SITL : Carenco, Montebourg, Vallaud la lutte au sommet de l'Etat

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(Crédits : Laurent Cerino/ADE)
Le préfet Jean-François Carenco à Lyon, les ministres Pierre Moscovici et Arnaud Montebourg à Bercy ont orchestré, en coulisses, les conditions de la reprise de SITL par Cenntro Motors France. Une mobilisation – et des batailles – qui témoignent du caractère éminemment politique du dossier, au cœur duquel apparaît le désormais secrétaire général adjoint de l’Elysée, Boris Vallaud, objet de vives controverses.

Même les « perdants » du dossier l'affirment : sa pugnacité, son abnégation, sa réactivité... et l'étendue de son pouvoir ont constitué les facteurs déterminants d'une issue qui pourtant ne s'annonçait guère heureuse. « Il fut le seul « officiel » à croire rapidement en mon projet, rapporte Pierre Millet, « le seul », corrobore un candidat à la reprise finalement écarté, à ne pas jouer de partition trouble, duplice ou sophiste. « Toujours disponible, sincèrement et efficacement à notre écoute », complète le délégué syndical CFE-CGC François B.

Carenco cheville ouvrière

Avec son style « bulldozer » haut en couleurs, le préfet de Rhône-Alpes Jean-François Carenco peut revendiquer avoir été la cheville ouvrière du dénouement, autant pour exercer les pressions bienvenues que pour débloquer, à sa manière, des situations promises à mettre en danger la désignation du repreneur. Certes, il le reconnaît lui-même, il n'était pas parvenu à obtenir du ministère du Redressement productif les 4 millions d'euros espérés par Pierre Millet au titre des dispositifs de réindustrialisation, mais toutes les étapes décisives qui ont accouché du verdict du 18 juin 2014 et des mesures ante et post d'accompagnement public, portent, directement ou non, sa patte. Même celles, parfois moins avouables et résultant d'un rapport de force ou de pressions, qui ont pu être exercées au nom de l'intérêt général et supérieur de l'emploi, pour la sauvegarde duquel l'intéressé est tout entier investi.

« Nous avons tout gagné »

Ainsi, il est autorisé de s'interroger sur sa connaissance des motivations de l'enquête de la brigade financière lancée contre Pierre Millet finalement enclin à céder ses brevets et savoir-faire, sur celle de la promesse fallacieuse d'une future coopérative légitimant l'aide de 200 000 euros de la Région en avril 2014, sur celle des motifs qui ont conduit le fonds d'investissement Ginkgo à abandonner ses droits préférentiels sur le terrain sud, enfin des raisons pour lesquelles l'expertise diligentée par l'administrateur judiciaire évaluait ledit terrain à... - 25 millions d'euros (une valeur négative causée par les frais supposés de dépollution) quand celle sollicitée par le Tribunal de commerce de Nanterre en charge du dossier FagorBrandt l'estimait de son côté à 30 millions d'euros - autorisant in fine le Grand Lyon et la Région Rhône-Alpes à s'en porter acquéreur pour 2 millions d'euros. Autant d'obstacles dont la levée fut décisive.

« Imaginez-vous ce que la liquidation des emplois aurait coûté aux pouvoirs publics ? Peut-on cesser de critiquer sans raison ?, fulmine-t-il. Au final, nous avons tout gagné : un repreneur, des investissements pour développer une technologie d'avenir, près de 400 emplois et salaires maintenus, et des garanties - notamment sur le terrain - en cas d'échec. Que demander de mieux ? ».

Jean-François Carenco

Aux ordres de Renault ?

Jean-François Carenco à Lyon, et bien sûr aussi Pierre Moscovici et Arnaud Montebourg à Bercy, qui semblent avoir exercé des rôles pour le moins ambivalents. Certes, l'entourage du ministre du Redressement productif n'avait pas le monopole du « bon goût » : « Vous voulez des aides ? Licenciez le personnel, et rembauchez-le, vous les obtiendrez », aurait confié en 2012 à Pierre Millet un proche collaborateur d'Eric Besson, alors ministre de l'Industrie dans le gouvernement Fillon. Reste que Boris Vallaud, alors « simple » conseiller d'Arnaud Montebourg - il en sera ultérieurement directeur de cabinet - « n'a pas franchement cru en mon projet », affirme l'ancien Pdg de SITL.

