Plume de patrons, ces chefs d'entreprises écrivains

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Corinne Royer, est l'auteure de La vie contrariée de Louise, le prix Terre de France - La Montagne 2012
Corinne Royer, est l'auteure de La vie contrariée de Louise, le prix Terre de France - La Montagne 2012 (Crédits : Vinciane Verguethen)
Cinq entrepreneurs témoignent de leur besoin d'écrire des romans qu'ils (ou elles) ont publiés. Ces moments très personnels leur apprennent beaucoup sur eux-mêmes. Et leurs relations avec leurs équipes s'en trouvent enrichies. Tous tiennent à bien cloisonner ces deux activités, sans être prêts à renoncer à l'une d'elles.

« La gestion et le management sont des actes grands. Toutefois, la vie est beaucoup plus large, plus ouverte. D'abord, on commence par écrire sur soi-même, puis sur d'autres sujets : Dieu, la capacité de l'être humain à se dépasser. Écrire devient une nécessité pour se sentir plus libre », confie Mohed Altrad, patron du groupe montpelliérain du même nom, spécialisé dans les échafaudages, fort de 7 000 collaborateurs.

Une nécessité de conter

Son premier roman, Badawi, publié en 2002 chez Actes Sud, dont la lecture est recommandée par l'Éducation nationale, s'inspire très largement de son histoire, celle d'un enfant de bédouins né dans le désert syrien. Suivront L'hypothèse de Dieu, en 2006, et La promesse d'Annah, en 2012. « Un quatrième est en préparation. Chaque fois, c'est un chantier de quatre à six années », distille, d'une voix qui se cherche presque, l'ancien chercheur en informatique et aujourd'hui homme d'affaires aux multiples responsabilités.

Corinne Royer exprime, elle aussi, cette nécessité de conter. Auteure de M comme Mohican, paru en 2009 chez Héloïse d'Ormesson, tout comme son second roman La vie contrariée de Louise (éditions Pocket, mars 2014), elle prévoit la sortie de son troisième ouvrage, fin 2015. Co-directrice de l'agence de communication TV and Co, à Saint-Just-Malifaux (Loire), créée il y a 30 ans, elle se souvient : « À l'école, déjà, pendant les cours de mathématiques et de géographie, je composais des poèmes et des nouvelles. J'écrivais pour moi. Des amis m'ont poussée à publier », confie-t-elle.

Une démarche qui étonne certains

Frédérique Girard-Ory, fondatrice de Dermscan, laboratoire lyonnais spécialisé dans les études précliniques et cliniques pour la cosmétique et la pharmacie, a franchi le pas il y a cinq ans. « Nous étions en transit dans un aéroport. Estelle, ma fille cadette, m'a demandé de lui parler de son père, mort quand elle avait huit ans. Je n'étais pas à l'aise pour lui répondre dans ces circonstances particulières », se souvient-elle. Naissait alors Cela aurait dû rester secret, un roman qui restera à l'état de manuscrit jusqu'en 2012, date à laquelle il est publié aux Éditions Baudelaire, une maison lyonnaise. Chez cette scientifique, titulaire d'un doctorat en biologie, écrire remonte à loin également : « J'ai toujours été un peu rêveuse. Fille unique, je m'inventais des frères et sœurs. » Il lui faudra attendre bien plus tard pour accorder du temps à l'écriture.

Le pli est maintenant pris : un second roman, Le fourgon de Prague (2014), genre policier, en appelle un troisième, en gestation. Aucune place n'est laissée à l'improvisation par cette femme méticuleuse qui n'hésite pas, pour la crédibilité des scènes, à prendre ses sources auprès des professionnels autorisés. « J'ai pu rencontrer un commissaire divisionnaire ou encore le directeur exécutif d'Interpol. D'emblée, je préviens que je suis chef d'entreprise et que mes questions seront sans doute naïves. Au départ, ma démarche étonne certains. »

Un acte purement hédoniste

Que sa fiction ait été jugée crédible par un critique littéraire, sur le site K-libre, a comblé Fabrice Romano, auteur de Ultime SMS à Rome, un policier publié chez Baudelaire. « En 2006, j'ai eu la révélation d'une histoire un peu rocambolesque, longtemps restée au stade de l'idée. Un jour, j'ai voulu la développer. Entre deux trains ou deux avions, j'écrivais sur mon ordinateur portable. Plus j'écrivais, plus j'en avais envie. Jusqu'à 30 pages d'affilée, parfois », se remémore ce vétérinaire de formation, fondateur de Eye Tech Care, brillante start-up lyonnaise axée sur le traitement non invasif du glaucome.

Expatrié à Montréal depuis dix ans, Frank Escoubès, un ex-consultant chez Algoé, a donné vie à B :, un « roman engagé » sur les lanceurs d'alerte dans les entreprises, publier aux Éditions du Littéraire, en décembre 2014. « Écrire, c'est une forme de stress doux. Avant toute chose, c'est un acte purement hédoniste », savoure le président exécutif de Bluenove Group et fondateur de la plate-forme Imagination for people, lancée en juillet 2011. Toutefois, l'heure du verdict peut être douloureuse. Et il remisera pendant un an et demi le manuscrit de B :, après que celui-ci fut rejeté par Gallimard « au dernier tour du comité de lecture ».

Un accès rares aux grandes maisons

Cet accès aux grandes maisons d'édition, rare pour un premier roman, l'entrepreneur du web reconnaît l'avoir dû à sa rencontre avec « Régis Debray et Gérard Mordillat. Ils avaient lu mon récit et m'avaient fait de précieux retours ». Comme ce sera le cas avec Gallimard. Une fois son texte retravaillé, il le soumettra, pour ce deuxième tour de piste, à « des éditeurs nationaux plus petits, mais connus ».

La réponse positive viendra donc des Éditions du Littéraire. Mais, on ne lui enlèvera pas de l'esprit que les éditeurs français « sont rétifs aux sujets qui ne sont pas dans l'air du temps. Or, B : est né de l'observation de pratiques émergentes dans les entreprises, de l'ordre des signaux faibles ». L'ouvrage est en cours de traduction en version anglaise, annonce Frank Escoubès.

La vie contrariée de Louise, de Corinne Royer prendra, elle, le large en Amérique latine, après sa traduction en espagnol. En France, cette fiction a obtenu, en 2012, le prix Terre de France - La Montagne, récompensant un récit mettant en valeur un terroir français et ses habitants. Pour cette Stéphanoise, la publication du premier roman, n'a pas été un parcours du combattant. « J'ai reçu une réponse d'Héloïse d'Ormesson, moins d'un mois après l'envoi de mon texte. J'avais ajouté cet éditeur, à dimension humaine, à ma liste de destinataires après avoir discuté avec Gilles Cohen-Solal (associé et compagnon de Héloïse d'Ormesson, NDLR), à l'occasion d'une fête du livre à Saint-Étienne », se souvient-elle. Après avoir tenté sa chance auprès de sept ou huit éditeurs nationaux, Frédérique Girard-Ory s'est donc tournée vers un régional : « Aux éditions Baudelaire, le risque financier est partagé avec une certaine contribution de l'auteur ». Avec Fabrice Romano, publié par la même maison, une certaine complicité s'est créée. « Nous sommes devenus amis, alors que nous ne nous connaissions pas avant septembre dernier. Nous avons échangé nos polars », s'amusent-ils.

Pleurer sur la mort d'un personnage

Que découvrent d'eux-mêmes ces entrepreneurs en assouvissant cet appel de l'écriture ? « Une imagination hyperfertile », s'étonne Fabrice Romano, fils d'un artiste peintre et professeur aux Beaux-Arts de Rome. Il avoue même s'être mis à pleurer sur la mort d'un de ses personnages. « Je m'étais pris d'affection pour lui. Mes émotions étaient à vif. » Si Corinne Royer écrit ses fictions la nuit (entre 21 h 30 et 1 h), dans le calme de son ancienne ferme (retirée dans le parc naturel du Pilat), c'est aussi parce que « la nuit, on se dédouane du regard des autres. C'est propice à l'introspection et, alors, on se surprend soi-même ». Annette Targowla, animatrice chez Aleph, association organisant des ateliers d'écriture, fait écho à ces témoignages : « L'écriture personnelle est une expérience unique pour se rapprocher de son intériorité, pour retrouver l'intensité de ce que l'on a vécu, de ce que l'on a choisi de ne pas vivre, de ce que l'on a observé, senti ou pensé en trouvant les mots justes et en les faisant vibrer ».

