Animal, une espèce d'entrepreneur

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(Crédits : Sonsedska)
A quelques jours du lancement du cycle "Homo Animalis" (mercredi 3 octobre), organisé par Acteurs de l'économie-La Tribune en collaboration avec Boehringer Ingelheim, notre série de sept articles décrypte la manière dont l'espèce animale "entreprend". Si toutefois, il est possible de lui accoler ce verbe... Un animal innove, invente. Un animal impulse une stratégie, une vision. Un animal recrute, gère, manage son groupe. L'humain, espèce mammifère, porte l'ensemble de ces traits caractéristiques. Plus particulièrement le cadre ou le chef d'entreprise. Qu'en est-il des non-humains ? De ces animaux à plusieurs pattes, familiers ou sauvages, qui volent, nagent, marchent et qui s'appellent lions, loups, fourmis, abeilles, baleines, chimpanzés... Sont-ils des entrepreneurs ? Entreprennent-ils à l'image de leur cousin humain ? Notre second volet sur l'esprit d'entreprendre.

Pour consulter cet article en accès libre (initialement publiée dans le n°141 d'Acteurs de l'économie-La Tribune), souscrivez à notre offre d'essai gratuite et sans engagement.

À première vue, nous pouvons penser qu'un animal non humain innove, invente de nouvelles stratégies de chasse, fédère des congénères autour de lui, porte le reste du groupe, fait des erreurs, apprend les rudiments aux plus jeunes, impulse une vision, etc. Certains professionnels admettent que les caractéristiques du dirigeant d'entreprise (animal humain) appliquées à l'animal sont plausibles, tout simplement car la perception de l'animal a évolué et qu'il n'est plus considéré comme « une chose », décrite par Descartes : « Les animaux n'ont pas de psychisme et leurs mouvements se réduisent à un ensemble de processus purement matériels (mécaniques et chimiques). Les bêtes n'ont pas seulement moins de raison que les hommes, elles n'en ont point du tout. »

L'animal est aujourd'hui perçu comme une espèce à part entière avec des caractéristiques cognitives développées pouvant rappeler la manière dont se comporte l'homo sapiens individuellement ou en groupe, dans un environnement hostile ou hospitalier. À l'image du quotidien d'un entrepreneur.

Que dire des observations à l'origine de certains principes de management enseignés en équicoaching, où, grâce au comportement du cheval, les responsables de ressources humaines arrivent à mieux prendre conscience de leurs propres actes ? Que l'animal est aussi source d'inspiration pour l'humain qui tente de comprendre son intelligence et d'en tirer des applications concrètes et durables ? Nombre d'innovations technologiques utiles dans la vie quotidienne résultent en effet d'observations fines de certaines espèces, comme celle de l'araignée et de son fil qui a conduit à la création d'isolants contre le bruit ou de capteur optique, ou, la plus célèbre, celle des termites ayant inspiré les systèmes de climatisation. Des innovations issues du monde vivant qui portent le nom scientifique de biomimétisme.

Il entreprend à sa manière

Loin de n'être qu'une « chose », l'animal porte donc en lui des caractéristiques singulières à partir desquelles l'Homme s'inspire, se projette, se compare. Évidemment, l'animal ne va pas créer une SAS ou une EURL, mais il entreprendrait, à sa manière.

« Les découvertes ont montré les inventions dont étaient capables les animaux, relate Éric Baratay, historien à l'université Lyon 3 et spécialiste des animaux. C'est à ce moment-là que nous avons pu les considérer comme des individus et faire des parallèles avec les individus humains. »

Et de citer une étape majeure venant bouleverser le monde scientifique : le travail de la primatologue Jane Goodall découvrant, dans les années 1960, que les chimpanzés utilisaient des outils pour s'alimenter. « Une découverte incroyable, car l'humain pensait que les animaux raisonnaient en espèce et fonctionnaient plus ou moins de la même manière. C'était la première fois que l'on appliquait le mot "outil" aux animaux », s'émerveille Éric Baratay.

Pour le chercheur, il ne fait aucun doute que l'être humain et le non-humain ont des similitudes.

« L'entrepreneur est un Homme donc un animal. Nous avons aussi des parallèles dans les deux types de sociétés. Nous pouvons trouver des règles semblables à celles du management humain au sein d'un groupe d'animaux à quatre pattes, avec un chef, des outils, de la réconciliation, des compromis entre individus. Des analogies avec le monde de l'entreprise », ose l'historien, qui verrait les méthodes des sociologues des entreprises apporter davantage d'éléments scientifiques dans l'étude des animaux.

