ENS : Un mariage de raison

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(Crédits : Acteurs de l'Economie)
Il est troublant de dîner en face de Jacques Samarut et d'Olivier Faron en évoquant le mariage imminent de leurs deux établissements. Troublant et savoureux.

Le verbe circule, fluide, libre. Pas question de ping-pong verbal. Sur un sujet aussi épineux et retors, tapissé de pièges et truffé d'impasses, il flotte une certaine harmonie tranquille entre les directeurs des deux ENS. « Jacques et Olivier savent se répartir la parole, se compléter, chacun dans son registre. Le premier s'exprime avec une économie de mots, le second élargit le débat, plante le décor, fait « enfler » et sonner son discours, dissèque Jacques Vincent. Ils prennent véritablement plaisir à ces échanges». Un plaisir d'être ensemble presque palpable. Depuis dix-huit mois et le lancement du projet de fusion de leurs écoles, ils assurent ne pas avoir connu « un seul nuage » dans leur relation. Ce sont aujourd'hui deux hommes rompus par cette longue gestation, éprouvés par une démarche qu'ils décrivent comme « très expérimentable, et donc par essence perfectible », mais riche de nombreux enseignements. Fatigués, mais heureux, joyeux presque, fiers de ce rapprochement auquel ils se donnent corps et âme. Emus aussi : « Tout au long du processus, jamais nous n'avons été remis en cause par nos équipes. Aujourd'hui, elles se sont approprié le projet pour plus de 60 %. Notre chance est que nos deux écoles nourrissent la même philosophie, celle de rester des établissements de haute qualité », assurent-ils, presque d'une seule voix.

Gratin

Et c'est bien en grande partie sur leur tandem que la fusion des deux ENS repose. Ce mariage, c'est eux qui l'ont voulu. Plus qu'une fusion, ce doit être la naissance d'un nouvel établissement, doté d'une identité propre. Les modèles? Le MIT (Massachusetts Institute of techno¬logy) de Boston ou le Caltech (California Institute of Technology) de Pasadena : il s'agit de proposer une offre interdisciplinaire, mariant dans un continuum inédit sciences dures et sciences molles. Mais aussi de disposer d'une masse critique de 2 000 étudiants, afin d'apparaître à un échelon national, voire international, et de mieux s'organiser avec davantage de ressources. Accessoirement, le mariage des deux ENS renforce leur poids sur l'échiquier de l'enseignement supérieur lyonnais, notamment face aux universités, et leur permet de ne pas se faire « aspirer » par d'autres établissements. Un changement majeur au sein du PRES (Pôle de recherche et d'enseignement supérieur) de Lyon qui fait réagir Lionel Collet : « C'est peut-être le premier signe de la recomposition de notre paysage universitaire. A Strasbourg les trois universités ont fusionné, formant un ensemble de 42000 étudiants. Si les trois universités lyonnaises faisaient de même, elles totaliseraient 90000 étudiants. Nous devons nécessairement nous interroger sur ces mouvements et inventer notre propre modèle », esquisse le président de (l'université) Lyon 1. Alain Storck, qui juge le mariage des deux ENS « astucieux et ambitieux», partage lui aussi cette réflexion: « Notre PRES, l'un des plus importants de France, doit faire émerger des pôles de compétence. Ainsi, dans le cadre de la dynamique du Campus Lyontech, nous réfléchissons avec Lionel Collet à la manière de faire force et stratégie commune, sans être dans une logique de fusion », estime le directeur de l'INSA de Lyon.
Bref, la naissance de cette nouvelle ENS fait vaciller les équilibres, déplace les frontières, et déstabilise les établissements lyonnais. « Les deux ENS, qui sont considérées comme le « gratin » de l'enseignement supérieur, sont sur le point de réussir à unir de manière extrêmement innovante sciences exactes et sciences de l'homme. C'est complètement perturbateur pour les universités, bâties sur une opposition entre ces sciences, et pour Lyon 2 en particulier, dont le terrain d'action est les sciences humaines et sociales. En effet, celle-ci n'a engagé encore aucun rapprochement réel avec Lyon 3. Le risque est que le « décantage » entre Lyon 2 et la nouvelle ENS s'accentue encore », estime une source proche du dossier. Le site de Lyon est en effet particulièrement riche en matière de sciences humaines et sociales (SHS), domaine dont l'ENS LSH comme Lyon 2 peuvent prétendre assurer le leadership. Les relations entre les deux établissements ne sont pas toujours égales. « Il faut beaucoup de temps pour stabiliser les liens entre une ENS et une université. L'ENS LSH n'est à Lyon que depuis quelques années, contre plus de vingt ans pour Lyon 2, témoigne Lionel Collet. A contrario, Lyon 1 et l'ENS de Lyon cultivent des relations anciennes, incarnées par une vraie collaboration scientifique, notamment en matière de formation ». Sollicité, le président de l'Université Lyon 2, Olivier Christin, n'a pas souhaité rencontrer Acteurs de l'économie. Cet agrégé d'histoire, ancien « cloutier» (élève de l'ENS Saint-Cloud, ndlr) fut condisciple d'Olivier Faron, et échoua face à lui pour la présidence de l'ENS LSH en 2005. Il quittera son poste en janvier 2010 pour enseigner en Suisse.

Nomenklatura

En outre, le mariage des deux ENS renforce encore le projet de campus Charles Mérieux, qu'elles ont initié à Gerland. L'objectif initial? Regrouper au sud de Lyon une dizaine d'établissements publics (antenne de l'Ecole vétérinaire, INRP, ISH, parties des universités Lyon 1, 2, 3...) et leurs pôles de recherche associés (CNRS, Inserm, Inra, Inria ... ). Les ENS comptaient également et surtout sur la venue d'EM Lyon et de l'IEP, afin que naisse un campus « à la hauteur de la London School of eco¬nomics ». Certes, les deux écoles normales regrettent que l'école de management ait finalement préféré demeurer à Ecully et nouer une alliance avec l'Ecole Centrale. Mais, réunifiées, elles entendent bien s'imposer comme les têtes de pont de ce campus, qui doit partager avec le site de la Doua à Villeurbanne la généreuse dotation en capital de 575 millions d'euros prévue dans le cadre du Plan Campus. Bref, le mariage entre les ENS renvoie au sein de la « nomenklatura » universitaire lyonnaise à un paradigme différent, qui, s'il est salué pour ses qualités d'innovation et d'audace, questionne et déstabilise. D'autant que Jacques Samarut et Olivier Faron ont su inviter les bonnes fées autour du berceau de la future ENS. Ainsi, en plus de l'intérêt de nombreux acteurs économiques, ils savent pouvoir compter sur le soutien du maire de Lyon, mais aussi sur celui de Valérie Pécresse. Un appui que certains jugent excessif, au sein même des ENS. « Est-il dû au seul mérite d'Olivier Faron et de Jacques Samarut? Quel est le rôle de Philippe Gillet, ancien directeur de l'ENS de Lyon, qui pilote le cabinet de la ministre? Ne peut-on regretter que Valérie Pécresse mette tout en œuvre afin de constituer un pôle d'excellence circonscrit à 3000 étudiants, alors qu'ils sont près de 100000 à Lyon? », s'interroge Bernard Teissier, responsable de la section syndicale SNASUB- FSU au sein de l'ENS LSH.

Poésie de la renaissance

Bien que distantes de quelques centaines de mètres, les deux ENS recourent encore aux services de la Poste pour correspondre. Les établissements sont très différents. « L'ENS LSH fonctionne dans une culture du «fait maison », avec beaucoup de personnel et davantage d'effectifs titulaires. L'ENS Lyon a plutôt adopté une logique de sous-traitance et de contractualisation vers l'extérieur pour l'entretien des locaux, leur surveillance... », observe Yann Pétel, qui reprend : « La lettre de mission de Valérie Pécresse était claire, il fallait innover ». II propose alors une gouvernance censée permettre aux deux cultures de se sentir représentées, grâce à la mise en place d'une diarchie. Autre innovation : l'ouverture du CA, qui devrait accueillir nombre de personnalités économiques et politiques locales (représentants du Grand Lyon et de la Région Rhône- Alpes notamment).
Mais cette gouvernance, très éloignée de ce qui se pratique classiquement dans les établissements universitaires, n'a pas toujours été du goût de tout le monde en interne. Si la composition du fameux CA - pour moitié des membres élus (ceux qui représentent les personnels) et pour moitié des membres nommés, plus le président - semble désormais actée, elle a fait l'objet de longues discussions. Une pétition, paraphée par 500 signatures selon l'intersyndicale, avait même circulé avant l'été, appelant à une forte présence des membres élus, et à une réduction du nombre des personnalités « extérieures ». « Que le dirigeant d'une entreprise privée, membre du CA, s'implique dans le recrutement d'un maître de conférences spécialiste de la poésie de la Renaissance est quand même assez choquant et étrange », s'étonne Delphine Kolesnik, maître de conférences en philosophie, qui en fait une question de principe. Et de regretter une réelle difficulté à représenter les doctorants, compte tenu du nombre limité de sièges de membres élus.
Est-ce un hasard, ou leur habitude à travailler dans le monde de l'entreprise ? Côté ENS Lyon, certains professeurs louent au contraire la modernité de cette gouvernance. « Le principe de la prééminence de l'exécutif est désormais acquis. C'est un pas énorme, mais nous sommes passés près de la catastrophe. Lorsqu'une école est contrôlée par des conseils et des factions, ce n'est pas pour le bien de l'institution », tranche Francis Albarède.  

Pas taboue

Au-delà de la gouvernance, Bernard Teissier dénonce également des dysfonctionnements dans l'élaboration du nouvel organigramme, réalisé à l'aide du cabinet Deloitte. Mi- novembre, le chef du service informatique n'était toujours pas nommé. « Le principal problème a été de faire de la place à tout le monde. Résultat : toutes les directions sont doublées. De plus, le nouvel organigramme est classiquement très hiérarchisé, très vertical, et manque de logique projet davantage transversale », affirme encore le syndicaliste. Et c'est dans un contexte de charge de travail accrue, où se télescopent en cette fin d'année 2009 l'adoption du nouveau contrat quadriennal et la remise des budgets, que les personnels vont devoir se l'approprier.
Pour autant, les syndicalistes ne s'opposent pas au principe même de la fusion, qu'ils ne considèrent pas comme « taboue », et n'affichent aujourd'hui plus d'inquiétudes majeures quant à d'éventuelles suppressions de postes. Mais ils s'interrogent sur le calendrier extrêmement serré du mariage, qui tiendrait selon eux au passage à l'autonomie prévu pour le 1er janvier 2010. Les deux directeurs ne nient pas cette rapidité, mais soulignent le temps laissé au dialogue, via la tenue de plusieurs assemblées générales, conseils d'administration, conseils scientifiques, comités techniques... sans oublier les réunions « directes » avec les organisations syndicales. Courant novembre, six commissions (gouvernance, scolarité-formation-études, recherche, vie du campus, pratiques sociales, et hygiène et sécurité) étaient au travail. Est-ce le résultat de ces efforts? Au sein du corps professoral, là encore la fusion n'est pas taboue. Beaucoup soulignent qu'il s'agit d'une sorte de retour aux sources « logique ». Beaucoup également, « scientifiques » comme « littéraires », vantent l'intérêt intellectuel de l'opération, et assurent de la motivation de leurs étudiants.

Boite de Pandore

Néanmoins, réflexe légitime et peut- être passager, chacun s'inquiète aussi... pour « sa » spécialité. Dans un contexte global de minorisation des sciences humaines et sociales (SHS), c'est peut-être davantage au sein des «littéraires » que les appréhensions se font jour. Une fois la boite de Pandore ouverte, une fois le mariage consommé, ne risquent-ils pas de se voir absorbés par les sciences dures... même si telle n'est pas l'intention des deux directions? Favorable à la fusion, Pierre-François Moreau redoute une unification brutale du régime des thèses: « S'aligner sur les « pratiques » des scientifiques, qui bouclent leurs thèses en trois ans seulement, nécessairement sous le couvert d'un financement, supprimerait la moitié des thèses chez nous, et pas les plus mauvaises », indique le professeur de philosophie. Autre sujet redouté : la mise en place toute récente de la prime d'excellence scientifique, récompensant certains enseignants-chercheurs et chercheurs. Les établissements joueraient un rôle important dans la détermination des critères d'attribution de cette prime... Or chaque discipline a ses codes pour « évaluer » l'excellence. « A nos yeux de littéraires, ce qui compte c'est d'avoir publié des livres, et des « vrais », c'est-à-dire des ouvrages qui ne soient pas de vulgarisation. Les scientifiques, eux, prennent en compte les articles publiés! », illustre Pierre- François Moreau.
Professeur d'italien à l'ENS LSH, Jean-Claude Zancarini constate quant à lui la différence entre les budgets des laboratoires : selon lui, Triangle, au sein de l'ENS LSH, serait doté d'une enveloppe annuelle de 350 000 euros; alors que le plus petit laboratoire de sciences disposerait de près d'1,4 million. En outre, l'ENS Lyon revendique un Fonds recherche, qui collecte 15 % des rentrées d'argent au niveau de chaque laboratoire. « Comment ce Fonds fonctionnera-t-il dans la future école? J'imagine que les « littéraires » lèvent moins de contrats que nous. Or les disciplines qui contribuent beaucoup à ce Fonds (biologie, chimie, sciences de la terre...) souhaitent « récupérer» aussi beaucoup... », explique Vincent Laudet. Et de poursuivre en toute sincérité: « Notre problème au quotidien est que nos compétiteurs américains disposent de dix à quinze fois plus d'argent que nous. Tout cela est peut-être un peu étonnant pour les gens de LSH ».

Drôles d'oiseaux

Le poids de la recherche est davantage prépondérant au sein de l'ENS Lyon qu'entre les murs de l'ENS LSH. D'où un attachement peut-être un peu plus fort chez les « littéraires » à l'agrégation et au statut d'élève normalien. « L'idée que nous accueillons les élèves pour qu'ils deviennent par la suite enseignants fonctionnaires n'est pas aussi fondamentale pour eux que pour nous », pointe Jean-Claude Zancarini. La crainte est que cette mission républicaine s'efface, et que l'ENS se banalise en se transformant en une « super école d'ingénieurs ».
Si les fiancés semblent désireux de concrétiser leur union, il faudra encore qu'ils fassent preuve de curiosité, et apprennent à se connaître, pour que leur mariage soit heureux. « Dans chaque école, le gros point d'interrogation, c'est l'autre», résume Vincent Laudet. « Les gens de LSH sont de drôles d'oiseaux: ce sont de vrais intellectuels, à vision large. Nous, scientifiques, sommes focalisés sur ce que nous faisons, attachés à être les meilleurs dans notre spécialité », glisse, avec son franc-parler habituel, Francis Albarède. Il faudra sans doute plusieurs années pour s'accorder sur les visions, les objectifs, pour surmonter les différences. Pour dissiper l'appréhension, fondée ou fantasmée, de « ceux d'en face ». Et trouver un vocabulaire commun. Le couple en tous cas n'a rien à craindre de la routine.

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