Francs-maçons : mythes et réalité

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Entreprises et franc-maçonnerie font-elles bon ménage ? Les « valeurs » humanistes portées par les différentes obédiences forment un terreau managérial généreux. Certains particularismes maçonniques, au premier rang desquels le devoir d’entraide, constituent tout à la fois une vertu humaine et, dans le monde de l’entreprise, un péril moral et une tentation d’affairisme. Avec pour seul arbitre l’éthique, au nom de laquelle chaque « frère » trace sa propre démarcation entre l’acceptable et l’inacceptable. Dirigeants d’entreprise, syndicalistes, magistrats, historiens, universitaires, « ex-frères » révèlent un monde bigarré, où progresse dans sa grande majorité une population qui met en tension – pour le meilleur et pour le pire – sa quête initiatique et sa nature humaine.

Le maçon n'est pas un patron comme les autres. Son devoir de « vivre » dans le monde profane son exploration et son exigence humaniste colore son mode managérial et entrepreneurial. Jusque dans les méandres qui peuvent tout à la fois embellir et défigurer « ses valeurs » et son éthique. L'application dans l'entreprise des particularismes maçons - lire encadré « Une rencontre amoureuse » - est censée produire une concrétisation heureuse. Jean-Michel Daclin, adjoint au rayonnement international à la ville de Lyon et au Grand Lyon, fondateur et ancien président de l'agence de publicité DDB Nouveau Monde, la résume : « un management participatif, l'absolue priorité donnée à l'homme, la recherche d'une adhésion profonde des salariés à la marche de l'entreprise ». Ecouter et respecter les collaborateurs, intégrer et synthétiser leurs opinions pour les rassembler, tolérer les différences et exclure toutes les formes de discriminations. Considérer de manière accrue toutes les parties de l'entreprise - y compris syndicales - régénératrice de dialogue social. Responsabiliser et autonomiser. Arbitrer équitablement et justement. Travailler. Etre disponible, pour accueillir au plus vite chaque salarié en demande. Accompagner, lorsqu'il y a séparation. Avec pour limite, précise Robert Favier, ancien dirigeant d'entreprise et membre de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), « le paternalisme ».
« Le patron maçon est tout sauf solitaire » poursuit l'ex-publicitaire, frère dans un atelier lyonnais du Grand Orient. Ses principes maçons ont enlacé ses convictions de « gauche ». Résultat : une grille des salaires écrasée, un capital variable auquel plus de la moitié des salariés avait souscrit, des primes annuelles égalitaires… Aux yeux de Gérard (GLNF), président d'une société agro-alimentaire, « le patron maçon a le devoir de prendre conscience du potentiel de ses collaborateurs, et de les aide à l'exploiter ». La traduction au quotidien est l'indulgence - le maçon doit être conscient de l'imperfection de son propre état et donc mieux admettre les fautes des autres -, et un rapport au temps plus harmonieux : « on prend le temps de décider et de (se) construire, on doit respecter l'autre dans toutes ses différences, mais aussi exiger beaucoup pour qu'il grandisse et progresse. Enfin, on aime se faire plaisir et faire plaisir ».
Pas étonnant alors que la restauration concentre un grand nombre de francs-maçons. « Toutes ces caractéristiques convergent vers une « clé » : la transmission. Le grand cuisinier repère un apprenti au fort potentiel. Il le prend sous sa coupe, l'aide à grandir. A son tour ce dernier devient performant et transmet ».

