Guy Mathiolon : le Florentin

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©Laurent Cerino/Rea
©Laurent Cerino/Rea (Crédits : Laurent Cerino/Rea)
Avec discrétion, méthode, et opportunisme, il s'est imposé en quelques années sur le devant des scènes patronale, consulaire, rugbystique. Jonglant avec les réseaux, les amitiés, les intérêts, dont l'enchevêtrement intrigue, et embrume une ambition aussi vorace qu'opaque. Dans un microcosme institutionnel fragilisé par le réveil des clivages.

Mais que quête-t-il? L'interrogation, jusqu'au plus près de l'intéressé, est posée. Sans qu'aucun faisceau de réponse n'en découle. Le mystère, les supputations, les fantasmes, les démentis, les contradictions s'entrechoquent. Ils ont pour théâtre les lieux de pouvoir lyonnais. Pour scène, la multiplicité des activités et des réseaux qu'il a investis. Pour acteur, une personnalité complexe. Et méthodique. L'anecdote est caractéristique: apprenant que l'enquête est lancée, il prépare méticuleusement pour le journaliste une liste dactylographiée de... 78 personnes à interroger.

Pointilleux

Sans omettre, d'ailleurs, des détracteurs. Liste ordonnancée en chapitres - les vieux amis, le LOU, la CCI, le patronat, les élus, l'entreprise Serfim, les concurrents - qui, très vite, s'agglomèrent, se heurtent, se confondent. Des chapitres, ou plus exactement des familles, qu'en cette qualité d'homme organisé, il charpente, anime, imperméabilise ou associe au gré des circonstances et des nécessités. Dans leurs méandres, il serpente, se positionne, s'échappe, puis revient. Des familles qui sécrètent nombre d'intérêts, parfois conflictuels, et que l'amalgamation apparente à une séance périlleuse de jonglerie ou à une partie de billard au nombre inédit de bandes. Le «joueur» Guy Mathiolon tente d'en contrôler la partie. Et de poursuivre son chemin dans une jungle dont il fertilise lui- même la densité et la complexité piégeuses. Autant pour brouiller les pistes de ses opposants que pour progresser vers un but qu'il semble seul connaître. Si seulement il existe. Leur démultiplication interroge: l'ont-elles enivré et étourdi jusqu'à risquer de s'y noyer ? Ou constituent-elles un assemblage érigé avec patience et sagacité et dont chaque élément correspond à une utilité que lui seul a déterminée ? Bref, est-il toujours à titre personnel dans cette « maîtrise de l'avenir » qu'il considère être son «luxe » et dont il a drapé, avec succès, son conglomérat industriel, Serfim. Guy Mathiolon est bien l'homme de plusieurs familles. Sans d'ailleurs que la plus essentielle d'entre elles, celle de sang, n'en pâtisse. Elle constitue le pilier fondateur de son équilibre, l'objet de ses confessions les plus prolixes : son épouse et ses trois filles qu'il couvre de fierté, sa mère, sacralisée, ses père, sœur, et frères, ses origines iséroises, pied-noir, catalane et sicilienne - « je suis un métis » -, les valeurs du travail et de l'esprit d'entreprendre innervés par sa grand-mère, l'esprit tribal, mais aussi les déchirements familiaux et l'ostracisme dont fut frappé son père, il peut les conter pendant de longues heures, et s'emploie à leur donner mémoire et existence. « Il faut être, comme lui, un magicien pour réussir ainsi à faire vivre toutes ces priorités personnelles, entrepreneuriales, et extra-professionnelles », admire Pierre Rampa, l'un des quatre frères à la tête de l'entreprise ardéchoise éponyme de travaux publics. Un magicien incontestable et incontesté dans certains aréopages. Sinon contestable, du moins contesté dans d'autres.

