Les Entreprises de Taille Intermédiaire souffrent d'un double discours

 |   |  2149  mots
Fotolia
Fotolia (Crédits : Fotolia)
Elles ne votent pas, sont en général installées loin de la capitale, bénéficient de moins de soutiens publics que les PME, et ne disposent pas des bataillons de fiscalistes des grands groupes. Et pourtant, c’est en partie sur les épaules des Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) que repose le maintien des emplois sur le territoire français

Cinq ans après leur reconnaissance officielle par l'Etat français, les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) font les gorges chaudes de l'administration et des collectivités territoriales. Mais sur le terrain, les dirigeants rhônalpins s'alarment du tarissement des sources  de financement et d'un double discours tenace, qui consiste à se lamenter sur le retard accumulé face aux voisins allemands, tout en faisant perdurer les choix d'orientation stratégique en faveur de grands leaders nationaux, au détriment des pépites régionales.

Champions cachés

L'acronyme est dans toutes les bouches des élus qui ne tarissent pas d'éloges, et la Journée du 16 avril consacrée aux ETI a amplifié l'effet de mode. Cependant, depuis leur reconnaissance en 2008, les entreprises de taille intermédiaires (ETI) qui comptent entre 250 et 5 000 salariés (ou au moins 50 millions d'euros de chiffre d'affaires), font beaucoup parler, mais peu agir. Les 4 600 pépites hexagonales sont encore bien peu nombreuses face aux 12 500 allemandes ou 10 500 britanniques. "Leur grand tort est de ne pas peser par leur nombre comme les PME ni par l'influence comme les grands groupes", glisse un député. Ainsi dans les faits, à quelques exceptions près, l'énumération de ces champions cachés de l'économie européenne ne provoque guère d'écho dans l'imaginaire du grand public. Somfy, Aldes, Pomagalski, Martinet, Eurotherm, GL events, ARaymond, Porcher Industrie, MGI Coutier, Bouvard, Tivoli, Eurotab, Serge Ferrari, Gattefossé, Aguettant, Gérard Perrier Industrie, Adequat, Devernois, Emin Leydier, Electrifil… Des noms aux consonances souvent industrielles, parfois familiales, rarement connus au-delà du petit monde de leurs concurrents et partenaires stratégiques. Ce sont eux, pourtant, les élèves modèles de l'économie régionale.

Les "vrais" critères des ETI

"Malgré le discours ambiant en faveur des ETI, nous disposons de très peu d'informations quantitatives et qualitatives sur ces dernières, relève le président du CESER, Bruno Lacroix, qui a lui-même transmis en 2011 la direction opérationnelle d'Aldes, l'ETI familiale, à son fils Stanislas. Jusqu'en 2009, il n'existait qu'une étude nationale à la méthodologie controversée". En lien avec la Banque de France en Rhône-Alpes, le CESER Rhône-Alpes s'est donc lancé dans une cartographie des ETI - spécifiquement industrielles - et des PME à fort potentiel en Rhône-Alpes. Une enquête unique de par son approche : "D'habitude, les études sont toutes basées sur le même principe. Les algorithmes ne tournent qu'à partir de comptes sociaux, ce qui ne permet pas d'éviter les erreurs, par exemple en incluant les filiales de grands groupes ou en oubliant des implantations à l'étranger. En Rhône-Alpes, nous avons travaillé à partir des comptes consolidés, ce qui permet d'identifier les ETI de manière exhaustive, et en se fondant directement sur le bon périmètre économique, explique Cédric Traversaz, adjoint au directeur des affaires régionales de la Banque de France. "Notre avantage à Lyon est que nous suivons ces entreprises depuis de nombreuses années, et que nous les connaissons bien. Cela facilite le travail de filtre".
Les critères officiels d'effectifs et de chiffres d'affaires suffisent-ils pour autant à définir les ETI ? "Il y a peu d'ETI en Rhône-Alpes, si l'on applique ces critères au sens strict, analyse Claude Blanchet, directeur interrégional de la Caisse des dépôts. Tout le monde parle du besoin d'ETI, mais elles ne constituent pas une réalité qui se décrète. Il faut partir de l'existant". La "vraie" définition d'une ETI serait donc bien plus subjective que normée : elle est en général autonome, c'est-à-dire indépendante financièrement, et en position de négocier face à un donneur d'ordre ou un sous-traitant, et non dans une relation de dépendance. Elle est dans une posture d'innovation permanente, non seulement par le biais de son budget R&D, mais également au travers de ses process, de ses marchés et de sa relation client. C'est le cas par exemple dans la vallée d'Oyonnax où, au-delà des simples dépôts de brevets et licences, les entreprises de la plasturgie s'organisent de manière à partager leur travail de veille pour conserver leur valeur ajoutée face à la concurrence étrangère. Enfin, les ETI apparaissent comme des entreprises capables d'identifier leurs marchés elles-mêmes, et de partir à leur conquête. Une caractéristique qui suppose une structuration marketing/export suffisamment solide, et des équipes commerciales en taille et compétence suffisantes. Avec 200 salariés et 41 millions d'euros de chiffre d'affaires, Eurotab fait partie de ces PME qui n'ont pas encore franchi le seuil du statut d'ETI mais répondent à tous les critères subjectifs. "Nous sommes en train de passer le cap", reconnaît Olivier Desmarescaux, président du directoire de l'entreprise leader dans la compression des poudres, qui réalise 50 % de son chiffre d'affaires à l'international et en consacre 7 % à la R&D, contre 1 à 3 % chez ses concurrents. Dans l'Ain, les meubles design Roset font également partie de ces ETI industrielles qui produisent et emploient en France, et commercialisent à l'étranger. Pierre Roset, quatrième génération à la tête de l'entreprise familiale, en appelle à une redéfinition de la segmentation ETI : "Il faudrait passer cette catégorie à un peigne plus fin, entre 250 et 5 000 salariés, car elle couvre des réalités trop disparates".