A faire rêver Gérard Collomb

Autant d'attributs que Bernard Platon (Grande Loge de France, GLDF), ancien dirigeant chez Thomson grand public, circonscrit à l'empathie et au devoir de transparence. « On n'est pas toujours obligé de mentir. Dire la vérité sur la fermeture programmée d'un site de production, c'est aussi responsabiliser les salariés et s'obliger à assumer et à être à la hauteur de ses propres responsabilités ». Une quête de transparence toutefois à bien des égards antagoniste avec l'opacité caractéristique de la vie maçonnique. Alain Pozarnik, Grand Maître de la GLDF, fut directeur commercial d'une entreprise de sécurité. Cette capacité « maçonnique » de faire grandir les collaborateurs avait pour effet de les doter « d'une connaissance d'eux-mêmes et donc d'une liberté de penser, d'agir ». Et de ne pas profiter de la crédulité de clients fragilisés par un cambriolage pour leur vendre des dispositifs disproportionnés. L'expérience de la hiérarchie non pyramidale de la GLDF lui servit à mettre en place une organisation où chacun « est à la fois au centre et responsable autour de lui ». Il assure être ainsi parvenu à maintenir « plus facilement » la motivation et l'implication de commerciaux naturellement érodés par le temps.
La manière dont Jacques administre sa petite commune (650 habitants) s'imbibe elle aussi des valeurs travaillées au sein du GO. « Toute décision publique doit répondre à une question : sert-elle l'intérêt des habitants, pris individuellement et collectivement ? Une commune est en soi un lien social que la municipalité doit consolider sans cesse ». Il veille à assurer aux nouveaux habitants les meilleures conditions pour s'intégrer à la vie municipale ; « alors nous limitons fortement les constructions immobilières ». Il a développé une intense politique sociale - crèche, centre de loisirs pour les adolescents - et veut rajeunir la population. Il déploie des liens « de grande proximité » avec les forces publiques, scolaires, associatives. Il étudie la candidature d'une entreprise aux effets que son installation va sécréter au sein du tissu social, et se permet ainsi d'éconduire celles dont l'activité, de l'armurerie à des effets polluants, dessert « le bien de l'homme et de la collectivité ». La vie du conseil municipal importe les principes maçonniques propres aux démocraties participatives. « Chaque membre du conseil est considéré avec la même prépondérance, et est fortement encouragé à prendre la parole. Le dialogue en sort enrichi ». Toute décision qui engage l'avenir de la commune doit conclure un débat que les protagonistes se sont donnés le temps de mener à son terme. Avant de mettre un dossier « chaud » sur la place publique, Jacques invite chaque membre du conseil municipal à le mûrir dans son entourage ; la décision finale n'en reflète que mieux l'intérêt « de toute la commune ». Résultat : une réélection choisie par 80% de la population. A faire méditer son « frangin » du GO Gérard Collomb.

Moutons noirs

Reste une évidence : la franc-maçonnerie n'est pas qu'une école de vertus. Elle constitue aussi une force de réseau et une zone trouble d'influence voire d'affairisme dont les ramifications ne sont connues que de leurs acteurs et, à ce titre, suscitent tous les fantasmes. Alain Bauer, ancien Grand Maître du GO, avait appelé à « karchériser » les loges pour les vider des corrompus. La GLNF cristallise la plupart des réprimandes. « Ses règles favorisent un business maçonnique » claque Olivier Diederichs, Grand Orateur du GO.
Rigueur et discipline contestées, mansuétude sur les motivations réelles des postulants, priorité à l'enrôlement de personnalités disposant d'une forte capacité d'influence, méthodes de recrutement prosélytes - « vous êtes frère de la GLNF ; dans votre entreprise quelqu'un obtient une promotion ; vous en faites part à votre loge qui va clairement le démarcher » soutient Olivier Diederichs -, importante concentration de patrons d'entreprise - selon le Grand Maître Provincial, ils représentent 17% des effectifs, auxquels s'ajoute « un grand nombre » de cadres supérieurs - … « Très tôt après sa création en 1913, la GLNF a compris que le terrain économique constituait un levier d'entrisme et de pouvoir dans la société, et donc le moyen d'atteindre rapidement une position d'influence » résume un haut responsable d'une obédience concurrente. Peut-on consubstantialiser le bondissement du nombre d'adhésions à la GLNF d'une part à la concentration de décideurs économiques d'autre part à cette réputation de creuset affairiste ? La GLNF n'accapare toutefois bien sûr pas la totalité des « mauvais maçons ». D'autant plus qu'ils ont des profils très divers.
Il y a d'abord ceux qui pénètrent dans la loge à des fins exclusives de pur lobbying et d'affairisme. Vite démasqués, parfois découragés par la contrainte des périodes d'apprentissage et de compagnonnage, ils semblent peu nombreux. Aucun frère interrogé - excepté Gérard Pappalardo, Grand Maître du GO battu lors des élections du 3 septembre - ne nie leur existence. Ces « brebis galeuses existent bel et bien. Toute organisation, quelle qu'elle soit, a ses moutons noirs. Il s'agit de les repérer, de dialoguer pour les dissuader, et de les isoler pour qu'elles ne gangrènent pas la loge ». Ils sont traqués par l'obligation de posséder un casier judiciaire vierge, et par une batterie de sanctions - jusqu'à l'exclusion - lorsqu'ils sont mis en examen et condamnés, par des accords inter-obédientiels qui informent l'ensemble des loges des motifs de radiation et doivent endiguer les « recyclages ». Certains dérapages « moraux » et éthiques, n'échappent pas au couperet ; moins de 24 heures auraient suffi pour exclure Jean-Pierre Soisson, suspecté en 1998 d'avoir courtisé les voix du Front National pour accéder à la présidence du Conseil régional de Bourgogne.

