Un consentement à l'expérience du fragile

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Par Bernard Devert, fondateur d'Habitat et Humanisme, ancien aumônier du Centre Léon Bérard.

Je me méfie de cette dictature du vrai car au fil des ans, j'ai trop conscience de mes demi-silences, de mes atermoiements et même de mensonges au point de comprendre que la vérité est infiniment difficile. Il ne s'agit pas pour autant de s'en affranchir, mais au moins de prendre la mesure de l'âpreté d'un engagement pour apprendre à être vrai.
Parler vrai, qui ne le souhaiterait pas pour ne pas être taxé d'esprit faux, mais il est de ces manipulations du vrai qui vous mettent plus dans l'ordre de l'illusion et de la puissance que dans le registre de la vérité. La deuxième moitié du XXe siècle est marquée d'actes de repentance au point que nous nous donnons une image de vérité qui n'est pas sans être accusatrice de nos aînés. Qu'est-ce que cette vérité pour être sans risque et d'une certaine façon sans honneur?

Il est trop facile de déambuler dans les allées de l'histoire pour en faire un musée. Mais où est donc la vérité lorsque nous sommes à distance pour nous épargner des tensions? Le parler vrai conduit à risquer un avenir jusqu'à le rendre possible dès lors où il est moins un discours qu'une ouverture à une relation à partir de laquelle on accepte de grandir et de faire grandir. Dans le vocabulaire de la vérité nous trouvons la transparence, mais quelle est-elle si ce n'est souvent un théâtre ou un jeu de miroir?

La vérité ne se dit pas à travers des mots, elle s'écoute et se comprend. J'en i une certaine expérience avec l'hôpital. Que d'écoutes différentes, mais toujours traversées par ce caractère de respect, condition de la vérité et de cette confiance qui en forme de confidence éveille un autrement. La vérité ne se crie pas, elle se murmure. Ecoute, et comment ne pas être vrai, lorsqu'il s'agit d'entendre de la part du patient qui attend avec impatience et angoisse, le diagnostic qui risque d'être un verdict faisant basculer sa vie dans le temps du fragile. Ecoute des proches qui veulent savoir pour mieux comprendre et qui requièrent des soignants la vérité. Elle est parfois exprimée, mais est-elle pour autant entendue tant son écoute est parasitée parce que nous ne voulons pas connaître ou reconnaître. La vérité est parfois insupportable et pourquoi ne pourrions-nous pas être protégés?

Inquiétudes du médecin qui ne sait parfois comment parler vrai du cancer dont est atteint son patient. Paradoxe de celui dont la vocation est de soigner et qui se trouve invité à prononcer une parole qui sera reçue comme mortifère.

Comme prêtre, mon ministère de la Parole est devenu celui du silence pour écouter cette parole de celui qui souffre et qui ose dire avec une bouleversante confiance « je craque, je pars », ou encore cette question désarmante et désarmée : mais pourquoi moi? Devant de tels cris et de telles interrogations, le parler vrai est un consentement à l'expérience du fragile. Il y a de ces heures où il nous est donné d'entendre des êtres parler ainsi, jusqu'à nous ajuster à leur présence. Pour entendre le « craquement de l'âme », alors s'éveille un autre chemin dont les mots, pour le nommer, importent peu, tant déjà ils portent la trace d'une lumière intérieure qui est le déjà là du vrai. La vérité si elle se construit, plus encore se reçoit.

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