Des familles qui réinvestissent mais manquent de considération

La structure actionnariale de plus d'une ETI sur deux est à caractère familial. Un facteur d'indépendance, à première vue. Cependant cette donnée n'est pas sans véhiculer une certaine ambivalence. Du fait de leur pérennité, celles-ci proposent un modèle de gestion différent, axé sur une vision et des investissements à long terme. 60 % des entreprises familiales interrogées par Ernst & Young dans le cadre d'une enquête sur les ETI familiales réalisée en 2012 en collaboration avec le Family Business Network International et le Crédit Suisse, déclarent avoir enregistré une croissance d'au moins 5 %, une sur six une croissance d'au moins 15 % entre juillet 2011 et juin 2012, malgré la dégradation de la conjoncture. Mais cette caractéristique vient heurter l'inconscient collectif : en France, les "héritiers" qui reprennent les rênes d'une société familiale sont aisément considérés comme des "rentiers". Et les créateurs ne sont pas obnubilés par la croissance. "Soit on est un petit patron et dans ce cas on bénéficie d'une image positive, soit on est un grand patron qui gagne de l'argent, et l'on perd alors tout son capital sympathie", déplore Bénédicte Michon, qui a fondé PMETI, un cabinet d'accompagnement à la croissance des PME et ETI. "Celui qui réussit est toujours l'objet de jalousies et peut être découragé par la fiscalité", constate pour sa part Yvon Gattaz. Or la valorisation des ETI françaises permet rarement d'intégrer les classements des grandes fortunes : "Le niveau de rémunération des actionnaires familiaux en Rhône-Alpes n'a rien à voir avec la fortune des familles industrielles américaines ou allemandes, souligne Claude Blanchet. Quand une ETI gagne de l'argent, celui-ci est systématiquement réinvesti". Un réflexe dû notamment aux faibles marges réalisées par les entreprises françaises, en comparaison avec celles dégagées par leurs voisines européennes, souvent positionnées sur des volumes quatre à cinq fois supérieurs. Au-delà du déficit d'économies d'échelles, ce sont les taxes françaises sur le cycle de production qui seraient en cause. "On parle beaucoup des cotisations sociales, mais on oublie toutes les autres taxes assises sur le chiffre d'affaires ou la masse salariale, qui renchérissent le coût de l'investissement : versement transport qui finance les transports collectifs dans les grandes agglomérations, prélèvement sur la garantie des salaires, taxe d'apprentissage, taxe pour l'autonomie…, relève Alexia de Monterno, directrice adjointe de l'Institut Montaigne. Celles-ci sont une source forte d'inertie pour les ETI françaises ; elles contraignent leur marge, dont leur capacité de financement et leur potentiel de développement". Pour parer à la concurrence européenne, la plupart des familles actionnaires d'ETI françaises se versent donc des dividendes moindres que leurs homologues étrangères.
Plus qu'ailleurs, Rhône-Alpes incarnerait-elle les contradictions auxquelles sont confrontées les ETI en France ? La région, énumère Elisabeth Ducottet, Pdg de Thuasne, leader dans le domaine des textiles techniques médicaux basé dans la Loire, "possède un savoir-faire industriel développé dans la durée, des pôles de compétitivité et centres de recherche de premier ordre, est pourvue d'infrastructures de transports efficaces et située à la frontière de zones très dynamiques". C'est aussi une terre d'entrepreneuriat, avec de nombreux capitaines d'industrie renommés originaires de ses territoires. Autant de raisons qui ont, selon la vice-présidente de l'Asmep-ETI, le syndicat des ETI, "permis aux Boiron, Babolat à Lyon, aux Desjoyaux dans la région de Saint-Etienne de faire passer leur avantage technologique au-delà des générations". Or si elle dispose d'atouts indéniables sur le plan de la culture industrielle, Rhône-Alpes ne s'avère pas un si bon élève au regard des ETI. Seules 139 ETI dédiées à l'industrie et aux services à l'industrie ont été recensées par le CESER, et on ne compte "que" 82 PME à fort potentiel, dont un quart réellement en croissance sensible, capables de prétendre dans les années qui viennent au statut d'ETI. "Cette catégorie se vide bien plus qu'elle ne se remplit", s'inquiète Bruno Lacroix. "Le niveau industriel de la France est en train de se faire distancer par celui de la Grande Bretagne, en terme de PIB de l'industrie", renchérit Gérard Combe, délégué général du CESER.