Les pièges de l'entraide

Ces dispositifs ne peuvent toutefois rien face aux dérives rampantes : des maçons pleins de vertus lors de leur engagement mais qui, une fois immergés dans les particularismes fonctionnels des loges - discrétion, proximités professionnelles, fraternelles - abâtardissent peu à peu leur comportement. Ces lentes négligences, et plus largement les « cas de conscience » ont pour cadre les zones d'ombre indicibles, qui gravitent autour d'un pilier majeur de la maçonnerie : le devoir d'entraide et la solidarité. Elles prennent souvent une forme impalpable : un coup de fil, un petit mot, une sollicitation entre deux coups de fourchette. Rien ne permet factuellement de cornaquer et de moraliser les rapports humains et professionnels entre frères liés par ce devoir fondamental.
Or certains métiers, qui impliquent un jugement et exigent un comportement impartial (magistrats, policiers, journalistes), ou vivent des liens économiques (entrepreneurs…), sont particulièrement exposés à une indulgence ou à un intérêt coupables. Doit-on arbitrer en faveur d'un frère contre un profane ? Quelle est la limite qui compartimente l'acte solidaire du favoritisme ? Quelles sont les frontières au-delà desquelles le principe de préférence en faveur d'un frère, par exemple lors d'un recrutement, d'un licenciement ou d'une promotion, devient amoral et discriminant ? Faut-il donner la priorité à la cause d'un frère ou au respect de l'équité vis-à-vis du monde profane et des règles républicaines ? A-t-on la liberté de refuser d'aider un frère dont on juge certaines pratiques peu morales ? A ces interrogations, l'interprétation et les réponses de chaque maçon oscillent dans une large amplitude, fixée dans les extrêmes d'un côté par un radicalisme exigeant et sans concession, de l'autre par des actes ouvertement scandaleux.

Cas de conscience

Certes, l'institution fournit des balises, néanmoins très rarement utilisées ; le GO permet à ses membres de saisir la justice maçonnique pour dénoncer les pratiques délictueuses - collusions - ou iniques - harcèlement, comportement antisyndical, management despotique… - d'un frère. Olivier Diederichs établit «  sans aucune ambiguïté » que le devoir d'entraide ne doit « jamais » entraver l'exercice intègre et libre de la profession, et prend pour référence l'équerre, symbole de la rectitude et du droit.  Mais chaque analyse converge vers l'éthique personnelle. Elle place chaque maçon devant sa conscience et sa propre conception des priorités. C'est au nom de cette éthique qu'un magistrat ou un juge prud'homale décident (ou non) de se dessaisir d'un dossier dont la partie adverse implique un frère, qu'un édile se retire (ou non) des délibérations octroyant un marché public auquel concourt un maçon, que des chefs d'entreprise acceptent (ou non) de s'entendre, que des maçons se coalisent (ou non) contre un concurrent profane… de véritables « cas de conscience » en réponse desquels les maçons interrogés livrent des propos tour à tour élusifs, sincères, fallacieux, purs.
L'embarras est profond. « Rien n'est plus humain que la préférence » estime Pierre, important entrepreneur dans le bâtiment. Auto défini « ayatollah », Jean-Michel Daclin dit se montrer « encore plus exigeant » avec un « frangin » qu'un profane. « La tolérance, c'est formidable. Mais elle est le pire des maux lorsqu'elle devient faiblesse ». « On est face à des situations complexes » résume Bernard Platon, qui affirme s'être séparé dans son entreprise de frères insuffisamment compétents. Il n'oublie pas lorsqu'aux commandes du comité de conciliation de sa loge il prononça la radiation d'un ancien vénérable, coupable d'agissements antisémites pendant la seconde guerre mondiale. Il était le parrain de son fils. Cela ne l'empêcha pas « d'être à ses côtés » au-delà de l'exclusion, et même à son chevet quelques heures avant sa mort. De son côté, Jacques, dont l'éthique est indexée sur le « strict » respect des lois républicaines, considère qu'il « honore » son engagement maçonnique chaque fois qu'il résiste à la tentation. Aux yeux de Richard, représentant syndical d'un établissement bancaire lyonnais, reconnaître que la propriété affective peut mettre en difficulté son intégrité, notamment dans l'exercice de sa profession, est « justement une preuve d'intégrité. C'est montrer qu'on est perfectible. Et c'est un préalable utile à la bonne gestion des situations délicates ».

