professionnels.


Une personnalité complexe et ambivalente, tour à tour affable et fuyante, généreuse et manipulatrice, chaleureuse et vicieuse, altruiste et opportuniste. Une personnalité secrète, imperméable, imprévisible. Insaisissable. Un bâtisseur ou une illusion. "Il est un mystère", un "homme à deux visages", juge votre prédécesseur à la présidence du syndicat des transporteurs TLF. Vous retrouvez-vous dans ce portrait ?

 

Objectivement oui, sauf vicieux. Il correspond globalement à ce que je suis, et si la cinquantaine de personnes que vous dites avoir rencontrées me dépeint ainsi, de manière aussi contrastée et large, c'est qu'ainsi je dois être. N'est-on pas tous manipulateurs lorsqu'on exerce des responsabilités comme les miennes ? Ce qui aurait pu me choquer, c'est que je sois traité de malhonnête. Ce qui n'a pas été le cas, puisque même mes pires détracteurs ne contestent pas mon intégrité.


"Il n'a pas de parole, ne tient pas ses engagements, n'assume pas ses actes", n'hésite toutefois pas à confier Daniel Gouffé, président d'ERAI…

 

Nous ne sommes pas "les meilleurs amis du monde"… Lui-même fait-il l'unanimité ? N'est-il pas contesté ? Il a fait l'amalgame entre sa fonction et son rôle d'époux. Au sein de la gouvernance de Lyon Commerce International, à laquelle participait ERAI, nous avons décidé de donner un nouvel élan au World Trade Center et de faire évoluer l'équipe de direction. Madame Gouffé exigeait alors de devenir elle aussi directeur général alors que le poste était confié à Stéphane Quin. Nous avons refusé de doublonner cette responsabilité, et Madame Gouffé a exercé son droit à la retraite. Son mari a puni le WTC en retirant ERAI du pool d'actionnaires. Et a décidé de jeter l'opprobre sur moi.



LES CHANTIERS EMLYON, EUREXPO, INTERNATIONAL, REFORME CONSULAIRE


Unanimement, vous êtes considéré comme un "politique", d'ailleurs plutôt talentueux. Est-ce d'un politique qu'une chambre consulaire a besoin ?

 

Dans le contexte qu'elle traverse, ballotée dans une réforme endogène et une crise économique exogène qui toutes deux exigent des négociations et des arbitrages complexes, certainement. Je revendique d'être en premier lieu un président de terrain, et les missions que j'accomplis auprès des entreprises ou des associations en témoignent. Mais je sais également employer mes compétences de "politique" pour servir au mieux l'intérêt de tous ceux que la Chambre défend… et de la Chambre elle-même.


En avez-vous alors abusé dans le dossier EMLYON ? L'école est dans la tourmente depuis maintenant deux ans. 2013 marque l'échec du directeur général Philippe Courtier, qui a démissionné en juin, la désignation en catastrophe de Bruno Bonnell (Pdg de Robopolis) aux commandes opérationnelles de l'établissement le temps de trouver un successeur… "On n'en peut plus. Trop, c'est trop", confie en substance le corps social de l'école. Quelle responsabilité endossez-vous ?

 

Aucune. L'établissement était en souffrance depuis bien plus longtemps, victime de "Mollo-dépendance" ; l'ancien directeur général Patrick Molle avait réussi à dimensionner l'établissement à l'international et à le placer remarquablement dans les rankings, mais il avait abandonné les "clés de la maison" aux enseignants. Lesquels constituent un corps social très "particulier" - doux euphémisme. Or qui verse annuellement 3,2 millions d'euros à l'école ? Qui est propriétaire de l'immobilier ? Qui est le premier actionnaire ? Et qui est assujetti à des contraintes budgétaires ? La CCI de Lyon. Nous avons donc décidé de reprendre en main la gouvernance et d'exercer les légitimes pressions pour améliorer la situation organisationnelle et financière. Quitte à faire grincer quelques dents…


Mais le recrutement de Philippe Courtier fut pour beaucoup une "évidente erreur de casting" et la désignation de Bruno Bonnell à la présidence du conseil d'administration tout aussi étonnante dans un tel contexte social, humain et culturel… Ne vous appartient-il pas d'assumer personnellement cette situation ?