Légitimité

Plébiscité, il l'est dans sa trajectoire d'entrepreneur comme dans son entreprise, Serfim, une flotte de 18 enseignes qu'il a arrimées au vaisseau amiral Serpollet. Serpollet? Une société centenaire de construction de réseaux - électriques, énergétiques, de télécommunication - située à Vénissieux et propriété de Marc Paccalin. En 1982, cette figure des travaux publics lyonnais décide de préparer sa succession, et d'engager une progressive transmission. Contre l'avis du cabinet de recrutement qui juge le candidat trop jeune et candide, il choisit Guy Mathiolon, fils et neveu de l'un de ses principaux fournisseurs. L'heureux élu a 28 ans, est diplômé de l'Ecole centrale de Lyon. L'immersion est brutale, dans un monde « d'hommes » qui accueille cette irruption avec circonspection. « Un mois après mon arrivée, Marc me convie à la réunion mensuelle à laquelle participent tous les chefs de chantier. Et me largue, seul. A moi de la conduire. Les plus longues minutes de mon existence... ». L'humilité, la patience, la besogne, les sacrifices, qu'il déploie façonnent rapidement la légitimité et la crédibilité de l'héritier désigné, porté par une détermination, une méthode, et une ambition qui déjà impressionnent son patron. Il observe, mémorise, s'imprègne, se soumet à l'ingratitude de l'apprentissage et de ce dur labeur. Il malaxe, digère en silence, et diagnostique. « C'est un battant, un gagneur, qui se fixe pour obligation de toujours réussir l'objectif qu'il s'est assigné. Son refus de perdre est viscéral. Même encore aujourd'hui à la pétanque!», explique son ami d'enfance André Buguet. Une « rage de réussir » qui avait motivé ses brillantes études alors qu'aucun atavisme ni aucune exigence familiale ne l'y exhortaient. Et qui a pavé l'ascension de Serpollet. Guy Mathiolon y a opéré une politique de croissance externe et de modernisation, et une stratégie de redéploiement des clients -jusqu'alors confinés à EDF - des activités - vers les services et l'environnement -, et des priorités - la qualité, faisant d'ailleurs figurer l'entreprise parmi les premières certifiées - qui exaucent une faculté de « visionnaire » distinguée dans l'entreprise comme au sein de la corporation. « Il anticipe et voit avant les autres », résument le directeur général de Serpollet Thierry Lirola et Jacques Coiro, PDG de l'entreprise du même nom. « Dès son arrivée, pour ces raisons il dénotait dans notre corporation », poursuit ce dernier.

Icône

Marc Paccalin, qui cède l'essentiel de la société en 1991 puis le solde progressivement « selon des montages financiers confortables et sans risque pour Guy », est, aujourd'hui à 78 ans, un « retraité heureux » qui confie une « triple fierté. Celle d'avoir su recruter Guy. Celle d'avoir réussi une transmission presque miraculeuse. Celle de voir la formidable métamorphose du groupe». Lequel, en seize ans, est passé de 300 à 1200 salariés, de 8 à 185 millions d'euros de chiffre d'affaires - et 4 millions d'euros de résultat net-. Surtout, le nouveau PDG de la holding - il possède en direct 68 % du capital, le solde, détenu par la société Sergem, se répartissant entre lui-même (46 %) et des cadres dirigeants - a enraciné et même sanctuarisé, tout en la redimensionnant, la culture humaine et sociale qui fit la popularité du créateur. Un paternalisme moderne, que nourrissent la convivialité, la disponibilité, la réactivité, la proximité, la confiance que lui reconnaissent ses partisans. Aussi « l'écoute », que lui-même considère avoir apprise au cours de son cheminement maçonnique. Egalement une « simplicité », témoigne Jean- Paul Brun, délégué syndical FO - et unique représentant syndical, « nommé » dans les années 70 pour étouffer une tentative d'entrisme de la CGT - à échanger « aussi bien » avec un terrassier intérimaire  qu'avec un cadre dirigeant ou un client renommé - « sans doute parce qu'il continue de s'adresser à l'individu davantage qu'à la situation sociale qu'il représente», pense Pierre Rampa-. Enfin, une politique salariale, d'intéressement, de formation, et de promotion interne - Thierry Lirola fut embauché il y a dix-neuf ans comme conducteur de travaux dans la modeste agence de Bourgoin - généreuse, une incorporation offensive des cadres au capital - « conformément à sa nature et aux gênes du groupe; il a tenu parole en ouvrant substantiellement le capital à quatorze cadres dirigeants », insiste Eric Payen, PDG de Serpollet -, une tolérance et une ouverture d'esprit manifestes et sans tabou - que le « pied-noir », dont le grand- père fut tué pendant la guerre d'Algérie, démontre particulièrement auprès de son personnel magrébin, y compris « ancien » du FLN -, une attention soutenue lors des événements heureux et malheureux des salariés. Bref, une entreprise qui semble épouser le « respect des hommes » - jusqu'à autoriser certains à fumer dans les bureaux! - dont elle a fait l'un de ses principes fondateurs. Aux pires moments, Guy Mathiolon en est récompensé. Comme en 1993. Le dépôt de bilan semble inéluctable. Les cadres de direction acceptent de baisser leurs salaires de 10 %. « Certains proposent même davantage ». Quatre mois plus tard, l'entreprise passe d'une perte de 4 millions de francs à un bénéfice du même ordre. « Une entreprise capable d'un tel choc psychologique est invulnérable », estime-t-il. « Le tempérament et la culture de Serpollet sont la démonstration que le patron possède de vraies valeurs », assure Pierre Rampa. Et derrière les murs de son entreprise, Guy Mathiolon constitue une icône, que ses capacités de délégation et son sens du recrutement ont nimbée. En témoigne l'emblématique Eric Payen, professionnel plébiscité dans le milieu, et véritable maître d'œuvre du groupe depuis le recul opérationnel de Guy Mathiolon désormais investi dans de chronophages causes consulaires, rugbystiques, et patronales.