« Nous ne pouvons plus nous satisfaire des seuls aspects biologiques. L'animal a sa part culturelle, biologique et sociale. » Si l'animal entreprend, que fait-il alors ?

Succès et échecs

D'abord, « nous ne pouvons pas mettre tous les animaux dans le même panier, chacun disposant de capacités différentes », prévient Hélène Le Berre, éthologue, issue d'une famille d'entrepreneurs.

Quelques individus portent une capacité à innover que d'autres n'ont pas. Ils créent des techniques de chasse à l'aide d'outils, comme les chercheurs l'ont constaté avec les crocodiles mugger, en Inde. Ces derniers utilisent des bâtons pour attirer des oiseaux (leur future proie) à la recherche de matériaux de nidification. Les innovations peuvent aussi améliorer un quotidien, on le voit avec Imo, une femelle macaque du Japon qui eut l'idée de laver les patates douces dans l'eau de mer avant de les manger.

Certaines trouvailles résultent de l'évolution de l'espèce à travers les ères. Il en est ainsi pour les araignées.

« Apparues il y a 300 millions d'années, elles se sont adaptées à leur environnement, et notamment à la présence de l'homme qui prend de plus en plus de place. Elles ont dû se diversifier dans leur méthode de chasse », décrypte l'arachnologue Christine Rollard, enseignante-chercheuse au Muséum national d'histoire naturelle. Une question de survie.

D'autres sont le fruit du hasard, ou encore produites après l'apprentissage de l'erreur, selon Alain Boissy, directeur de recherche, Unité mixte de recherche sur les herbivores à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) de Clermont-Ferrand. Et les innovations sont issues de « l'animal de niveau intermédiaire dans la hiérarchie du groupe. Si les inventions ne sont pas toutes couronnées de succès, pour celles qui fonctionnent, elles seront tout de même diffusées ensuite au reste du groupe qui les adoptera par imitation sociale le plus souvent. Des aînés résisteront. Jusqu'à ce que le dominant reprenne à son compte la nouveauté qui, dans le cas contraire, pourrait remettre en cause son rang, explique Éric Baratay. Comme dans le monde humain, quand le smartphone est sorti, tout le monde voulait pouvoir en bénéficier. »

Domination et socialisation

À première vue, et une fois encore suivant les espèces, l'individu dominant, alors même qu'il porte la casquette de chef de groupe, ne fait pas tout. Son rôle est plus nuancé qu'il n'y paraît. Comme un dirigeant qui délègue certaines fonctions à d'autres cadres de son entreprise.

« Ce n'est pas forcément lui qui endosse le rôle de leadership, souligne Alain Boissy. Il ne recherche pas non plus à être en tête, mais c'est lui qui serait le premier à se nourrir s'il y avait une restriction alimentaire. »

C'est à lui que revient de prendre la décision finale. « Dans une meute de loups ou dans un troupeau de vaches, ce n'est pas le dominant qui indique la solution, abonde Éric Baratay. Mais lui qui décidera de la suivre ou pas, après qu'un congénère la lui aura montrée, et non le groupe. »

Un rôle essentiel qui ne fonctionne que s'il est bien entouré et fait régner un climat apaisé au sein du groupe. Une vie en communauté qui demande « cohésion, entente, coopération et bienveillance entre tous », avance Hélène Le Berre, afin d'adopter des stratégies de chasse, de défense, etc. Source de socialisation. « Peut-être est-ce là ce qui a manqué à l'être humain pendant des siècles. Nous savons que le travail collectif et collaboratif est source de cohésion et nous l'adoptons seulement depuis peu », commente-t-elle.

Le primatologue néerlandais Frans de Waal a ainsi mis en évidence le compromis, la conciliation et le pardon au sein d'espèces de primates après une situation conflictuelle. Une aptitude longtemps réservée à l'espèce humaine.

« Nous pouvons y voir, là, la vie d'une entreprise. Afin que le groupe soit performant, chaque individu doit prendre le temps d'observer, de faire des concessions, des compromis pour que l'entreprise avance », compare Éric Baratay.

Une situation qui n'est pas du tout relevée chez les araignées. Hormis « pour une vingtaine d'espèces qui vivent ensemble et se tolèrent pour chasser ou pour gérer les zones de nurserie, décrit Christine Rollard. L'araignée est un animal solitaire (comme beaucoup d'autres espèces animales, NDLR), inscrit génétiquement. Les jeunes vivent quelques jours ensemble, mais ensuite se dispersent afin d'éviter d'être mangés par les autres ». Pas de solidarité ni de pitié.