 

On m'avait proposé la présidence, je l'ai refusée au nom de ce que je considérais être une confusion des genres. Bruno Bonnell a "mille idées à l'heure". Une partie d'entre elles est inapplicable, mais une poignée est géniale et justifie pleinement de l'avoir placé à la tête d'une école toute entière plongée dans la problématique de l'innovation et de l'entrepreneuriat. La situation actuelle, qui le voit cumuler les fonctions de président et de directeur général, est provisoire et cessera lorsque le successeur de Philippe Courtier aura été désigné - le processus est en cours et devrait se conclure prochainement. Quant à ce dernier, pourquoi devrais-je être tenu responsable de son échec ? Quelle légitimité aurais-je eu à invalider l'avis favorable émis non seulement par le chasseur de têtes mais surtout par le search commitee chargé de la mission ? Ce Polytechnicien, ancien hiérarque de Météo France et patron de l'Ecole des Ponts ParisTech était un honnête homme, mais il était formaté pour diriger davantage une "école publique d'ingénieurs" qu'une "école privée de commerce". Il avait refusé d'emménager à Lyon, se coupant d'autant plus de la vie sociale et professionnelle lyonnaise que sa nature ne l'exhortait pas à communiquer et l'entraînait à partager en priorité avec le microcosme ingénieur.


La gouvernance du parc d'expositions Eurexpo est appelée à évoluer radicalement. Vers quel modèle se dirige-t-on ? Espérez-vous toujours, comme vous le confiâtes en mars 2013 dans ces colonnes, que Reed Expositions vienne contester l'hégémonie de GL events à l'occasion de l'appel d'offres programmé théoriquement pour 2015 ?

 

Jusqu'à présent, la gouvernance d'Eurexpo était scindée entre l'association Cofil, en charge de l'immobilier et rassemblant institutions, syndicats patronaux, personnes morales et même physiques, et la société Sepel, responsable de l'exploitation et co-détenue par la CCI de Lyon (53 %) et GL events (47 %). La Cour des comptes a sommé la Chambre, présente dans les deux instances, de limiter sa présence à une seule afin de conjurer tout risque de conflit d'intérêt. Le Cofil est lui-même exposé à une alternative : les collectivités locales voudraient le transformer en syndicat mixte et s'accaparer sa "propriété", les organisations patronales Medef et CGPME souhaitent de leur côté sanctuariser leur participation et conserver le statut associatif, jugeant la contribution de l'établissement au développement de l'agglomération hautement stratégique. Le choix de la CCI de Lyon s'est porté sur Sepel.

Quant au bail commercial accordé à Sepel, il arrive à échéance en 2015 avec un droit de renouvellement - sauf décision contraire. Sepel répondra à l'appel d'offres lancé par le Grand Lyon. Je n'ai pas à me prononcer sur la pertinence d'une candidature de Reed Expositions ; je sais simplement que l'entreprise candidatera. GL events ne postule-t-elle pas la gestion des parcs d'exposition parisiens ?


La future architecture administrative devra arbitrer entre "métropolisation" et "régionalisation", et interroge en premier lieu Rhône-Alpes et l'agglomération lyonnaise, puisque cette dernière tout à la fois bâtit un axe vers Saint-Etienne et sera aux commandes d'une des premières métropoles européennes depuis l'accord de partition avec le Département du Rhône. Dans votre esprit, la réforme consulaire déplaçant progressivement le centre névralgique et décisionnel des chambres locales vers l'échelon régional est-elle inopportune ?

 

Je ne la déclare pas inopportune. En revanche, elle a été aussi mal préparée que mal appliquée. Mal préparée car elle a été imposée verticalement, mise en œuvre d'abord par "le national" puis relayée par "le régional" et enfin ordonnée au "local", c'est-à-dire les CCI des territoires, là où pourtant "vit" l'économie réelle. Cette logique descendante caractérisait d'ailleurs le fonctionnement de la Chambre lorsque j'en ai pris la présidence. J'ai alors décidé d'inverser le sens de la pyramide, et invité les 70 000 ressortissants à formuler leurs vœux et leurs exigences afin d'aider les élus et les salariés à bâtir une feuille de route. Et elle est mal appliquée, parce que la vocation même - et totalement légitime - de cette réforme, établie dans le cadre de la RGPP (Révision générale des politiques publiques), était de diminuer les dépenses en rationalisant les services et en mutualisant les actions. Ce qui n'est nullement la réalité. L'Hexagone dénombre 130 établissements, et je constate l'inflation des coûts du système consulaire, car les échelons national et régional se structurent, recrutent à l'extérieur plutôt que de puiser dans les ressources humaines des CCI territoriales, ni n'organisent ni n'harmonisent l'affectation des compétences. Pourquoi n'est-on pas parti de la réalité des CCIT pour construire ensuite le périmètre de compétences des seuils régional puis national ? Cette situation est invivable. Je fustige cette schizophrénie qui voit d'un côté les patrons d'entreprise chaque jour travailler à être moins dispendieux et plus efficaces, de l'autre les établissements consulaires, qui sont leur représentation première, incapables d'honorer une telle exigence.
Enfin, les Chambres consulaires ont fait preuve de coupable négligence lorsque l'Etat leur a concédé un surplus de ressources sur les exercices 2012 et 2013. Cette manne "tombée du ciel" - 260 millions d'euros au niveau national - n'aurait pas du être affectée aux CCI régionales qui en avaient la responsabilité - et qui bénéficia à la CCI de Lyon à hauteur de 6 millions d'euros. Elle aurait dû profiter concrètement aux entreprises, par exemple sous forme d'allègement fiscal.