Retrait

Ce retrait - dont il se défend - constitue-t-il pour autant une carence pour l'entreprise? Dans le quotidien, assurément pas. Sa bonhomie et sa rondeur sont certes regrettées. Son « sens des bonnes affaires», sa capacité de repérer, de disséquer, les potentialités d'une opportunité, qu'elle soit humaine ou industrielle - « il est un formidable détecteur de talents », corrobore Pierre Rampa -, il continue de les déployer, mais moins souvent. Et ils manquent parfois à Eric Payen: « Seul, un tel ensemble est lourd à piloter. Une entreprise a toujours besoin d'un chef». Un leadership que Guy Mathiolon reconnaît «faire débat » mais estime de son côté assurer « au contraire mieux qu'avant. Je suis davantage utile aujourd'hui, fort de la hauteur que j'ai prise sur le quotidien de l'entreprise. Ma contribution est intellectuelle, stratégique, aussi comportementale: j'apporte la stabilité, la culture, la sérénité. De toute façon, ma boîte, c'est mes tripes». La réalité est toutefois là: l'entreprise fonctionne sans lui. Sa participation assidue aux comités de direction, aux conseils de surveillance, aux assemblées générales, aux moments festifs ludiques - méchouis, anniversaires, tournois sportifs... - ne dissimule pas la lente relativisation de son empreinte. Ni n'endigue l'inquiétude, sur l'avenir capitalistique et décisionnel du groupe, que ses absences entretiennent parmi les troupes. Le mystère est donc entier. Là aussi.
Là aussi, car étonnamment, sa trajectoire entrepreneuriale n'apprend guère sur la consistance, l'âme, les ressorts, de l'individu. Même Eric Payen, qui l'accompagne depuis douze ans, avoue ne « rien savoir de lui, de ce qu'il ressent véritablement, de la teneur de ses sentiments, de ses émotions, de ses failles. Il ne laisse rien paraître. Même lorsqu'il prend des coups, il encaisse et se tait».

Ambigu

Insaisissable, donc. Et ambigu. Voilà deux traits de sa personnalité abondamment confiés, ils ont pour manifestation son rejet des affrontements, ses hésitations à trancher, des tergiversations duplices ou élusives, des esquives dilatoires, des renoncements déroutants. Ils ont pour sève le « manque de courage » pour certains, une affectivité excessive pour d'autres, unanimement un appétit d'ambitions qui peut le détourner d'arbitrages embarrassants à même de l'exposer, de sécréter des inimitiés et de provoquer des ennemis. Des conditions d'éviction d'un secrétaire général de la Fédération régionale des Travaux Publics à la désignation, manquée, d'Yves Minssieux à la tête de la SEPR, les anecdotes sur son supposé sophisme sont rapportées. « On pardonne, mais ont tient le registre des offenses », confie André Mounier, président de la CCI de Saint-Etienne-Montbrison, encore ému de la volte-face de son homologue lors de la réforme des Chambres. « Il n'est pas le même d'un public à l'autre, d'une situation à l'autre », corrobore Jacques Cadario, ancien président du LOU. Un caméléon qui est, aux yeux tour à tour du président du Medef Lyon-Rhône Bernard Fontanel, du dirigeant d'un établissement sous tutelle de la Chambre, et d'un hiérarque de la CGPME, « un zappeur », « une pâte à modeler, qui donne l'impression de louvoyer », et « qui aime trop les honneurs de cette présidence consulaire pour risquer sa place ». La racine semble être dans un besoin dilaté de paraître, d'être reconnu. « D'être aimé. Cela l'a dissuadé de prendre des décisions de « chef» de manière aussi inflexible et dure que je le faisais en mon temps. Mais il  eu l'intelligence de s'entourer de collaborateurs pour cela », observe Marc Paccalin. Eric Payen est effectivement son paratonnerre, celui qui accomplit des tâches « difficiles » susceptibles d'altérer l'image et la réputation de leur auteur. Jacques Cadario se souvient: « Il a placé ses hommes affectés à m'évincer de la présidence du LOU. Sans jamais s'afficher lui-même. Ce n'est guère l'esprit rugby... On peine cependant à lui être rancunier, car ses décisions sont réfléchies et fondées ». Autant d'assertions auxquelles l'intéressé à la fois souscrit et riposte. « Il est exact que je déteste les conflits. Mais en serais-je arrivé là si je les contournais comme vous l'évoquez? Simplement, je prends le temps, tente les compromis, et tranche en toute extrémité lorsque l'issue est inéluctable».

