CCI de Lyon : Guy Mathiolon est-il à sa place ?

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C'est à la tête de la Chambre que l'action et la personnalité de Guy Mathiolon suscitent les principales récriminations. L'antagonisme, qui projette les logiques et les ambitions de l'entrepreneur sur la réalité du corps social, du processus décisionnel, et du cadre statutaire consulaires, en compose l'humus.

« En-dessous de la moyenne ». Cette évaluation du bilan de Guy Mathiolon à la tête de la CCI de Lyon n'émane pas du Medef, mais d'un hiérarque de la CGPME, « famille » du PDG de Serfim. Deux ans et demi après avoir succédé à Jean-Paul Mauduy, ce bilan éveille en effet davantage de réprobations que d'assentiments. En cause? Le recrutement avorté d'un directeur de cabinet, Jean-Luc Béal, appelé à « cohabiter » avec le directeur général Yves Guyon. Les conditions de départ mouvementées de ce dernier pour assurer à partir du 1er septembre la seule présidence du directoire de la société aéroportuaire Aéroports de Lyon SA; ses indemnités contractuelles de 280 000 euros, selon l'intéressé connues de seulement quatre personnes - outre lui-même: le DRH, l'élu Medef Benoit Soury; et le président - déclenchèrent la contestation et une levée de boucliers des syndicats après que l'hebdomadaire Les Potins d'Angèle les eut révélées. Au point que l'avenir d'Yves Guyon est bloqué, et que, selon nos sources, le tribunal pourrait être saisi. Aussi, le nouveau - puis abandonné - patronyme de l'aéroport Saint-Exupéry, rebaptisé Lyon Airports: outre le coût - l'agence Brainstorming a facturé 128 000 euros le contrat pour la création du logo et ses déclinaisons, celles-ci selon la direction de l'aéroport « maintenues » -  l'anglicisme déclencha l'ire du préfet Jacques Gérault que Guy Mathiolon aurait « oublié» d'informer. Ou encore le projet d'un Lyon Institute of Technology, décidé isolément, et contradictoire avec le déploiement de l'Université de Lyon et l'agrément Lyon Campus. Des épiphénomènes ou des maladresses, sous l'écorce desquels d'autres dossiers, ceux-là de fond, cristallisent la contestation et fragilisent sa position. Premier d'entre eux: la réforme des Chambres. Guy Mathiolon s'était positionné, contre l'avis de la CGPME et dans le sillage de Gérard Collomb, en faveur de la « métropolisation ». « Un vendredi, en présence de Dominique Perben, il m'assure qu'il maintiendra sa position. Quatre jours plus tard, lors du scrutin national, il vote la « régionalisation».... », explique, encore dépité, André Mounier, président (CGPME) de la CCI Saint-Etienne-Montbrison. Au cours du week-end, le président du syndicat patronal François Turcas aurait « convaincu » son impétueux poulain de rentrer dans le rang. Un « retournement» assimilé à une trahison par les autres présidents consulaires de Rhône-Alpes opposés à l'option vainqueur. « L'homme est inconstant. Réformiste avec les réformistes, métropolitain avec les métropolitains, régionaliste avec les régionalistes... », déplore un cadre dirigeant de la Chambre. Interrogé sur le sens de cette volte-face, Noël Comte, à la tête de la CCI Beaujolais, appelle à distinguer « les présidents engagés au service de l'intérêt général de ceux qui utilisent leur fonction aux fins de promotion personnelle»....

 

Tendu

 