« Faux frère »

Quelques situations donnent lieu à des interprétations antithétiques : dans le cadre d'un recrutement, lorsqu'un dirigeant donne sa préférence à un frère, est-ce au nom, irrationnel, de l'entraide maçonnique, ou à celui, justifié, des « valeurs » partagées dont le nouveau collaborateur fera profiter l'entreprise ? Une question qui vaut pour l'ensemble des mouvements spirituels. Et notamment pour les patrons chrétiens. « Quand on est maçon et qu'on a un poste en vue, des frères vous tirent la manche au nom de cette solidarité. Le risque est que la compétence ne soit plus le premier choix de recrutement » observe Pierre (lire « Le patron met en jeu sa liberté »). «  Jamais je ne recruterai un candidat qui affiche sa franc-maçonnerie comme passe-droit. C'est totalement contraire à l'éthique maçonnique » assure Jean-Michel Daclin. Paul, ancien propriétaire d'une entreprise de nettoyage, appelle à un juste équilibre : « Les coups de main existent. Il m'est arrivé d'embaucher un frère en difficulté. On peut faire du business entre maçons. Mais l'entraide ne doit pas être considérée comme une finalité et un droit. La limité éthique, c'est de ne pas systématiser ces comportements afin de ne pas produire une logique qui privilégie les maçons au détriment des profanes. Le devoir d'intégrité doit primer sur celui de maçon ».
« Notre loi, c'est la République. Si on traite plus favorablement un frère, on commet une faute fondamentale, qui prouve qu'on n'est pas maçon » juge Alain Pozarnik, dont la propre expérience démontre que l'attribut maçonnique n'assure pas de carapace : c'est dans des conditions « indignes » qu'il fut évincé de la société de sécurité dont il était directeur commercial. Elle était pourtant présidée par un frère. Un « faux frère ».
L'écart entre le vœu et la réalité prouve la sensibilité, âpre, de la situation, et « le pouvoir » des attributs affectifs tribaux, claniques, sur l'exercice de la raison et de l'intégrité. Le « procès » intenté par la vox populi profane est largement exacerbé par la puissance - plus ou moins vraie - des loges, par l'opacité de leur fonctionnement discrétionnaire qui excite les fantasmes et le mythe, enfin par la réalité de l'histoire ; jusqu'à la fin de la IIIème République, l'omnipotence des maçons aux plus hauts niveaux des instances politiques leur conférait une inquiétante position oligarchique.
La stigmatisation publique est aggravée à l'aune des exigences morales, éthiques, humanistes portées haut et fort par la franc-maçonnerie : l'exemplarité qu'elle promeut ne souffre aucun errement affairiste. Et la rivalité belliqueuse interobédiencielle, comme la propre arène de pouvoir, de carrières, de coups bas (lettres anonymes, mises en cause personnelles, avanies) que constitue la vie de chaque institution - la tumultueuse élection de Jean-Michel Quillardet au poste de Grand Maître du GO et la spectaculaire démission d'Alain Bauer l'ont récemment rappelé - participent au brouillement. Reste que cette vindicte est à bien des égards inique. Dans une société aseptisée par le principe de précaution, l'abolition du droit à la préférence, certes utile pour étouffer les discriminations, verse peu à peu dans un radicalisme et un dogmatisme contestables. La partie répréhensible des propriétés du « réseau » maçon n'est pas plus condamnable que celle qui caractérise les Rotary et autres Lion's. Et que dire des réseaux d'anciens élèves qui, selon des méthodes préférentielles tout aussi obscures et discriminatoires, organisent des lobbys d'affaires et conditionnent le recrutement des grandes entreprises ?


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