Précisément, c'est pour mieux jongler avec les mots que Daniel Guillot, un entrepreneur grenoblois est devenu adepte des ateliers d'écriture. « Un des mes copains, aux États-Unis, qui a pris sa retraite assez tôt, a suivi une de ces formations académiques à l'écriture existant là-bas. Cela m'a fait envie. » Maintenant qu'il a poussé la porte d'Aleph il se dit surpris de sa capacité à « écrire sur un sujet, inconnu cinq minutes avant qu'il nous ait été donné ». Surpris aussi de « constater comment un thème peut être traité de façons différentes lors de la restitution par les participants à l'atelier ». Ce physicien, fondateur de Nanolase, une jeune pousse spécialisée dans le laser, qu'il a vendue en 2001, accompagne maintenant des créateurs d'entreprise. Son cheminement dans l'écriture peut aussi aider ces entrepreneurs en herbe à réussir si l'on en croit Franck Escoubès. Ce dernier est convaincu que « le succès et l'échec d'une création d'entreprise sont largement liés à la capacité des créateurs à raconter leur projet ».

Échapper à la course contre le temps

D'ailleurs, Frédérique Girard-Ory avoue bien volontiers que la pratique de l'écriture l'a amenée à étayer davantage ses propos lorsqu'elle s'adresse à son personnel. Certains de ses collaborateurs viennent même la solliciter lorsqu'ils butent sur la rédaction d'un courriel. Depuis qu'elle s'est fait un nom dans la fiction, Corinne Royer reconnaît que les clients de son agence sont curieux de savoir si c'est elle qui rédigera leur dossier de presse ! Pour autant, tous les patrons interrogés répondent que gérer et écrire sont deux activités qu'ils séparent bien l'une de l'autre. Plus encore, Fabrice Romano tenait même confidentielle sa prose, de peur que cela puisse donner de lui l'image de quelqu'un de « prétentieux, voire le décrédibiliser » aux yeux des associés de Eye Tech Care qu'il a quittée au printemps dernier tout en restant le principal actionnaire. Jusqu'au jour où « un de mes investisseurs m'a dit : « Super ton bouquin ! ». Le bouche-à-oreille marche bien ». D'emblée Frédérique Girard-Ory n'a pas fait mystère de ses romans auprès de son personnel. Elle a mis quelques exemplaires à leur disposition dans une des salles de réunion de l'entreprise. « J'adore être lue », savoure-t-elle.

Si tous poursuivent cette aventure de l'écriture, aucun n'a l'intention, non plus, de lâcher les rênes de son affaire, passionnés qu'ils sont encore par leur entreprise. Jeune quinquagénaire, Fabrice Romano n'a pas l'intention de rester longtemps en retrait de l'opérationnel et a déjà plusieurs idées en tête pour donner naissance à une nouvelle start-up. « Mon métier, c'est un vivier d'informations qui irriguent mon écriture », témoigne Frank Escoubès, qui pratique, également, l'art des aphorismes sur Facebook et Twitter. « Ces entrepreneurs nous intriguent, car nous ne les attendons pas forcément dans l'écriture, analyse Virginie Nogueras, dirigeante d'Ex'pairs formation. C'est une manière pour eux d'échapper à la course contre le temps en s'offrant un temps hors du temps. » Toutefois, ils ne sont pas nombreux à s'aventurer dans la fiction, reconnaissent les maisons d'édition contactées. D'ailleurs, « l'important pour nous, c'est le contenu du manuscrit », confirme-t-on chez Actes Sud. Peu importe donc le CV de l'auteur.

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Commentaires
a écrit le 28/03/2015 à 18:23 :
Faut-il citer Michel Vinaver, ex patron de Gillette et grand dramaturge pour compléter cet excellent article avec du théâtre…
a écrit le 27/03/2015 à 22:55 :
Excellent la literature est universelle!

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