Grand Prix : Jean-Dominique Senard, un dandy chez Bibendum

 |   |  1872  mots
(Crédits : Thierry Gromik)
Le 11 mai 2012, Jean-Dominique Senard prenait seul les rênes du groupe Michelin, et devenait le premier gérant à ne pas appartenir à la dynastie clermontoise. Depuis ses débuts chez Total, l’homme cherche à appliquer des "principes de respect et d’humanité" et à équilibrer rigueur de gestionnaire et préoccupation de dialogue social. De quoi honorer l'ADN du groupe aux 110 000 salariés pendant encore une année. Le PDG laissera, en effet, sa place à Florent Menegaux en mai 2019. Jean-Dominique Senard a reçu le Grand prix de la 12e édition de Prix de l'esprit d'entreprendre. L'occasion de (re)lire son portrait qu'Acteurs de l'économie-La Tribune avait réalisé le 4 janvier 2016.

Qu'il descende d'un avion avec neuf heures de décalage horaire ou qu'il préside l'assemblée générale annuelle des actionnaires à Clermont-Ferrand, Jean-Dominique Senard est toujours impeccable. Grand, mince, la raie sur le côté, l'homme aime les costumes sobres et les cravates bien mises. Difficile, également, de le prendre en flagrant délit de mauvaise humeur. Impossible non plus de l'imaginer sortir de ses gonds. À 65 ans, son allure de dandy lui confère d'emblée celle d'un lord anglais. Le fruit d'une certaine éducation.

Ce fils de bonne famille, né à Neuilly-sur-Seine, en 1953, auréolé du titre de comte issu de noblesse pontificale, suit d'abord son père ambassadeur aux quatre coins du monde : Le Caire, Rome, La Haye... Une "ambiance internationale" qui lui a "beaucoup appris". "Cette dimension paternelle m'a donné le goût de l'aventure et une certaine capacité d'adaptation", confie-t-il.

Le parcours scolaire est en cohérence avec le milieu familial. Élève brillant et discret, il suit les cours du collège et lycée privé Sainte-Croix-des-Neiges-d'Abondance en Haute-Savoie, sur les mêmes bancs que son camarade Christophe de Margerie.

"Nos parcours professionnels nous ont amenés à nous côtoyer à de nombreuses reprises et j'appréciais, à chacune de nos rencontres, son incroyable énergie", s'est souvenu Jean-Dominique Senard, lors du décès tragique, en octobre 2014, de son ami d'enfance.

Châtelain à Saint-Rémy-de-Provence

Diplômé d'HEC en 1979, après une maîtrise de droit, le jeune Senard fait ses gammes chez Total, où il exerce jusqu'en 1987 le poste de contrôleur de gestion et responsable des opérations de gestion des risques financiers. Puis il rejoint Saint-Gobain, occupant les plus hautes fonctions à la direction du financement jusqu'en 1995.

"C'est une période où je trouvais encore un peu de temps pour exercer mes fonctions de conseiller municipal à Saint-Rémy-de-Provence", sourit-il.

Il faut dire qu'à ses heures perdues, Jean-Dominique Senard se retire dans ce petit village cossu des Bouches-du-Rhône, où se trouve toujours le château de Lagoy, propriété familiale depuis 1677.

1996 marque un tournant dans sa vie professionnelle et une période plus tumultueuse pour cet homme sans vague. Jean-Dominique Senard entre chez Péchiney en tant que directeur financier pour terminer président. Il doit alors composer entre ses « principes de respect et d'humanité », qu'il érige toujours en pare-feu, et « la guerre de tranchées » qui agite le groupe.

"J'ai vu ce qu'était une entreprise mal née, dont la privatisation avait été mal préparée, se souvient-il. Les diversifications engagées étaient énormes et souvent hasardeuses. Je voyais bien que c'était fou !", raconte-t-il des années plus tard.

Enfin, l'aventure de l'OPA hostile du Canadien Alcan signe la fin de Péchiney : "Dans ce type de situation, on se trouve sur une ligne jaune et je m'étais fixé de ne jamais tomber du mauvais côté. Après avoir signé les accords avec Alcan, je suis parti en considérant que j'avais fait mon devoir d'État."

La parenthèse se referme et l'homme décide de prendre quelques vacances en famille. Alors qu'il s'apprête à décoller avec sa femme pour l'Afrique du Sud, son portable sonne. Au bout du fil, un jeune chef d'entreprise au nom de famille évocateur : Édouard Michelin.