Ecraser les marges, au lieu de participer à la création de filières

Rhône-Alpes, alors qu'elle se présente comme la première région industrielle en France, ne se distingue pas de manière évidente par le nombre de ses ETI. En cause notamment : la réticence du tissu économique français à faire preuve de patriotisme économique. Un constat dressé à la fois sur l'Hexagone, et à l'export. En France, cette frilosité se traduit par un déséquilibre des relations entre donneurs d'ordre et sous-traitants, y compris lorsque les premiers répondent au statut de collectivité locale : "On observe un allongement des durées de paiement de la part des grands groupes et des collectivités, qui dépassent souvent la durée légale, et risquent de mettre à mal la trésorerie de certaines ETI", observe Alexia de Montero. Même en Rhône-Alpes, région qui compte le plus de pôles de compétitivités et de clusters en France, la culture de la "chasse en meute", pour reprendre l'expression de Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric, est encore loin de se vérifier sur le terrain. "La grande distribution française n'a aucune notion de développement de la filière nationale, témoigne Olivier Desmarescaux. Le discours présenté dans les rapports annuels est loin de correspondre à la réalité. Tous les grands groupes se sont dotés d'un responsable RSE ou d'un responsable PME, mais celui qui anime la relation avec le sous-traitant, c'est l'acheteur. Or celui-ci travaille sur un cycle de rentabilité à l'échelle d'une année." Chez Chomarat, en Ardèche, Michel Cognet reconnaît lui aussi l'importance d'avancer dans l'ombre de quelques grands groupes, érigés en partenaires stratégiques. "Lorsqu'une ETI allemande s'implante en Chine, elle emmène avec elle quatre ou cinq fournisseurs", commente le directeur général du groupe spécialisé dans les textiles techniques. "En France, ou on rachète, ou on maltraite", résume Guy Mathiolon, Pdg de Serfim spécialisé en environnement et travaux publics, ancien président de la CCI Lyon. "Ils ne nous font pas de cadeau en ce moment. Nous avons une relation de donneur d'ordre / sous-traitant, même si dans le cadre d'une forte collaboration ils nous confient des données précieuses", révèle Olivier Jolland, directeur financier de Tessi à Grenoble, qui conseille les entreprises sur leurs flux (document, moyens de paiement,...). Les grands groupes auraient pourtant tout à gagner à faire émerger des fournisseurs stratégiques qui évolueraient avec eux, comme ont su le faire les Bosch, Porsche, Mercedes ou Siemens en Bade-Wurtemberg, devenu un pôle puissant grâce à son tissu industriel. L'écosystème allemand trouve sa source dans cette coopération. Autant de mauvaises habitudes qui contribuent à la désindustrialisation rampante de la France. "Rhône-Alpes a des points similaires avec l'Allemagne et son éco-système de croissance, mais avec une culture française", résume Jean-Luc Gaffard, directeur du Département de recherche sur l'Innovation et la Concur­rence à l'OFCE.



Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :