Le mythe du « Parler vrai »

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L’aspiration du « parler vrai » grandit au fur et à mesure que la société s’enfonce dans l’aseptisation, l’uniformité et la défiance.

Qu'il soit managérial, politique, médiatique, aucun domaine n'échappe à ce qui constitue tout à la fois une composante clé - et menacée - des rapports humains, une chimère. Et un double péril : un levier de manipulation, et l'inspirateur d'une « dictature de la vérité ». Plongée dans la dissection, les conditions, les vertiges du « parler vrai », auxquels le sondage Institut Fournier/Acteurs de l'économie fournit une résonance inédite.

Qu'est-ce que « parler vrai »? Est-ce parler juste? Cru? Clair? Franc? Direct? Fort? Proche? Est-ce parler avec réalisme? Brutalité? Simplicité? Vérité? Courage? A chacun sa définition, celle de Francis Mer (lire interview) synthétisant bien l'ensemble du florilège : « C'est dire ce que l'on pense ». En apparence, une évidence. Seulement en apparence. Car dans un climat sociétal qui aseptise et standardise, qui épie et punit les écarts, qui redoute et traque le risque, qui récompense pensée unique et conformisme, « parler vrai » ne va guère de soi. D'ailleurs, 88 % des Lyonnais l'associent à un « acte de courage ». « Au point que le parler vrai (ou réel), enfermé dans une réalité minoritaire dominée par le parler faux, doit recourir de plus en plus à la violence pour s'exprimer », observe Thierry Grange, directeur de Grenoble EM. Pourtant, que de gains! Il revitalise l'estime de soi et des autres. Au sein d'un corps social qui en partage les règles, il établit les conditions d'un diagnostic et de remèdes communs, il favorise la consolidation et la contractualisation des rapports humains, il insuffle le sens de la responsabilité « puisqu'il conduit à rendre des comptes », il cimente la sincérité, l'entente, l'attachement, bref l'identité. Il créée même « la conscience individuelle et le passage à l'acte », poursuit Thierry Grange, citant Winston Churchill : « Ce qui est dur à entendre est une marque de respect et de considération ». Dans l'entreprise comme en politique, il facilite la réconciliation avec une « confiance » malmenée, germe de la distance voire du rejet que salariés et électeurs manifestent. Seul hic : si « parler vrai » sécrète la confiance, celle-ci est un préalable au « parler vrai ». Et la raréfaction de ce dernier constitue effectivement la preuve d'une société selon Pierre Bouretz, professeur de philosophie à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), « en perte de confiance ».

Question de forme

Restaurer le « parler vrai », c'est d'abord en connaître les conditions. Selon Cégolène Colona, consultante chez Cegos, « l'émetteur doit être dans une mission d'écoute vis-à-vis du récepteur, et doit répondre à quatre questions : : quel niveau d'écoute suis-je prêt à avoir avec moi-même et avec mon interlocuteur? Quel niveau d'écoute celui-ci est-il prêt à avoir avec moi et avec lui-même? ». L'émetteur doit être en confiance mais aussi en lucidité avec lui-même, et maîtriser son propre champ de connaissances, « car on ne « parle vrai » que de ce que l'on connaît ». Il s'assure qu'un projet existe, que les dispositions sont réunies, que le mouvement d'information est celui de la fluidité et non de la rétention. Il saisit la capacité du récepteur à entendre et à ingérer son propos, et sait s'y adapter. Une adaptation qui justifie la variété de « parler vrai ». « La forme employée est déterminante pour atteindre le but, explique Jeanne Bordeau, et lorsqu'on parvient à contextualiser , on peut dire beaucoup ». Selon la directrice de l'Institut de la qualité de l'expression, le caractère brutal ou impulsif « n'assure en rien » que le parler est vrai. Un langage nuancé ou réfléchi peut être davantage « vrai » qu'une parole impertinente ou inflationniste, populairement assimilée au « parler vrai ».
« S'adapter au récepteur ne signifie pas dénaturer le propos. On peut être gracieux et communiquer une pensée forte. On est dans le vrai lorsqu'on a le souci de partager et de faire comprendre une pensée claire, juste, et argumentée à son auditoire. Nicole Notat est à ce titre exemplaire. Il faut aussi donner de la preuve, du concret, de l'exemple. Ce que les professionnels de la politique ont du mal à admettre ».

Dialoguer vrai

Pour que le propos soit transféré avec efficacité, le récepteur doit pouvoir estimer chez l'émetteur que le langage employé est cohérent avec la personnalité. Son appréciation dépend de l'image qu'il a de l'émetteur. Ce que le Premier Ministre Edith Cresson négligea, pour en payer le prix fort. « Elle avait déclaré : « la bourse, rien à cirer »! De son côté, le général de Gaulle avait proclamé : « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ». Bref la même idée. Mais avec une forme bien différente. Le langage de la première fut qualifié de « cru », celui du second de « vrai », sourit Denis Barbet, professeur à l'IEP Lyon et président de la Société d'étude des langages du politique.
L'empathie est nourricière, mais la volonté de « donner de soi » et d'accepter d'être soi-même mis en difficulté, conditionne l'établissement d'un « dialogue vrai ». « Le langage de la vérité réclame de se placer en risque de la relation d'écoute et de dialogue, d'accepter de remettre en question ce que l'on sait, de reconnaître que l'on ne sait pas. On ne peut pas tricher. On se met en fragilité et on accepte un décentrement par rapport à son image. Une relation « vraie » durable peut alors s'instaurer, qui ne va pas cesser de féconder », précise Eric Faÿ, enseignant en management des systèmes d'information à EM Lyon.