Le schisme entre apôtres de la métropolisation - dont vous êtes - et de la régionalisation pollue les débats et pénalise la dynamique collaborative des établissements autant politiques, consulaires, qu'institutionnels…

 

C'est malheureux, mais c'est ainsi. Le clivage est effectivement profond, alors qu'en réalité tout est réuni pour le résorber. Deux clans se font face : l'un est animé par le duo Gérard Collomb - Philippe Grillot, l'autre par le tandem Jean-Jack Queyranne - Jean-Paul Mauduy (président de la CCIR, Ndlr). Mais les choses peuvent encore changer.


Un symbole - parmi d'autres, nombreux - de cette fracture idéologique : l'international. Vous vous opposez à Jean-Paul Mauduy, qui estime qu'en la matière "la stratégie et l'homogénéisation des actions relèvent de l'échelon régional". En filigrane, c'est l'articulation des compétences en jeu - Aderly, ERAI, membres de la "Charte de partenariat stratégique en Rhône-Alpes pour l'accompagnement à l'export des entreprises", World Trade Center, etc. - qui est interrogée. Or la "guerre" qui sévit interdit toute coordination. Que proposez-vous ?

 

Mais déjà que l'on dialogue et que l'on harmonise nos actions ! Et ainsi nous couperons court aux inepties les plus folles. Exemple ? Il y a dix-huit mois, Gérard Collomb et moi avons reçu une délégation de Pennsylvanie. Un représentant de la Région Rhône-Alpes assista à l'événement. Cet été, cette même Région Rhône-Alpes a organisé un déplacement dans l'Etat américain… sans même que le Grand Lyon ou la CCI de Lyon n'y soient associés ! Dans le double contexte de crise que traversent les entreprises et de restriction budgétaire auquel toutes les collectivités sont assujetties, a-t-on les moyens d'une telle gabegie ? Non. Elle est même coupable. Si dénoncer ce type de manquement c'est faire de la politique, alors je revendique haut et fort d'être un politique.


A l'heure du "choc de simplification", la CCI de Lyon a-t-elle vocation à demeurer ainsi formatée alors qu'elle n'est distante que de quelques kilomètres du siège de la CCIR ? Ne faut-il pas même envisager sa disparition ?

 

Ce débat est légitime. Mais l'établissement qui, selon moi, devrait être effacé n'est pas celui que vous évoquez. Qui compte sur le terrain ? Qui fait sens dans les entreprises ? Qui connait les problématiques locales ? Les CCI territoriales. La responsabilité des CCIR devrait être circonscrite à coordonner et non à centraliser les moyens développés au profit des entreprises. Ou alors il faut assumer jusqu'au bout de retirer tout pouvoir aux Chambres locales et de conduire la démobilisation des troupes sur le terrain.



LE BILAN ET L'AVENIR


A mi-mandat, quel bilan objectif dressez-vous de votre action ?

 

L'axe cardinal de mon programme de campagne était "proximité" et "entrepreneuriat". Cette plus grande proximité constituait l'un des principaux vœux des ressortissants. Nous avons déployé sur le territoire sept agences - la dernière à Corbas, dans un bâtiment nouveau qui hébergera également les associations d'entrepreneurs. J'ai accompli scrupuleusement l'engagement de consacrer une journée par mois, accompagné d'élus de la Chambre, à arpenter le terrain et à rencontrer entrepreneurs, élus locaux, commerçants, acteurs de l'éducation afin de mettre en œuvre dans chaque bassin d'activité l'alchimie que nous déployons au niveau de l'institution. Grâce à cette stratégie, le positionnement et l'image de la CCI de Lyon ont évolué. Les entrepreneurs sentent véritablement qu'elle est désormais au service de leurs préoccupations.
La deuxième partie du mandat, je vais la consacrer au second volet : l'entrepreneuriat. Et agir pour qu'au niveau de la Chambre et de Lyon on lutte contre les obstacles, encore pléthoriques, à la création d'entreprise, et les menaces qui pèsent sur les dirigeants "coupables" d'avoir risqué et entrepris.