"Je ne le connaissais pas personnellement, raconte Jean-Dominique Senard. Il voulait absolument me rencontrer le plus vite possible. Il voulait travailler avec moi. Je lui ai dit que je devais partir quelques jours. Mais il a préféré m'envoyer son jet privé pour faire l'aller-retour Paris-Clermont dans la journée !"

Une ascension fulgurante

Le jeune héritier de la dynastie lui propose de le rejoindre au sein du groupe. Jean-Dominique Senard part en vacances quand même et finit par céder trois jours plus tard à la proposition d'Édouard.

"C'était surréaliste lorsque j'y songe ! J'étais au fin fond de la savane, au milieu des zèbres, au Zimbabwe. Il m'a rappelé. J'ai donné mon accord et c'est ainsi que tout a commencé."

Jean-Dominique Senard

Malgré une apparente timidité, Jean-Dominique Senard a su imposer son style, alternant entre sa rigueur de gestionnaire et son désir de privilégier le dialogue (DR).

En mars 2005, Jean-Dominique Senard signe le début d'une « aventure humaine extraordinaire ». Il entre au sein du groupe clermontois en tant que directeur financier. Laisse Paris et ses tumultes pour s'installer dans un bureau avec vue sur les volcans d'Auvergne.

"À cette époque, je ne pensais pas une seule minute qu'un jour, je deviendrais patron de cette entreprise. Ce n'était d'ailleurs pas le sujet", assure-t-il.

"Je l'avoue, au départ, il n'était pas en tête de casting pour succéder à Édouard, car tout simplement ce n'était pas un Michelin, sourit Isidore Fartaria, patron du groupe Tittel et président de la chambre de commerce et d'industrie du Puy-de-Dôme. Mais sa capacité de travail, son intelligence et son empathie pour les autres lui ont permis de s'imposer non seulement comme un excellent gérant mais aussi comme un homme de grande valeur humaine."

À l'autre bout de l'échiquier politique, le maire socialiste de Clermont-Ferrand Olivier Bianchi est lui aussi conquis par le style Senard :

"Je le connais assez bien puisqu'il siège depuis déjà plusieurs années à la direction de l'Ecole supérieure d'art de Clermont. Jamais il n'a manqué un seul conseil d'administration, malgré un agenda de folie ! C'est un patron humaniste, avec qui nous avons engagé un partenariat fécond et intelligent."

Édouard, toujours pressé, l'initie à la galaxie Michelin et lui fait visiter trente-cinq usines en deux mois. L'ascension du nouvel homme de confiance est fulgurante. Et accidentellement précipitée... L'héritier du groupe familial, âgé de 42 ans, se noie au large des côtes bretonnes, en mai 2006 lors d'une banale sortie en mer. Destin tragique pour ce jeune capitaine d'industrie à l'avenir prometteur qui laisse l'entreprise en état de choc et 110 000 salariés dans le monde totalement désemparés.

Michel Rollier, cousin germain de François Michelin, alors cogérant, succède à Édouard et nomme Jean-Dominique Senard à son côté.

"J'ai travaillé avec lui pendant six ans avant de le proposer à ce poste. C'est un homme d'une grande probité qui correspond exactement aux valeurs Michelin."

Malgré une apparente timidité, Jean-Dominique Senard sait imposer son style, alternant entre sa rigueur de gestionnaire et son désir de privilégier le dialogue au sein de la « maison », comme la surnomme les salariés. "Il faut reconnaître que, depuis son arrivée, le dialogue social s'est amélioré », assure un représentant de la CFTC. Un avis que ne partagent pourtant pas tous les syndicats.

"Senard-Michelin, c'est bonnet blanc et blanc bonnet, raille Michel Chevalier, délégué CGT à Clermont-Ferrand. Il nous promet toujours beaucoup, mais rien ne vient, que ce soit à l'usine de Joué-les-Tours ou à La Roche-sur-Yon."

Vers la digitalisation

Depuis 2012, Jean-Dominique Senard est non seulement devenu le seul gérant de la Manufacture à ne pas avoir de sang Michelin dans les veines, mais il a également réformé le mode de gestion de l'entreprise. Jusqu'en juin 2011, le groupe était géré par un triumvirat commandité. Quelques semaines après son intronisation, Didier Miraton, l'un des trois cogérants, est poussé vers la sortie. Michel Rollier se retire des affaires un an plus tard, à l'âge de 67 ans et laisse le nouvel homme fort du groupe seul maître à bord. Du jamais vu en 120 ans d'histoire chez Bibendum.

