Christian Latouche proche du Front National

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(Crédits : Stéphane Audras/Rea)
Le fondateur de Fiducial est intervenu devant le bureau politique du Front National en amont des Régionales 2004 pour exposer des convictions qui, selon un de ses membres, épousent massivement celles du parti d'extrême droite. Et qui, avec la CGPME, ont bénéficié d'une puissante visibilité.

C'était à l'hiver 2003-2004. Christian Latouche intervient devant le bureau politique du Front National et expose ses « recettes » en matière économique et sociale. Notamment sur les TPE et PME, qui constituent un terreau de clients pour Fiducial et d'électeurs pour le FN. Aux yeux de Jean-Michel Dubois, membre du bureau politique et vice-président du groupe au Conseil régional Ile-de-France, Christian Latouche, « qui s'est entretenu avec Jean-Marie Le Pen », est un « contributeur » des réflexions et du programme économique du Front National. « Nous nous retrouvons dans une grande partie de ses propositions ».

Simple anecdote sur la fluidité de cette proximité entre Christian Latouche et le FN : Jean- Michel Dubois acceptait de faire parvenir à Acteurs de l'économie la « cassette vidéo » de l'intervention de Christian Latouche devant la CGPME du Rhône, affirmant que le discours était « similaire » à celui présenté aux caciques du FN le lendemain, elle parvenait à la rédaction, dans une enveloppe étiquetée « Fiducial ».

Anne-Marie Comparini effarée

Cette convergence d'intérêts entre Christian Latouche et le FN connaît un autre réceptacle : la CGPME - dont Jean-Michel Dubois fut vice-président dans le département de Seine-Saint Denis. Le président des représentations Rhône-Alpes et Rhône du syndicat patronal, François Turcas, confesse avec son voisin (la CGPME et Fiducial se font face rue Sergent Berthet, dans le 9ème arrondissement de Lyon) une « complicité de cœur extraordinaire» et lui sait gré de « toujours répondre présent pour soutenir financièrement nos manifestations ».

Point d'orgue, la fameuse conférence du 21 septembre 2002 qui consacrait les dix ans de la CGPME du Rhône et dont Fiducial fut le principal sponsor - avec une contribution de 15 000,00 euros - Christian Latouche y égrena un programme politique qui marqua les esprits. Un participant rapporte qu'Anne-Marie Comparini, alors présidente de la Région, et André Gerin, maire de Vénissieux, étaient « effarés. Même François Turcas était blême ». Un représentant de la CGPME confesse que l'invité de marque Renaud Dutreil, alors secrétaire d'Etat des PME éprouva un « réel malaise ».

A l'un de ses proches le désormais ministre de la Fonction publique avoua s'être « liquéfié ». Ce même témoin juge que l'emphase de Christian Latouche constitue une dérive « très grave vers l'extrême droite » au point que l'auteur ne lui apparaît « plus guère fréquentable ». « Un expert- comptable a un devoir de réserve et de neutralité. Jamais je ne me serais permis une telle sortie. Ou alors j'aurais changé de métier » complète Jean Bachelet, président de la Compagnie régionale Rhône-Alpes des commissaires aux comptes.

Même « fonds de commerce »

Latouche-Fiducial-CGPME-FN : équation parfaite ? La réalité est plus nuancée. Le Front National est certes une caisse de résonance naturelle des aspirations de Christian Latouche pour l'identité et la souveraineté françaises, de son rejet de la construction européenne, ou de sa haine du communisme. Une ancienne collaboratrice, pourtant favorable au personnage, s'avoue « marquée » par le radicalisme de ses déclamations lors des « arbres de Noël ». Mais ce militaire de réserve fut aussi longtemps très proche du RPR, et aucun témoignage n'évoque de concorde avec les dogmes xénophobes de la formation Le Peniste. Selon Didier Maïsto, collaborateur de Christian Latouche, cette correspondance serait celle « d'intérêts : puisque de nombreux clients sont au FN. II n'existe selon lui aucune raison de ne pas intervenir devant le FN ».

Du côté de la CGPME, rien n'atteste d'une quelconque collusion - idéologique, amicale, financière - avec le FN, l'élasticité des amitiés - et de l'opportunisme - de François Turcas, élu milloniste à la Ville de Lyon, déplaçant ses relations sur un large spectre de l'échiquier politique. Quant à l'exaltation et à la rhétorique des prêches de Christian Latouche, elles expriment une conception singulière de la France, de l'ordre, et de l'économie libérale qui agglomère ces complices. Mais la correspondance n'est pas qu'idéologique. Elle est aussi, plus prosaïquement, marketing : les patrons de TPE et de PME constituent un « fonds de commerce » commun à tous.