Compromis

L'omission n'entrave pas forcément le parler vrai, et même peut y participer. « Les silences, les non dits peuvent aussi traduire un parler vrai. L'émetteur doit placer son interlocuteur dans les conditions de les entendre », préconise Jeanne Bordeau. Parler vrai n'est pas « tout dire », surtout lorsque la blessure ou l'humiliation menacent le récepteur. « Parler vrai devient alors lâcheté », assène le père Bernard Devert, fondateur d'Habitat et Humanisme. La démarcation prend pour ligne ce que Thierry Grange qualifie « d'absence de perspective ». Lorsque parler vrai provoque l'inconfort, la démoralisation, la désespérance chez l'interlocuteur, « il faut savoir se taire ». L'émetteur doit mesurer préalablement l'offre de rebond qu'induit son propos, et la capacité de rebond du récepteur. Une disposition que Thierry Bourgeron, directeur des ressources humaines du groupe Casino, juge « capitale. Il faut toujours s'interroger : jusqu'où puis-je aller? ». Parler vrai est un « compromis », établi avec des « filtres d'intelligence émotionnelle » grâce auxquels « la relation vraie prend la forme du dialogue constructif et rejette celle du conflit stérile ». Dans le sens d'un échange « intellectuellement honnête et sincère fondé sur le respect de la parole donnée », « parler vrai » signifie exhorter son interlocuteur « à comprendre et à réagir, le mettre en vigilance sans le réduire, l'encourager et l'aider à grandir ». C'est aussi s'aider soi-même à grandir, « car c'est savoir dire non, s'obligeant alors à se justifier, et c'est parfois être courageux ».

Collusion

Pour autant, les obstacles au « parler vrai » ne manquent pas. En premier lieu, le raccourcissement des délais et l'immédiateté. Patrick Gilormini, responsable du pôle management et stratégie de l'ESDES, vitupère la tyrannie du temps et de la performance qui anéantit la prise de recul et restreint la possibilité d'identifier et de promouvoir, notamment dans les entreprises, « les espaces de liberté, où s'exprime le parler vrai ». Cette dictature frappe particulièrement les médias. La pression concurrentielle et économique pousse à la hâte, et entrave l'accomplissement de l'investigation et de la vérification des informations qui exigent temps et distance. « De cette course résulte une propension à « parler faux » », c'est-à-dire de manière bâclée, excessive, analyse Pierre Bouretz. Voire fallacieuse, lorsque cette même intimidation convainc des patrons de presse de dissuader leurs journalistes d'écorner la sensibilité des lecteurs ou d'affecter l'image des annonceurs. L'immixtion de Serge Dassault dans la rédaction du Figaro est tristement célèbre.
Autre écueil, la collusion des pressions exercées par le marché, les clients, les actionnaires et exacerbées par les médias, qui punissent l'auteur d'un parler vrai trop dérangeant. Ainsi, les entreprises cotées doivent-elles mesurer chaque mot du communiqué ou de la conférence de presse qui annoncent une mauvaise opération. Car la sanction souvent disproportionnée, peut être dévastatrice. « Nous sommes sur le registre des apparences, et on peut passer plusieurs semaines à préparer la rédaction d'un message sensible », reconnaît Thierry Bourgeron. L'instantanéité et la mondialisation des réactions, dans le fil d'internet et des mails « forwardés » de manière tentaculaire, enfle le risque et l'ampleur des répercussions. « On tue alors toute spontanéité, élément du parler vrai », déplore Jeanne Bordeau. Enfin, l'angoisse d'une société fragile et incertaine, d'emplois précaires, d'instabilités économiques, mutile les espérances et paralyse. « La peur décourage de parler vrai », conclut Patrick Gilormini.

Diktat

« Pour autant, ne nous méprenons pas : ce qui fait sens au parler vrai n'est pas l'enveloppe mais le contenu », rappelle David Courpasson. Et le directeur de la recherche d'EM Lyon stigmatise le péril n° 1 du parler vrai : son instrumentalisation. « C'est-ce qui arrive lorsqu'il est pauvre de sens et sert un charisme, un leadership ». Ou une image. Cette dérive, le cénacle politique y est particulièrement sensible (lire p. 66). Et mieux que d'autres il manie ce qu'Eric Faÿ qualifie de « rhétorique de l'exactitude », destinée à faire admettre pour une vérité ce qui n'est que sa propre interprétation d'un fait ou d'un chiffre. « Les plaquettes d'entreprise en sont truffées ». Objectif : convaincre l'auditoire que son parler vrai est LA vérité. La manœuvre est aisée. Le climat décourageant le « parler vrai », ceux qui l' « osent » se distinguent. Or dans une société normalisée et concurrentielle, la singularité constitue un levier clé de reconnaissance que les plus opportunistes ou malfaisants manipulent avec malice et détournent de sa vertu. La dialectique du « parler vrai » devient diktat. « Et même dictature », s'inquiète Bernard Devert. « La vérité est une notion terrible », qui ainsi dévoyée fige, ostracise, et devient une « source d'enfermement. La société étant à la recherche de maîtres et de gourous, celui qui est reconnu comme parlant « le plus vrai » emporte le pouvoir ».
Jusqu'à menacer implicitement la liberté de penser et de parler. Le « feuilleton » Finkielkraut, qui provoqua la tempête à l'automne 2005, l'a démontré. Le philosophe s'était affranchi d'une pensée que ses détracteurs avaient martelée avec une telle véhémence qu'elle était assimilée à une vérité. Il le paya cher. Démontrant que du « parler vrai » vertueux au « parler vrai » despotique, il n'y a qu'un pas.




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