« Amitiés » suspectes

Ce particularisme comportemental s'enveloppe d'un sens singulier une fois mis en miroir d'amitiés dont la soudaineté, la nouveauté, et la cohérence douteuse, interrogent sur leur véracité. Des « amitiés » parfois jugées « suspectes ». « 20 % de son entourage n'est guère bénéfique; il ne faudrait pas qu'il pèse exagérément», craint Yvan Patet, président du LOU et patron du groupe immobilier EM2C, qui lui aussi a fait irruption il y a peu dans le microcosme rugbystique. Dans les aréopages extérieurs à Serfim, cette mosaïque décrite par les témoins, la somme des commentaires « off», la superposition des revirements, des anathèmes, des dithyrambes, circonscrivent un terrain miné par les artifices et la manipulation. Un terrain, résume l'un de ses acteurs, « d'hypocrisies », de partages d'intérêts momentanés, auxquels se greffent des « ententes » tout aussi ponctuelles et d'opportunité. Et, déplore un ancien membre du bureau directeur de la CGPME Rhône, « certaines « amitiés » présentées comme telles par Guy » n'aident pas à consolider l'éthique personnelle revendiquée par leur auteur. Une arène où personne n'est crédule mais où tous savent se soumettre aux compromis. Voire, au gré des circonstances, aux compromissions et aux collusions? « Rassurez-vous, Guy n'est pas dupe. Et fait la différence, affirme un frère de loge. Pour autant, je n'aimerais pas être à sa place, et me demander si chaque nouvelle relation résulte de la sincérité ou de l'intérêt».

« Souple »

Des « amitiés » aux réseaux il n'y a qu'un pas. Ils se confondent. Le Mathiolon « politique» les sillonne et s'y déplace avec aise. Celui qui abhorre la solitude emploie sa bonhomie, sa jovialité, son goût de la fête, son sens prononcé de la relation humaine volontiers rédempteurs pour s'excuser, contourner, convaincre. Il échappe. Ondoie dans l'entrelacs des cénacles et des cercles d'intérêts. Désarçonne par une pirouette ou un aveu franc. Malin. Intelligent. Même brillant, il observe, ausculte, cerne chaque pièce de l'échiquier et s'y adapte. Pour parvenir à ses fins, il emprunte les chemins propices, quand bien même ils sont buissonniers et escarpés. Tous les coups sont-ils permis? « Il est souple..., sourit un concurrent. Et il pousse les murs, même s'il y a des gens derrière». La complexité de l'individu, comme l'accomplissement de vraies valeurs - «fiable, sincère, fidèle, fraternel, de parole, toujours présent lorsqu'on a besoin de lui », résument, en écho d'autres témoins, son amie malienne Kady Issabré et un frère de loge -, scellent la dualité, ajoutent au trouble, écartent tout jugement péremptoire.
Il n'empêche, la juxtaposition de ces amitiés ou « réseaux » sur des intérêts professionnels ou personnels opacifie l'authenticité et l'intégrité de la démarche. Surtout lorsque s'y mêlent l'engagement et la proximité maçonniques. Lesquels, s'ils ont participé à son rejet par une partie du patronat lyonnais, favorisent l'apaisement ou la conciliation dans d'autres circonstances - notamment celles des vives tensions qui animent aujourd'hui CCI et Grand Lyon -. Un parcours maçonnique que partagent désormais plusieurs collaborateurs de Serfim et qui, là encore, brise les préjugés: en effet, c'est en dehors de Lyon - « afin d'être tranquille et apprécié à sa juste valeur », explique un frère -, et au sein du Grand Orient, dont l'empreinte politique allait davantage remuer ses convictions, que Guy Mathiolon a fait le choix de s'engager. Un parcours escorté de rituels qui, assure ce même frère, ont aidé son « vrai pote » à consolider une structuration mentale, organisationnelle, méthodique qui lui « sert » au moment où il se démultiplie dans les activités et aurait cimenté son éthique professionnelle. Cette ultime affirmation ne faisant pas, comme on l'imagine, l'unanimité.