Des propos extrêmes

« Nous sortons de 25 ans de socialisme, ou plutôt de marxisme à la française ». Ainsi débute l'allocution de Christian Latouche devant un parterre d'élus CGPME. Elle devait être courte. Elle durera près d'une heure et constitue l'une de ses très rares sorties publiques. Le manichéisme et l'extrémisme de ses analyses démaquillent un peu mieux cette personnalité discrète. D'emblée, il anticipe que « Raffarin ne fera rien. Raffarin, c'est Jospin II. Pire, Jospin aurait mieux fait, puisqu'il connaissait les dossiers, lui ». La responsabilité de la « droite libérale » - « qui détient tous les pouvoirs pour cinq ans», y compris le « pouvoir syndical avec le Medef et la CGPME » - sera « totale en cas d'échec et apporterait la preuve qu'il ne peut plus y avoir d'alternance en France par la voie démocratique ».

Après un état des lieux cataclysmique de la France - « déclin, puis décadence, déchéance, décomposition... bientôt la disparition ? Le PIB/habitant français n'est plus supérieur en Europe qu'à celui de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce » -, Christian Latouche développe la suprématie des TPE et des PME. Puis flagelle l'Etat. « Moins on travaille dans une vie (...) plus le chômage est élevé » ( ... ) « Tous les économistes s'accordent à dire que l'on pourrait économiser 100 milliards d'euros (et 200 milliards en cherchant un peu) si l'Etat était dirigé comme une famille et comme une entreprise ».

L'Europe pilonnée

Les vitupérations contre la construction européenne sont sans équivoque. « L'espace de Schengen est incompatible avec une démocratie populaire. Or toutes les démocraties populaires ont fermé leurs frontières et ont empêché les gens les plus intelligents de s'en aller. Contrairement à nous » ( ... ) « Nous n'avons plus de monnaie et les autres pouvoirs régaliens sont moribonds : armée, police, justice, éducation, système de santé, retraites ». Par ailleurs, « toutes les entreprises nationalisées » depuis 1945 et 1982 sont en « faillite virtuelle, malgré des recapitalisations toujours plus importantes, et sont définitivement non concurrentielles pour cause de corporatisme et de soviétisation réunis ».

La nostalgie protectionniste et les tirades populistes s'intensifient à l'aune de « l'incohérence stratégique de la France » : « le salaire minimum espagnol est le tiers du SMIC français, et ceci sans parler des émigrés marocains. Conséquence : il ne reste plus qu'à brûler les camions espagnols dès qu'ils entrent en France, on verra la suite... ». Le déplafonnement de l'ISF a convaincu « les 800 premières fortunes françaises et 1 500 milliards de francs de capitaux » à l'exode, et l'auteur stigmatise l'émigration « des cerveaux » - « les éléments les plus brillants de nos grandes écoles s'installent en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis » - et des « créateurs d'entreprise ».

"L'imposture" des 35 heures

Quant aux 35 heures, elles incarnent le « meilleur de la créativité social-démocrate de la généreuse Martine Aubry » et relèvent de « l'imposture. On a dit aux gens qu'ils étaient de bons citoyens en devenant paresseux et en laissant le travail aux voisins ». Elles auraient bénéficié surtout aux cadres qui, « une fois passé les 40 ans, s'organisent à peu travailler », et leur non remise en cause par le gouvernement Raffarin provoque un « véritable désastre psychologique ».

Epilogue : les propositions. Considérant que les TPE seront « les seules à survivre à la mondialisation » et que la construction de la « Société Européenne » scelle l'exil de tous les sièges sociaux, Christian Latouche réclame pêle-mêle un cadre ad 'hoc pour les entreprises de moins de 20 salariés, la déréglementation et l'abrogation de « tout ce qui touche à l'interdiction de licencier », la suppression des lois sur les nouvelles régulations économiques - « un tissu de sottises qui parle de corporate governance et autres plaisanteries » - et sur la rénovation sociale, la restauration des « valeurs »....

Enfin, il appelle tous les petits patrons, qui « chaque matin se lèvent pour aller chercher leur becquée quotidienne » et sont « l'avenir du pays », à « s'unir ». Et le prédicateur exhorte le gouvernement à agir, au risque sinon que nous soyons contaminés par le « syndrome argentin » et par un « vote protestataire qui s'amplifiera dans des proportions que personne n'imagine ». Fait-il allusion à l'extrême droite ? Octobre 2004.

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