Le bilan marseillais du nouveau patron d’EMLYON, Bernard Belletante

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(Crédits : DR)
En mai, Bernard Belletante prendra les rênes d'EMLYON. Démissionnaire fin janvier de KEDGE Business School, qu'apportera-t-il de son expérience à la tête d'Euromed et de la fusion des écoles marseillaise et bordelaise ? Enquête.

30 janvier 2014. Campus de Luminy à Marseille. Il est midi, les étudiants attendent l'intervention de leur directeur général qui doit officialiser une décision prise, "il y a longtemps et conjointement avec François Pierson, le président du conseil d'administration de KEDGE BS ». Pour mettre fin aux rumeurs selon lesquelles les dysfonctionnements dans la gouvernance des écoles de commerce se seraient cristallisés sur le directeur, François Pierson, l'ancien Pdg d'Axa France, tient à assurer que son directeur général, « qui a permis de nombreuses innovations pédagogiques et une forte internationalisation de l'école, a fait part de sa décision personnelle au CA de quitter la direction générale."

Homme orchestre

Bernard Belletante, l'homme orchestre de la fusion entre Euromed Management à Marseille et BEM à Bordeaux quittera donc ses fonctions le 31 mars 2014. Quelques mois seulement après avoir planté les jalons d'un changement de paradigme et après 12 ans d'implication, en tant que directeur général adjoint puis directeur général. En plus d'une décennie, il fut observateur et acteur de ce qui fut successivement Groupe ESC Marseille Provence, Euromed Marseille, Euromed Management et enfin, KEDGE Business School. Ce jour-là, les étudiants ont un regret (aveu de fraîcheur) et de nombreuses interrogations (péché de curiosité).

Attractivité

Le regret ? Apprendre la nouvelle par la presse : "Nous l'annoncer vous-même directement aurait été une belle preuve de confiance." Ce à quoi le démissionnaire répond, exploitant le ressort de la confiance, qu'il était prévu qu'il en soit ainsi si des "bavards" n'avaient éventé l'affaire. Restent leurs questionnements : "Pourquoi le chef quitte le navire l'année de la fusion ?" Il réplique doctement que la question n'est pas "pourquoi je pars si tôt mais pourquoi si tard ?". Un jour auparavant, il s'était expliqué dans un entretien au journal L'Étudiant : "Le bateau a été mis à l'eau et je ne suis pas prêt à déployer toute l'énergie nécessaire dans le management de l'école. Ce n'est pas la partie qui me plaît le plus, je suis un développeur. Aujourd'hui, l'école a besoin d'une nouvelle tête qui ne soit ni de BEM ni d'Euromed pour redonner du tonus au projet." Le projet dont il est question est ce pour quoi le directeur sur le départ milite depuis des années. Face à la concurrence internationale et à la dictature des classements, l'économie de la formation n'échappe pas à la problématique de la mondialisation : il faut gagner en visibilité pour être un pôle attractif tant auprès des étudiants que des enseignants-chercheurs et des entreprises, mutualiser les moyens pour s'internationaliser et "s'offrir" des corps professoraux académiques reconnus pour l'excellence de leurs travaux.

Mariage de l'Atlantique et de la Méditerranée

Et après avoir "discuté" avec l'école de commerce de Nice, Ceram, qui lui a finalement préféré l'ESC de Lille, donnant naissance en 2009 à SKEMA, puis avec Toulouse, c'est finalement vers l'autre ville des bords de la Garonne et rivale de la Toulousaine que la phocéenne s'est engagée. Ainsi naissait le 1er juillet 2013 KEDGE Business School, fruit du mariage de l'Atlantique et de la Méditerranée. Avec un objectif clair : "intégrer le Top 15 des meilleures écoles européennes à horizon 2017", doubler de taille mais plus encore, atteindre "l'excellence dans la recherche appliquée à l'entreprise. Sur les 180 professeurs du groupe, nous en avons 35 en marketing et 20 en supply chain management. Nous avons atteint une taille critique mondiale dans ces domaines", précise Bernard Belletante, dont le parcours académique de doctorant dans la finance n'était pas si ordinaire dans l'environnement des ESC.

7e école française

Le chantier de la fusion est l'ultime brique apportée à un édifice qu'il va façonner une décennie durant, d'abord en numéro deux lorsqu'il était le copilote de Jean-Paul Léonardi (2002-2008), puis en leader après le départ de son ancien allié (impliqué dans de sombres affaires). Durant ces années, les deux hommes ont partagé une vision stratégique, qui doit aussi un peu à Jacques Pfister, président de la CCI de Marseille depuis 2004, président à l'époque du CA de l'école. C'est lui qui est allé chercher Jean-Paul Léonardi, séduit par l'homme qui a propulsé l'ESC Grenoble au 10e rang national, et ce dernier qui va débaucher en 2002 le n°2 d'EMLYON, Bernard Belletante. À l'époque, l'école a une réputation à construire : elle ne figure ni sur les écrans radars des classements ni parmi les favoris des étudiants et est implantée sur un territoire qui possède peu de grandes industries. Deux têtes, une stratégie : extirper une école nichée dans les limbes (des calanques) pour la hisser au top européen. En 2012, Euromed Management occupait la 7e place française et la 31e place européenne dans le classement du Financial Times. En 2011, elle intégrait le cercle très fermé (57 au monde dont 12 françaises) des business schools au triple couronnement international : Equis (obtenue en 2005) AMBA (2008) et AACSB (2011).