Le déménagement d'EM Lyon dans le périmètre du campus Charles Mérieux de Gerland constitue le second échec. Guy Mathiolon le réclamait. Non sans arguments. Jusqu'au Medef, par la voix de Benoît Soury, on partage la pertinence du vœu et « l'erreur historique » dont l'initiateur du projet qualifie l'issue. François Turcas, mais aussi le président et le directeur général de l'école, Philippe Marcel et Patrick Molle, ne s'y sont finalement pas montrés favorables, au motif du lourd et incertain enjeu financier. L'émoi qu'une telle décision provoquait dans la commune d'Ecully, les «pressions » politiques et celles, plus prosaïques, des salariés qui ont élu domicile dans la belle campagne environnante, ont aussi participé au choix final.
Mais, plus encore que ces deux événements, c'est le réveil des clivages et des joutes d'une part entre la Chambre et les collectivités locales, d'autre part entre la CGPME et le Medef, qui concentre l'inquiétude la plus sourde comme la plus vive. Lyon Ville de l'Entrepreneuriat, Grand Lyon L'Esprit d'entreprise (GLEE), OnlyLyon... la Chambre, le patronat, la Ville de Lyon et le Grand Lyon ont concrétisé ces dernières années une collaboration inédite  et fructueuse, initiée lors du premier mandat de Gérard Collomb. Désormais, la colère gronde dans l'entourage direct de ce dernier. « Doubles discours, court-circuitages, dysfonctionnements internes, gouvernance abîmée; initiatives unilatérales et isolées... avec Guy Mathiolon, la CCI de Lyon ébranle ce que nous avions patiemment construit. L'affaire « Lyon Airports », la publication d'un livre blanc sur l'industrie estampillé CCI plutôt que GLEE, la collaboration bilatérale avec la ville de Vénissieux, en sont la manifestation visible. Jean-Paul Mauduy agissait sous le sceau de l'intérêt général fédérait, rassemblait. Ce n'est plus le cas ». En cause? Ce que François Turcas ne dément pas et qui singularise le cahier des charges officiel de son «protégé»: la réappropriation et la réincorporation de compétences dans le giron consulaire, que le patronat estimait avoir exagérément partagées avec les collectivités et source de délégitimations de la Chambre. Le climat est désormais d'autant plus tendu, que cette dynamique collaborative et cet équilibre des pouvoirs résultaient d'une logique contre-nature, aussi fragile qu'improbable, initiée davantage par des personnalités que par des organisations. Or, les changements ou les vacances dans les organigrammes respectifs - au seul Grand Lyon: nouveau vice-président en charge de l'économie, nouveau directeur général des services depuis mars, départ cet été du directeur de cabinet Christophe Cizeron, l'un des architectes du décloisonnement - favorisent les stratégies de morcellement territorial. Et celles d'instrumentalisation. D'où d'ailleurs l'interprétation, fondée ou fantasmée, d'une politisation rampante de la Chambre, à des fins systémique pour le patronat et/ou personnelle pour son président.

 

Spectre de la politisation

 

La famille politique naturelle des membres du Medef, de la CGPME, et des ressortissants de la CCI est à droite, et la proximité de François Turcas ou celle, à un degré moindre, de Guy Mathiolon avec Charles Millon sont examinées différemment depuis la nomination à la direction générale de la CCI de Bernard Sinou, qui fut directeur général des services de la Région Rhône-Alpes sous la présidence de l'ancien ministre de la Défense - mais aussi plus tard directeur de cabinet d'un Louis Gallois, alors président de la SNCF, peu suspect de pensée droitière -. « « Ce n'est plus OnlyLyon, mais OnlyMillon », entend-on parmi les élus », affirme un cadre dirigeant de la Chambre. « Un tel recrutement, même si l'homme parait de qualité, aurait dû résulter d'un processus officiel et validé par un cabinet spécialisé. Il n'en fut rien. Cette embauche me semble téléguidée. Par Charles Millon ? », complète Benoît Soury. Un Charles Millon qui, défait lors du dernier scrutin sénatorial, œuvrerait désormais selon nos informations pour le compte de GL Events, partenaire du président de Serfim au LOU et coactionnaire avec la CCI de Sepel, exploitant d'Eurexpo. Est-ce alors pour sa seule grande connaissance de l'Afrique et pour aider son employeur à contractualiser la gestion du Centre des congrès de Bamako que l'ancien député-maire de Belley a récemment accompagné Guy Mathiolon lors d'un voyage consulaire au Mali? « Attention », prévient un dirigeant institutionnel: si la droite lyonnaise considère la Chambre comme un levier de reconquête politique, la dynamique économique en pâtira « gravement ». La résurrection de logiques archaïques territoriales qui confinent les institutions « au seul rôle de financeurs », peut provoquer une régression « de dix ans ». Les entreprises « n'ont pas besoin » d'une telle fragilisation contextuelle.