Dans un premier temps, le dirigeant a appliqué les bases industrielles décidées collégialement "dans la stricte continuité" de ses prédécesseurs. Mais progressivement, la patte Senard s'est imposée. Malgré une morosité mondiale et une concurrence exacerbée, venue notamment d'Asie, le leader mondial du pneumatique, à la lutte avec Bridgestone et Goodyear, domine le marché.

Après une année 2014 atone, le fabricant de pneumatiques Michelin a annoncé pour le premier semestre 2015 un résultat net en progression de 13,3%, soit 707 millions d'euros, contre 624 millions d'euros pour la période correspondante de 2014. Le chiffre d'affaires a atteint 10,5 milliards d'euros, contre 9,67 milliards d'euros au premier semestre 2014.

Lire aussi : Michelin : l'exercice 2017, un bon cru gâché par les matières premières

Jean-Dominique Senard

"Michelin a toujours été une entreprise de service, rappelle Jean-Dominique Senard. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous contenter d'être seulement un fournisseur de pneus." (DR)

Le résultat, aussi, d'une stratégie de diversification de plus en plus marquée. Certes, de très importants investissements ont été consentis dans trois nouvelles usines du groupe, en Inde, en Chine et au Brésil au cours de ces dernières années. Mais Michelin a également pris "le virage indispensable de la digitalisation".

"Ne pas subir le changement"

"Michelin a toujours été une entreprise de service, rappelle Jean-Dominique Senard. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous contenter d'être seulement un fournisseur de pneus." C'est ainsi qu'en 2014, Bibendum a racheté 100 % de Sascar au Brésil pour un total de 520 millions d'euros. Avec 870 collaborateurs et un chiffre d'affaires de 91 millions d'euros, la société est le leader brésilien de la gestion de flottes et de sécurisation des biens transportés. "L'acquisition de cette société permettra à Michelin d'accélérer la croissance de son activité poids lourds au Brésil", assure le patron.

Le géant mondial du pneumatique a également annoncé en avril 2015 une prise de participation de 40 % dans le site français Allopneus.com. Une opération à 60 millions d'euros. Le prix à payer pour s'offrir le leader du e-commerce de pneus en France. Idem au Royaume-Uni, où Michelin a racheté la société Blackcircles.com, numéro 1 de la vente de pneumatiques dans le pays, pour un montant de 50 millions de livres sterling.

"Cette opération représente pour Michelin une étape supplémentaire dans la mise en œuvre d'une stratégie active de e-commerce", commente le service communication. Enfin, s'il fallait encore un exemple de cette diversification, Michelin et Fives viennent d'annoncer la création d'une joint-venture pour développer et commercialiser à l'échelle mondiale des machines et des ateliers de production industriels via la technologie 3D Métal. Sans aucun doute la future grande révolution technologique des prochaines années.

"Notre stratégie illustre notre ambition : être toujours plus innovant, efficient et performant pour nos clients, en leur procurant des produits et des services adaptés à leurs besoins", analyse Jean-Dominique Senard avant d'ajouter : "Il ne faut pas subir le changement, mais le dominer."

Une approche symbolisée par l'ouverture en octobre d'Urbalad, le tout nouveau Centre de recherche et développement Michelin à Clermont-Ferrand. Un investissement de 270 millions d'euros pour la plus importante entreprise de la future grande région Auvergne-Rhône-Alpes.

Lire aussi : Michelin prépare la succession

MICHELIN EN CHIFFRES

  • En 2014, Michelin a produit 178 millions de pneus et édité 13 millions de cartes et guides.
  • Un des leaders mondiaux de la fabrication de pneumatiques, avec 13,7 % de parts de marché mondial (en dollars).
  • 68 sites de production répartis dans 17 pays
  • En 2013, Michelin a ouvert trois usines géantes au Brésil, en Chine et en Inde.
  • En juillet 2015, le groupe emploie 112 600 personnes travaillant sur les cinq continents.
  • 6 000 d'entre elles évoluent en R&D.
  • Michelin est présent commercialement dans 170 pays.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :