Bernard Belletante, « tueur de dogmes »

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
A la veille de présenter son plan stratégique, à lire le 2 octobre en exclusivité sur acteursdeleconomie.com, portrait de celui qui a pris il y a quatre mois les rênes d'une EMLYON affaiblie par quatre années de vicissitudes et d'incurie. Les espoirs et les ambitions qu'éveille l'ancien directeur d'Euromed sont immenses. Mais ce bulldozer « tueur de dogmes » aura-t-il les moyens de les exaucer ?

Comme le Messie. L'évocation christique est guère exagérée, l'arrivée effective de Bernard Belletante début juin aux commandes d'EMLYON étant accueillie telle l'espérance d'une résurrection après quatre années de décomposition au sein de la gouvernance et du fonctionnement de l'école.

Une série d'échecs

Un ancien directeur général (Patrick Molle) aux méthodes managériales et organisationnelles admonestées et maintenu plusieurs mois à son poste une fois le processus de séparation acté ; l'échec cuisant du recrutement de son successeur Philippe Courtier- ce météorologue, en provenance de l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées, dont les particularismes comportementaux très intériorisés et le parcours académique étaient incompatibles avec l'ADN d'une business school, demeurera en fonction quelques mois - ; la désignation en catastrophe du président du conseil d'administration, Bruno Bonnell, à une direction générale qu'il aura le courage d'assumer temporairement et l'énergie de réveiller mais à laquelle son inexpérience de ce type d'établissement, ses nombreux autres engagements professionnels (Pdg de Robopolis), et son style controversé ne se prêtaient pas spontanément ; enfin, une autorité consulaire qui implose à l'automne 2013 - le président Philippe Grillot sera démissionné après la publication d'une enquête puis d'une interview dans Acteurs de l'économie - ce sont bel et bien quatre années de tempêtes et de meurtrissures que le corps social de l'établissement a traversées, et que le Financial Times vient de sanctionner en reléguant le « master en management » au 20e rang de son ranking 2014 - il était auparavant 11e.

« Enfin un vrai patron »

« Un chef », « un patron », « un capitaine » : « enfin, nous avons un vrai pilote dans l'avion », confient désormais les salariés, satisfaits du « retour à la maison » de celui qui fut jusqu'en 2002 adjoint de Patrick Molle et directeur de la Grande Ecole, rassérénés par son expérience des business schools - il fut directeur d'Euromed et aux commandes de la naissance de Kedge, fruit de la fusion avec Bordeaux EM - et son expertise internationale de la filière, séduits par l'énergie charismatique, le pragmatisme, et surtout la vision « audacieuse, structurée, crédible, excitante » qu'il veut consacrer à l'avenir de l'établissement. Une vision qu'il pave de conceptions managériales elles aussi en rupture : accès direct, disponibilité inédite, dialogues sincères, décisions rapides, organisation limpide, communication efficace, et culture de la sollicitation et de la concertation qui succède à celle, démobilisatrice voire dénigrante, que son prédécesseur Patrick Molle - récemment écarté de la direction de France Business School -, avait fécondée.

Restaurer la confiance

Le chantier n°1 de Bernard Belletante sera bien de relancer une dynamique créative et collective, de juguler la fatigue, la lassitude, et un même un scepticisme devenus chroniques, de restaurer la confiance, après un quinquennat d'immobilisme et de vicissitudes qui a empoisonné la communauté autant administrative que professorale. Il peut compter sur un corps social déterminé, et si conscient de l'urgence et de l'ampleur des priorités que même les crispations ou les inquiétudes que son style abrupt voire « autoritariste » et l'envergure de certaines orientations peuvent susciter sont, pour l'heure, en sommeil.

EM LYON

Un contexte disruptif

Reste qu'après quatre mois de lune de miel, le plus difficile débute : mettre en œuvre une stratégie adaptée à un double environnement général et particulier, complexe. Révolution numérique, prolifération des MOOC's, bouleversements inhérents à la montée en puissance des pays émergents, positionnements identitaire, « éditorial » et de marque, accords de coopération, qualité et réputation des enseignants recrutés, disruptions pédagogiques, souveraineté omnipotente des classements, choix des langues officielles, masses critiques, et en France regroupements et même fusions d'établissements dictés par la réalité économique et les politiques consulaires : le marché international ultraconcurrentiel des business schools est en pleine métamorphose, qu'il s'agisse des modèles économiques ou des méthodes et contenus d'apprentissage. C'est dans ce contexte que Bernard Belletante doit dessiner et surtout appliquer son ambitieuse stratégie - dévoilée en exclusivité jeudi 2 octobre sur acteursdeleconomie.com.

« Guerres de position »

Le directeur général devra également composer avec des singularités locales contestées. Et en premier lieu une tutelle consulaire qui, ces dernières années, a géré les obstacles avec négligence voire incompétence, parfois privilégiant les atermoiements élusifs et confortables à l'impérieuse nécessité de trancher. En témoignent non seulement la raréfaction irréversible des moyens alloués, mais également les délicats arbitrages sur la responsabilité et la vision « locales » de l'établissement - pour preuves, la reprise de l'ESC Saint-Etienne, en faillite, ou le projet de rapprochement avec Grenoble EM que les chambres ont imposés dans le premier cas malgré l'hostilité de la communauté enseignante lyonnaise, dans le second contre le vœu des dirigeants des écoles -, l'inconsistance de certaines ambitions personnelles, les « guerres de position » auxquelles les différents courants consulaires et patronaux se sont livrées.

La tutelle consulaire, un fardeau ?

L'illustrent aussi la composition et le fonctionnement du conseil d'administration et, au-delà, l'organisation et l'efficacité de la gouvernance - d'ailleurs fustigées par la Chambre régionale des comptes dans son rapport du 22 juin 2013 - : cet environnement est-il à la hauteur des ambitions de l'établissement ? Ce qui, pendant longtemps, constitua l'atout n°1 et différenciant de l'école devient-il un fardeau - y compris pour séduire les candidats, convaincre les enseignants réputés, accrocher les entreprises, développer les implantations, fluidifier le fonctionnement interne, libérer les initiatives entrepreneuriales, in fine lever les fonds nécessaires au doublement de l'activité d'ici 2020 ? A terme, l'école doit-elle et peut-elle envisager s'affranchir d'une suzeraineté qui, jusqu'à l'affaliblir, a pu la manipuler, en faire un enjeu et parfois même un otage « politiques » ?

EM LYON

« J'espère que nous ne perdrons pas notre âme »

Dans ce contexte international, domestique et lyonnais, Bernard Belletante devra manœuvrer avec doigté, afin que les transformations initiées et les voies d'accomplissement de son projet n'altèrent pas l'ADN de l'école ni ne l'inféodent aux codes et aux dogmes uniformisateurs imposés par les rankings ou les accréditations, tous deux autant hégémoniques que capitaux : « J'espère que nous ne perdrons pas notre âme », résume un enseignant. Afin aussi que l'indépendance voire l'indocilité caractéristiques du cénacle professoral ne glissent pas vers l'inaction ou même l'insubordination, surtout si la métamorphose provoque la marginalisation et la mise à l'écart des moins armés. En d'autres termes, il devra résoudre l'épineuse problématique : comment être un acteur mondial-global sans dissoudre l'identité dans les injonctions propres à la globalisation ?

Crédibilité et légitimité

Après les promesses, l'heure est aux actes, les seuls sur lesquels l'écosystème et les salariés - usés par des années d'usurpation, de duplicité et de reniements - pourront juger la finalité, le contenu et les moyens de la stratégie. Impatient et, comme le démontre son départ de Kedge, peu suspect de servilité à l'endroit des chambres consulaires lorsqu'elles entravent ses ambitions, le « bulldozer » Belletante inspire au sein de l'établissement ce qui avait fuit ces dernières années : une crédibilité, une légitimité et un respect, dans le sillage desquels enseignants et personnel administratif semblent vouloir inscrire leur engagement. Tout semble donc réuni pour que cet autoproclamé « tueur de dogmes » accomplisse son projet et redimensionne l'établissement dans un monde de ruptures protéiformes - il publiera d'ailleurs en novembre chez Eyrolles un essai sur la problématique disruptive dans l'éducation et la pédagogie. Tout... ou presque.

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Commentaires
a écrit le 01/11/2014 à 23:32 :
A mourir de rire.
a écrit le 03/10/2014 à 13:57 :
Quel sabir !
a écrit le 01/10/2014 à 23:51 :
Des qualités incontestées pour sa connaissances en gestion de business school qui sont à mettre sur un pied d égalité avec son autoritarisme qui fait frémir ses collaborateurs. Bernard Belletante devra réussir à faire ce qu il n a pas su faire à Bordeaux ( BEM): gagner la confiance de ses collaborateurs sans employer la force.

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