Humain et non-humain, même combat ?

Très proches, disposant de spécificités communes, ou de capacités différentes notamment cognitives, faut-il pour autant faire le jeu de la comparaison entre ces deux espèces ? Dans ce champ, deux écoles s'opposent.

« Quel intérêt y aurait-il à dire qu'un chimpanzé dominant gère des ressources humaines ou augmente la productivité du bâton à fouiller les termitières ou, comme on l'exprime trop souvent en éthologie, qu'il maximise son succès productif, avance l'anthropologue Florent Kohler, maître de conférences à l'université de Tours. Le fait de laver les patates douces comme le font les chimpanzés japonais est-il supérieur ou inférieur à celui d'inventer la pomme de terre frite ? Le problème est celui de vouloir hiérarchiser en permanence les actes et les formes d'intelligence ou de pensée. »

Éric Baratay l'admet sur un point : la hiérarchie. « Elle est assez complexe et n'est pas la même que celle que peut entretenir un salarié avec son directeur. » « Mais les entreprises performantes ne sont-elles pas celles qui savent manier la complexité ? », nuance-t-il. Biologiste et neurologue, Jacques Servière est plus radical. Pour lui, les animaux « n'ont pas d'âme », et refuse de comparer les deux espèces.

« Le monde économique se pose des questions lorsqu'il s'agit d'organisation, et donc porte son regard sur l'espèce non humaine pour s'inspirer, mais avec sa grille d'interprétation. Dire qu'un cheval est en colère est une projection de l'humain sur l'animal. »

Pour lui, l'être humain doit gérer des environnements plus complexes, qui demandent davantage d'intelligence, de technicité, et une meilleure compréhension du monde.

« Les chimpanzés ont un cerveau de 500 cm3 quand le nôtre est doté de 1 300 cm3, notre circuit de mémoire est donc plus développé et nous avons une plus grande capacité à faire d'autres choses, à parler, à écrire. Les animaux ne me semblent pas bien équipés pour y arriver même si nous avons des points communs dans les systèmes nerveux. Les animaux ne font pas de blagues. »

Subjectivité

Si quelques humains avancent que l'animal entreprend, ils le font toujours avec leur regard, leurs mots, mais aussi avec leurs idées reçues, conséquences des relations tumultueuses qu'entretiennent depuis toujours les deux espèces.

« Dire qu'un dirigeant est rusé comme le loup, dépensier comme la cigale, bâtisseur comme un castor a pris sa source dans les Fables de Jean de La Fontaine. Finalement, c'est très rudimentaire comme comparaison », souligne Éric Baratay. Tout comme réduire les fourmis et les abeilles au statut de machine sociale.

« Nous sommes dans la subjectivité que l'animal se fait du monde », avance Alain Boissy. Cependant, le chercheur met en avant ses recherches sur les capacités cognitives de traitement de l'information des bovins et des hommes. Elles sont très « proches ».

« Les bovins gèrent, transmettent, entraînent les autres vers une nouvelle source d'alimentation, innovent. En somme, ils ressentent des choses. »

Mais il se garde bien de faire des parallèles de toute sorte. « Nous sommes une espèce animale donc nous pouvons avoir des comportements proches à certains moments. Mais n'allons pas appliquer les mots de la gestion RH d'une entreprise à un groupe de vaches. Restons mesurés. » Néanmoins Hélène Le Berre reste convaincue que la comparaison est plausible. L'éthologue propose ainsi des conférences aux entrepreneurs comme la dernière, le 26 janvier, à Trégueux dans les Côtes-d'Armor : « Entrepreneur.e.s : prise de risque, innovation, droit à l'échec, ce que le monde animal nous enseigne ».

« Certaines espèces non humaines peuvent être aussi intelligentes que la nôtre, nous sommes en retard sur certaines choses et nous pouvons nous inspirer d'eux. L'humain n'est finalement qu'un animal comme les autres. Ce qui remet en cause notre statut et donne des droits aux animaux. »

Affirmer qu'un non-humain entreprend ne serait-il donc pas, finalement, porter le regard de l'humain sur une autre espèce vivante sans faire d'anthropomorphisme ? Car, si l'être humain est un mammifère, donc une espèce animale à part entière, n'est-ce pas, simplement envisager l'homme en miroir de ses cousins et concevoir l'entrepreneuriat comme l'affaire de tous ? « Ce n'est pas une spécificité de l'Homme, mais plutôt des espèces animales en général qui vivent en groupe et gèrent des environnements complexes », termine Alain Boissy.

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