Conflits d'intérêts

« Le croisement excessif d'intérêts peut aboutir au conflit d'intérêts. La logique des copains peut déboucher sur celle des coquins», pense-t-on en substance chez des hiérarques du Medef. Et, selon l'un d'eux, Benoit Soury, PDG de La Vie Claire et membre du bureau de la Chambre, la ligne blanche a été franchie. « Par exemple lorsque la CCI et la société aéroportuaire Aéroports de Lyon SA acquièrent - pour 25000 euros, selon le président de la Chambre - une loge de 10 places au stade de Gerland alors que Guy Mathiolon travaille à un rapprochement entre l'OL et le LOU. Plus largement, cet entremêlement des réseaux intrigue, et jette une regrettable suspicion, même infondée, sur certaines décisions ». L'énumération des situations « sensibles » est significative: les collectivités locales représentent l'essentiel de la clientèle de Serfim, et elles sont associées à la CCI qu'il préside; la CCI a confié l'exploitation d'Eurexpo à GL Events - via la société Sepel, au capital détenu à 53 % par la Chambre et à 47 % par le groupe événementiel -, dont le PDG Olivier Ginon possède 40 % des parts du LOU; un LOU, dont Serfim détient 25 % du capital, qui aiguise les appétits industriels ou immobiliers - ces derniers n'étant pas étrangers à la nomination d'Yvan Patet à la présidence -; la prégnance de la franc-maçonnerie est commune aux microcosmes du rugby, des travaux publics, de la CGPME, ou de la majorité municipale... Autant de potentialités collusives que complexifient des écartèlements endogènes. Bien sûr au sein de la CGPME, mais aussi chez Serfim où l'engagement massif de l'entreprise en faveur du LOU - 500 000 euros par an, après un premier investissement capitalistique qui avait pour « motivation » une amicale sollicitation de Gérard Collomb, maire de Lyon - a son lot de détracteurs. En tête desquels le PDG de Serpollet, que les pertes chroniques du club - 2 millions d'euros par an - embarrassent, alors que Guy Mathiolon lui-même, qui s'estime « lâché » par la municipalité de Lyon - « nous sommes les dindons de la farce » -, ne cache plus son agacement. « Toutes ces interrogations sont compréhensibles et légitimes. Mais je suis rigoureux. Et je peux affirmer que mes entreprises ont l'interdiction formelle de s'intéresser aux appels d'offres de l'aéroport même si juridiquement on pourrait contourner cette difficulté. C'est une question d'éthique, bien qu'en ces temps difficiles cela est extrêmement pénalisant pour Serfim », se défend Guy Mathiolon.