 

Durcissement

 

Politique, l'enjeu de la Chambre l'est également au plan patronal. L'accord, aussi inédit que friable, entre une CGPME et un Medef appelés à partager en alternance la présidence, résistera-t-il au délitement du climat et au durcissement des relations entre les deux organisations? Cette double détérioration, la personnalité et le parcours de Guy Mathiolon, dont le profil atypique - élu CGPME mais patron d'une grande entreprise - avait fait consensus lors de sa désignation, y contribuent. Le PDG de Serfim partage avec Bernard Fontanel, président du Medef Lyon-Rhône, une trajectoire croisée dans le métier du BTP et mouvementée dans les instances syndicales ad hoc. C'est d'ailleurs le Medef Lyon-Rhône que l'entrepreneur aurait d'abord lorgné, avant que le secrétaire général d'alors, Yves Benoit-Cattin, ne douche ses ambitions. A Patrick Martin, président du Medef Rhône- Alpes, Guy Mathiolon est « lié » par une difficile affaire: il était associé minoritaire, « sans rôle managérial », dans une société de plomberie, Crozet, « contrôlée par Bernard Guth », qui déposa le bilan en 1991. Parmi les principaux créanciers affectés, figurait alors le groupe Martin-Belaysoud. Son président du directoire conserve un profond ressentiment à l'endroit de Guy Mathiolon. Lequel aborde spontanément le sujet et assume ses responsabilités: «J'ai été imprudent, maladroit, et mal conseillé. C'est le seul véritable « bug » de ma carrière d'entrepreneur. Et je peux comprendre la rancune de Patrick Martin. Cette affaire m'a servi de leçon. Notamment de ne plus jamais prendre de participation sans maîtriser le contrôle de gestion, et de choisir avec la plus grande prudence mes partenaires. Serfim n'a d'ailleurs jamais déposé le bilan d'une seule de ses filiales même lorsqu'elles subissaient de fortes pertes. C'est l'une de nos fiertés».Au-delà, la résurgence des antagonismes entre les deux organisations patronales s'affirme. Au sommet de la CGPME, on stigmatise la démission des élus Medef Olivier Finaz et Philippe Guérand « au motif, sectaire, qu'ils estimaient inconcevable de collaborer avec un président CGPME », et on fustige Benoît Soury, « coupable » d'entraver « quotidiennement » l'action de Guy Mathiolon, d'adopter d'« inacceptables » logiques « partisanes », de s'ériger en séide du Medef prêt à « tout» pour affaiblir la présidence actuelle et, dans son prisme, pour « combattre » le syndicat des TPE et PME. Au point que celui promis à succéder à Guy Mathiolon en 2012 « ne sera ni notre homme, ni l'homme de la situation ». Et d'ajouter que « de toute façon, les deux seuls noms inscrits dans le protocole d'accord sont ceux de Mauduy et de Mathiolon. Au-delà, rien ne nous engage». Protocole d'accord auquel le président en exercice affirme n'avoir «jamais eu accès »....

 

Dépit

 

Guy Mathiolon est-il « fait» pour une telle responsabilité? Les admonestations sur son impatience, sur ses décisions prises « solitairement», sur la personnification de son pouvoir, sur son management incertain, sur l'impréparation et la hâte de « coups », parfois provocateurs, auxquels il est contraint in fine de renoncer, cristallisent un mode de fonctionnement indépendant, en force, iconoclaste, ambitieux, innovant, peu consensuel. « Et d'autant plus regrettable que des idées ou des projets judicieux peuvent ainsi être enterrés », estime Benoit Soury. Un mode de fonctionnement d'« entrepreneur », peu enclin à s'accommoder des particularismes organisationnels d'une telle institution, à accepter les degrés de compétences disparates des élus, à se soumettre aux pesanteurs inertielles et inhibitrices, à se résigner devant des résistances internes et claniques sanctuarisées par les statuts, à composer avec des processus de décision collégiaux, corporatistes et antagoniques. « Qu'un patron de la trempe de Guy soit ainsi incapable de faire évoluer le management de l'établissement en dit long sur l'ampleur du problème », explique un dirigeant de la CGPME. L'intéressé n'élude rien. « Ici, le Président n'a pas de moyen pour agir et réformer. Pour preuve: les dossiers « boomerang», qui sont officiellement lancés, que je crois mis en œuvre en interne, et qui me reviennent, vierges, quinze jours plus tard en pleine face... Je n'ai pas de prise managériale sur l'organisation et sur le personnel. Impossible de composer mon équipe, de faire évoluer l'affectation ou l'identité des effectifs en place, ou d'engager seul le moindre euro. L'échec du recrutement de Jean-Luc Béal l'illustre. La « lourdeur » de la machine et l'envergure des résistances sont insupportables. Quatre années ont été nécessaires pour imposer une contrôleuse de gestion, poste pourtant évident dans une entreprise privée ! Alors, quand je reviens sur les terres de Serfim, j'ai l'impression d'être en vacances, et je mesure alors mieux ma chance d'être le patron d'une telle entreprise ! Et là au moins, je suis légitime. Je comprends mieux la confession d'un coreligionnaire consulaire : « Tu verras, la CCI, c'est comme un bateau, elle te contente à deux reprises: quand tu en prends la barre, et quand tu la quittes. Et dans l'intervalle tu prends des paquets de mer dans la figure ». Fort heureusement la grande majorité des collaborateurs sont motivés et disposent d'un niveau d'expertise élevé. Ce qui me rend très optimiste pour une évolution positive de l'influence de l'établissement».