Vision euroméditerranéenne

"J'étais au Secrétariat d'État des PME alors rattaché au Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie quand il m'a parlé du projet pour Euromed Management. J'ai été séduit par cette capacité stratégique à comprendre instinctivement les enjeux et à apporter des solutions", relate Bernard Paranque, un ami de près de 40 ans que Bernard Belletante a invité à rejoindre en 2004 comme professeur des finances. "Il a eu l'idée d'asseoir la différenciation de l'école sur l'Euroméditerranée, qu'il voyait déjà comme source d'opportunités. Cette zone est bien plus qu'un espace géographique, c'est une mosaïque où cohabitent des histoires, des systèmes économiques, politiques et culturels. L'idée était de s'appuyer sur cette diversité pour construire des compétences adaptables partout. Bernard Belletante ne raisonne pas à l'aune des standards ou d'une norme." L'ancien directeur des Masters d'Euromed présente un parcours similaire à son aîné de 5 ans excepté le passage par l'École nationale supérieure de Cachan : Lycée Ampère, Bac au mitan des années 70, doctorat en sciences économiques à l'Université de Lyon Lumière et titulaire d'une Habilitation à diriger les recherches. Tous deux se sont intéressés à la structure financière des entreprises au point d'être les co-auteurs (avec Nadine Levratto) de Diversité économique et mode de financement des PME (publié en 2001 chez L'Harmattan).

Bâtisseur

Président du Réseau méditerranéen des écoles de management, Bernard Belletante est aussi le vice-président de l'Office de coopération économique pour la Méditerranée et l'Orient (OCEMO). "Lorsque j'ai lancé l'OCEMO et le réseau Massiliamundi, équivalent de onlyLyon mais porté par la société civile, il fut parmi les premiers à nous rejoindre. Au sein d'OCEMO, il a insisté sur la dimension internationale en apportant notamment le projet de créer 50 jeunes entreprises internationales dans les pays où KEDGE dispose de campus. C'est un bâtisseur de projets pour autant qu'ils aient un caractère novateur et international", détaille Philippe de Fontaine Vive, coprésident de l'OCEMO et vice-président de la Banque européenne d'investissement (BEI).
"J'ai deux référents, lance Francis Bécard, directeur général du Groupe ESC Troyes : Bernard Ramanantsoa (directeur général du groupe HEC Paris, NDLR) et Bernard Belletante. Deux personnalités lumineuses qui ont une pérennité rare à la tête d'une école et de très beaux résultats dans la durée". Celui qui forme le team depuis novembre 2010 avec Bernard Belletante à la tête du Chapitre management de la Conférence des grandes écoles (40 plus grandes écoles de management françaises habilitées à délivrer le grade de master) estime avoir été "en formation continue pendant 4 ans" au contact de son président. "Il a réussi à faire oublier au sein du Chapitre que nous étions des concurrents ! Il a accéléré l'ouverture aux écoles étrangères, et y a développé l'entrepreneuriat."

Responsabilité managériale

"Nous formons de futurs décideurs, pas uniquement performants par leurs résultats financiers mais aussi par leur capacité à maîtriser l'impact de leurs décisions sur la société", a souvent défendu celui qui est aussi administrateur de l'Association pour le progrès du management. Selon ses proches, il ne s'agit pas d'une posture intellectuelle. "Nous  travaillons depuis plusieurs années sur les alternatives à la création de valeur actionnariale. La création de la "Chaire Financer autrement" avec AG2R La Mondiale développe une approche citoyenne et solidaire de l'acte d'investir", précise Bernard Paranque, citant la dizaine d'associations étudiantes opérant dans la sphère de la solidarité. C'est aussi pour permettre aux candidats entrepreneurs de se faire la main que l'école a développé, il y a deux ans, la business nursery, qui accompagne les élèves porteurs de projets jusqu'à l'incubateur.

Déchaînement de réactions

À la lumière de ce parcours, l'on peut aisément comprendre la surprise générale à l'annonce de la démission de Bernard Belletante. Son départ a suscité un déchaînement de réactions où ont tour à tour émergé différents scénarii : Degré de dépendance d'une école à son dirigeant ? Divergences de vues stratégiques entre les CCI ? Syndrome anglo-saxon de renouvellement de l'exécutif ? Tout a été évoqué ou presque. "Il est fidèle à lui-même : il est parvenu aux termes d'un cycle et a  besoin de se challenger sur un nouveau projet, analyse Bernard Paranque, qui ne nie pas les difficultés : le directeur d'école est le point de focalisation de tas de forces contradictoires. Il devait aller vite pour imposer l'école dans les standards internationaux. Cette marche accélérée nécessaire a été assimilée à des méthodes brutales." "Un bâtisseur ne fait pas de compromissions quand cela risque de nuire à son projet. Il a tranché en partant. Ce qui me surprend davantage, c'est que les actionnaires ne l'aient pas retenu", commente Francis Béquart, un des rares directeurs d'ESC qui aient accepté de témoigner.
Quel pourrait bien être le nouveau challenge à la tête d'EMLYON de ce sexagénaire, qui est resté à peine une dizaine de jours sans emploi ? Lui qui ne se voyait pas rempiler à la tête d'une école commerce. Lui qui se disait "en quête d'un projet innovant à mener à l'international sur trois ou quatre ans". Lui qui prend le capitanat d'un établissement dont il fut le simple lieutenant et qui met pied sur un terrain miné par plusieurs années de vicissitudes.




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