Contorsionniste

Peut-il durer dans un tel enchevêtrement? Et tous ces ors syndicaux, consulaires, patronaux, rugbystiques l'ont-ils transformé? « II s'est pris pour un Empereur », claque François Turcas, président de la CGPME Rhône-Alpes. Ce qu'accréditent ses apparitions dans la presse people, et une appétence matérialiste, selon ses détracteurs, volontiers « bling-bling ». Une dérive que Pierre Rampa juge « inévitable » à l'aune des flatteries, aussi d'une fonction et de rencontres prestigieuses qui peuvent insinuer chez son titulaire qu'il est lui-même tout aussi important, puissant, décisif, incontournable que son nouveau périmètre de décisions et de reconnaissance lui murmure. L'accomplissement des écarts, l'emploi de pratiques éloignées des codes de l'entrepreneuriat, l'apprentissage de compromis périlleux, entraînent dans des raisonnements qui peuvent modifier une personnalité. Et qui, proportionnellement à leur enracinement, hypothèquent un retour dans l'entreprise. En témoigne, observe un cadre dirigeant de Serpollet, le « besoin qu'a Guy de se mettre en avant, d'accaparer la paternité des décisions ». Besoin qui peut correspondre à une double frustration: celle, dans le cadre de l'entreprise, de ne plus être véritablement aux commandes; et celle, dans celui du LOU ou de la CCI, de ne pas maîtriser les décisions. Certes, sa notoriété, à laquelle il est si sensible, a bondi depuis quelques années. Mais concomitamment, la reconnaissance générée par son activité d'entrepreneur s'étiole, sans que celle, trop complexe et diluée, liée à ses nouvelles responsabilités, s'impose et prenne le relais. « Cela l'entraîne à forcer le trait», constate un salarié de Serpollet Et, lui qui a besoin de maîtriser son environnement, « à être moins heureux hors de l'entreprise ». « Guy est un grand Monsieur. Qui doit veiller à ne pas succomber exagérément aux sirènes des honneurs soufflées par ses activités extra-professionnelles ».
Un « grand Monsieur » mû par une ambition dont personne, quels que soient la « famille » à laquelle il appartient, la proximité affective ou l'étendue de l'histoire partagée avec lui, ne connaît le contenu. « Où veut-il aller? Je l'ignore », confie Eric Payen. « Je sais seulement qu'il ne se contente pas de ce qu'il a », poursuit Marc Paccalin. « Seule certitude: si leur cohérence n'est pas évidente, les voies qu'il emprunte sont pensées et sont judicieuses par rapport au but poursuivi », complète Pierre Rampa. L'intéressé poursuit un cap, progresse à bâbord, à tribord, dans des courants parfois contraires, mais qui le mènent in fine au port dont lui seul connaît le nom. Si toutefois il existe bien. Même dans la tempête, il demeure inflexible et, au moins en apparence, serein. « Il est  l'image de sa ville: c'est un Florentin », pense Pierre Rampa. Doté d'un art rare: celui, tel un contorsionniste, de cumuler des positions parfois antithétiques sans qu'une seule d'entre elles ne l'éjecte d'une seule des autres. Au moins pour l'instant.

Avenir politique?

« On peine à comprendre: qui il est, ce qu'il pense, ce qu'il veut», résume Jacques Cadario. A 55 ans, Guy Mathiolon entretient savamment le mystère. L'ambition politique que d'aucuns lui prêtent constitue-t-elle son prochain challenge? L'attribut méthodique de son ascension - entrepreneur, puis successivement membre du bureau de BTP Rhône, président de la Fédération régionale des travaux publics, élu CGPME, redresseur du LOU, président de la CCI de Lyon - et la logique au nom de laquelle chaque ambition assouvie en sécrète ou en favorise une nouvelle, lui donnent crédit Surtout que ses prises de position contraires à la réforme finalement votée, et les stigmates que ses revirements auprès des présidents de CCI ont laissées, hypothèquent une promotion à la tête de la future Chambre de commerce et d'industrie régionale ou la présidence de l'Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d'industrie - où il pourrait toutefois occuper un strapontin -. Reste à décider de la cible - mairie de Lyon, députation? - et du camp - adjoint de Gérard Collomb, plus sûrement candidat UMP ? -. La parution prochaine d'une autobiographie qu'un enseignant d'EM Lyon, Olivier Torres, l'accompagne à écrire, prendra-t-elle les habits d'un programme de campagne? Dans les arcanes de la CGPME, on ne le croit pas armé pour cela. « Je l'en dissuaderai sans peine », affirme un dirigeant, sûr que le président de la Chambre est «perdu dans toutes les ambitions qu'on lui prête ». Et certains errements pourraient lui coûter. « Sans la CGPME, il ne peut rien faire Et il payera les erreurs stratégiques qu'il a commises et les aises qu'il a voulu prendre à l'égard de l'organisation ou de François Turcas », poursuit en substance un entrepreneur lyonnais. « On ne repousse pas la main à laquelle on doit d'être arrivé si haut », résume Yvan Patet. « Sans compter, complète un ancien membre du bureau de l'organisation patronale, qu'il a accumulé trop de compromis. Et sa personnalité, dans le refus de déplaire, de prendre des risques pour elle-même, n'est pas compatible avec la bagarre politique ». Difficile en effet d'être à la fois plutôt proche de Charles Millon et de porter l'écharpe rose des militants socialistes de Gérard Collomb lors des dernières élections municipales... L'intéressé entendra-t-il l'avertissement? Sans doute s'il émane de Serfim. Là, le spectre de l'éparpillement et de l'engagement politique inquiète. En premier lieu Eric Payen, qui considère que l'exercice politique est « difficilement compatible » avec les valeurs fondamentales de l'entreprise. « J'espère donc qu'il ne les assimilera pas trop vite et que surtout ils ne le transformeront pas ». Et sans doute « l'œuvre au service de la cité et du territoire » dont le directeur général d'EM Lyon, Patrick Molle, le pense animé, empruntera-t-elle d'autres voies.


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