Celui qui à l'automne 2014 sera promu secrétaire général adjoint de l'Elysée aurait été à l'origine de la décision de ne pas octroyer les 4 millions d'euros espérés pour financer une partie de la réindustrialisation du site, et même aurait assuré qu'il ne débloquerait aucun soutien significatif sans s'être concerté préalablement avec les dirigeants de... Renault, qui observaient alors chez SITL le développement d'une technologie certes vulnérable mais de plus en plus prise au sérieux. « Nous avions commencé d'instiller le doute chez les concurrents automobiles, et cela commençait à déranger », confirme le délégué syndical CFE-CGC François B.

Joutes politiciennes

Même lorsqu'il quitte le Mondial de l'automobile 2013 lesté de promesses de partenaires nord-américains, puis qu'il rentre du Québec riche, affirme-t-il, d'engagements écrits de fonds gouvernementaux marquant leur intérêt pour investir « 10 millions de dollars » dans une usine d'assemblage, Pierre Millet fait face à un mur. Son interlocuteur se montre dubitatif. S'est-il rendu coupable de ne pas exposer « clairement et objectivement » le dossier à son ministre ? Peut-on penser que les exécrables relations, autant idéologiques qu'humaines, qu'entretiennent Arnaud Montebourg et le président du Grand Lyon Gérard Collomb, n'ont pas pesé ?

La situation maritale de Boris Vallaud, époux d'une Najat Belkacem qui nourrit d'importantes ambitions politiques dans l'agglomération lyonnaise - candidature à la députation en 2017 à Villeurbanne ? Ticket avec Jean-Jack Queyranne lors du prochain scrutin régional ? -, mérite-t-elle d'être retenue ? Selon nos sources, même les demandes de soutien émanant plus tard de l'étude de l'administrateur judiciaire Meynet auraient été éconduites par Boris Vallaud, et à plusieurs reprises les sollicitations pour obtenir un arbitrage favorable auraient fait les frais des dissensions politiques, y compris entre Pierre Moscovici alors ministre de l'Economie et des Finances, et Arnaud Montebourg.

Un dossier éminemment politique

N'en déplaise au préfet Jean-François Carenco opposé à cette analyse, le double dossier SITL - Cenntro est éminemment politique, comme le confirme d'ailleurs l'ensemble des parties prenantes. « Pour preuve, détaille Robert-Louis Meynet, jamais dans un dossier de ce type je n'avais bénéficié d'une telle mobilisation des pouvoirs publics locaux et nationaux, de l'Etat et des collectivités locales ».

« Toutes les décisions étaient prises à Bercy et relevaient d'arbitrages concentrés dans les mains de Boris Vallaud, nous n'étions que des techniciens attendant les ordres à appliquer », confirme un responsable de la Direccte en présence du Commissaire régional au redressement productif Simon-Pierre Eury. Le nombre d'emplois concerné constituait en effet un enjeu politique et social majeur à l'orée des élections présidentielles de 2012 puis municipales de 2014, et par ailleurs l'accomplissement d'un chantier d'une telle ampleur et à ce point médiatisé n'était neutre pour aucune des carrières en jeu. Pas même celle du Préfet possiblement promis en juin 2014 au poste de Haut Commissaire à la réforme de l'Etat.

« Jusqu'où l'Etat doit-il aller ? »

Au nom de la raison d'Etat et de l'obsession sociale et électorale de l'emploi, une offre industriellement plus solide a-t-elle été écartée, comme le pressent le délégué syndical CFE-CGC François B. faisant référence à la candidature d'Al Amana, un fonds d'Abu Dhabi (lire par ailleurs) ?

Aujourd'hui encore, rappelle un vice-président du Grand Lyon, « cette opération de restructuration et de redéploiement industriel fait l'objet de toutes les attentions. Car si elle échoue, elle constituera symboliquement une catastrophe pour l'ensemble des dispositifs de même nature ».

Et le président du Tribunal de commerce de Lyon, Yves Chavent, de partager l'interrogation que polarise la juxtaposition des sommes publiques dépensées sur les perspectives réelles de succès : « Jusqu'où l'Etat doit-il aller ? Parfois n'excède-t-il pas le raisonnable ? ». « A l'aune de la situation dont j'héritai le 2 janvier 2014, il n'existait aucune justification économique à tenter de sauver SITL et à investir cette manne publique. La suite des événements me donne - heureusement ! - tort », conclut l'administrateur judiciaire.

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