 

Crédit

 

En juin 2010, Guy Mathiolon devrait toutefois être reconduit. C'est le vœu de François Turcas, dont les relations erratiques avec le président de la Chambre - « nous sommes un vieux couple » sont patinées d'amitié, de crispations, de divergences, de réconciliations, de rappels à l'ordre pour contenir ses désirs d'émancipation. Aussi d'intérêts communs: « La CCI constitue une si grande prise de guerre pour la CGPME que ni l'un ni l'autre ne prendront le risque de la perdre. Ils se tiennent... », analyse Benoit Soury -. D'ici là, Guy Mathiolon aura travaillé depuis un an avec un directeur général choisi par lui et mandaté pour assurer un relais capital au sein de la technostructure. Celui dont Bernard Fontanel salue le « réservoir d'idées, même démesurées», aura peut-être discipliné son tempérament, et l'aura davantage acclimaté à la réalité frustrante du lieu. Les stigmates de ses dissensions avec André Mounier auront probablement été cautérisés, et, comme le souhaite ce dernier, la coopération entre les deux chambres se sera ragaillardie. Il aura abondé le crédit de son bilan qui, « s'il n'est pas extraordinaire » selon François Turcas, ne manque pas de souffle: dynamique de la Chambre renforcée, professionnalisation rehaussée des élus - dont la désignation de certains d'entre eux provoqua de profondes divergences avec François Turcas et Bernard Fontanel -, évolution, même lente, vers des processus décisionnels plus professionnels et réactifs, services intensifiés auprès des ressortissants - notamment les commerçants -, revitalisation de l'établissement de Tarare, ouverture accrue à l'international, initiatives en matière d'aménagement du territoire, consolidation des chantiers lancés par Jean-Paul Mauduy - société aéroportuaire Aéroports de Lyon SA, Eurexpo... -. Et, si elle est saisie, la Chambre régionale des comptes aura peut-être absout celui que ses détracteurs soupçonnent de faire «flamber » les frais de représentation de l'établissement. « Ne disposant d'aucune marge de manœuvre, j'ai fait voter un budget de 100 000 euros, que la technostructure assimile fallacieusement à des dérapages, alors qu'il est affecté à soutenir des opérations partenariales avec les associations de commerçants, de zone industrielle, les collectivités locales et surtout les médias comme la prochaine soirée sur la diversité», se défend l'intéressé. Le « sens de la survie » et « son rejet du renoncement », que lui reconnaît Patrick Molle, directeur général d'EM Lyon, l'auront alors servi. Il aura peut-être appris à gérer les extraordinaires antagonismes qui l'écartèlent, comme par exemple l'avenir de l'école de commerce qu'au sommet de « sa » CGPME on espère « un jour totalement » évacuer de la CCI. A moins qu'il n'entende la confession d'un de ses proches amis, qui circonscrit sa quintessence: « Guy, c'est l'esprit d'entreprendre et l'humanisme. Sa place est donc dans l'entreprise. Pas à la Chambre ».

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