Concrètement, qu'allez-vous mettre en œuvre ?

 

La France souffre moins de création que de pérennisation d'entreprises. Il est relativement aisé d'initier un projet entrepreneurial, en revanche le taux d'échec à quatre ans est supérieur à 50 %. En premier lieu faute d'accompagnement. C'est pourquoi nous lançons d'ici la fin de l'année un Carnet de développement de l'entreprise. Il sera un peu à l'image du carnet d'entretien que le concessionnaire remet à l'acheteur d'une voiture neuve : nous proposerons aux entrepreneurs volontaires outre de les aider au moment de la création surtout de faire le point régulièrement avec eux, d'évoquer les paliers d'évolution, de rencontrer leurs équipes, d'examiner leurs business plans ou leurs plans de trésorerie, et de les informer des dispositifs de prévention des difficultés - notamment celui, REPI, développé par la Chambre. Cette notion d'accompagnement est capitale. Pour preuve le taux de pérennité des entreprises escortées dans le cadre de "Lyon, ville de l'entrepreneuriat", supérieur à 85 % à 5 ans.

D'autres actions doivent être saluées à l'exemple de Place d'échange pour financer les besoins en fonds propres des PME. Je pense avoir réussi à créer un climat de confiance et de collaboration entre les élus. A mon arrivée, j'ai décidé de confier quatre des dix postes de vice-présidents aux élus de la liste battue du Medef, et depuis nous travaillons main dans la main. Si l'on se remémore le climat délétère qui non seulement intoxiquait la Chambre mais aussi empoisonna les élections, un tel succès était loin d'être assuré. Nous avons également dépassé les clivages politiques et su faire reconnaître notre action auprès des édiles de tous bords. En matière d'enseignement et d'éducation, nous nous investissons substantiellement là même où jusqu'alors la Chambre pratiquait la politique de la "chaise vide". Notre engagement au sein de la Fondation pour les Universités en témoigne. Et illustre l'une de mes autres principales satisfactions : doter l'institution d'une dimension et d'une responsabilité citoyennes, jusque dans le monde de la culture : nous avons revitalisé les musées des Arts décoratifs et des Tissus, et nous nous impliquons comme jamais auparavant dans les Biennales, la Fête des lumières, etc.

Au débit de mon bilan, je place en tête la difficulté, faute de temps, d'avoir pu mener le combat contre les travers de la réforme consulaire. J'aurais tant souhaité qu'ensemble les opposants fassent front et obtiennent son interruption ou tout au moins sa reconfiguration… Mais il reste encore du temps dans ce mandat…


Medef Lyon-Rhône et CGPME se sont entendus pour faire liste commune lors du prochain scrutin consulaire. Il y a peu de chance que vous soyez leur candidat…

 

D'une part il faut être prudent. Si je me réfère aux propos pour le moins sibyllins que le président du Medef Bernard Fontanel a tenus sur le plateau de TLM le 9 octobre - "euh… disons que je ne suis pas hostile, mais l'élection n'est pas pour maintenant", a-t-il répondu en substance à Jean-Pierre Vacher -, cet accord semble encore loin d'être entériné… D'autre part, je ne me prononce pas sur la suite que je veux donner à mon engagement consulaire. Pour l'heure, j'honore sans retenue ma responsabilité. Le phénomène d'usure guette, et j'ai toujours milité pour l'unicité des mandats. Enfin, en 2015, j'aurai 64 ans, travaillé depuis quarante-six ans, et peut-être l'envie de profiter enfin des moyens que m'a octroyés la vente des mes activités d'entrepreneur. Reste que cinq ans c'est court pour accomplir son vœu, et qu'un "vrai projet consulaire", dans l'esprit de ce à quoi j'aspire, pourrait me convaincre de vouloir poursuivre. Si bien sûr les deux mandataires s'accordent.

 

*Suite  à cet entretien et après plusieurs semaines de vissicitudes au sein du cénacle patronal, syndical et politique, Philippe Grillot était évincé de la présidence le 2 décembre.

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