L'Art d'écrire juste

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« Votre devoir est de vous taire »

L' « écrire vrai » limpide, concis, autocritique, d'Alain Etchegoyen, adopte pour décor le Commissariat général au plan, que Jean-Pierre Raffarin lui confia en 2003 et que Dominique de Villepin lui retira le 27 octobre 2005, et pour fil conducteur une mosaïque de portraits, courts et denses, des hommes politiques qu'il conseilla ou simplement côtoya dans les gouvernements de gauche et de droite. Le « parler vrai » du philosophe ne peut pas être circonscrit à la caricature vitriolée de Ségolène Royal - « aux comportements et mœurs insupportables » - ou de Dominique de Villepin - « l'homme-qui-sait-qu'il-décide-et-jouit-de-sa-décision » -; le conflit de personnes et les ressentiments professionnels ont sans doute « aussi » nourri la partialité du trait. Il s'exprime bien davantage dans le balancement équilibré, des vertus et des failles que l'auteur a identifiées aussi bien chez Martine Aubry, Bernard Kouchner, Claude Allègre, Lionel Jospin, Laurent Fabius, Jack Lang, Jacques Delors, Marylise Lebranchu, que chez Christine Boutin Francis Mer, Luc Ferry, Nicolas Sarkozy, Jean-Louis Borloo, Raymond Barre, Renaud Dutreuil, Catherine Vautrin, ou François Bayrou. Ces croquis sont surtout le prétexte à la dissection, passionnante, de la « chose » et de la société politiques, ils pavent la trame d'une réflexion aiguë sur l'exercice du métier politique et sur les ressorts personnels, intellectuels, comportementaux de ses porte-drapeaux.

« Decidor-Terminator »

Alain Etchegoyen distingue l'autorité du pouvoir, et le pouvoir de l'influence. Il décortique la dictature de l'immédiateté - ennemie de la démocratie - et les dégâts de cette arythmie qui anéantit toute démarche prospective et donc toute perspective politique. Il définit l'articulation du temps et de la décision, qu'il projette sur le comportement de « Decidor-Terminator » (alias Villepin), étranger aux principes d'indépendance et de liberté, de souci du long terme, et de transversalité (caractéristiques du Plan et, par extension, du service public ). Il aborde les conditions nécessaires et les écueils à la réforme de l'Etat. Il examine la place qu'occupent, dans des trajectoires politiques pour le moins erratiques, l'attitude (rude et maladroite chez Allègre, authentique et discrète chez Lebranchu, maline chez Lang, libre et habile chez Borloo), la sensibilité (pauvre chez Fabius), la détermination, la conviction, le courage et l'intégrité intellectuelle (fortes chez Mer et Kouchner, chez « l'homme d'exception » Allègre, chez « l'homme libre » Barre, chez chez « l'émouvante » Boutin), l'inexpérience politique (dont furent victimes Ferry ou Allègre), le sens de l'autre (Vautrin), de l'opportunisme (Dutreil), de la mission (Mer, Kouchner), du service et du sacrifice (Raffarin), le pouvoir et la vanité (inconnus chez Delors ou Lebranchu), l'inféodation à l'image (Royal), la communication (qu'il commit lui-même l'erreur d'appliquer aux « actes » bien plus qu'à « l'identité » du Plan). Son appréciation de la « femme d'Etat » Martine Aubry, présentée comme l'acteur politique qui « comprend le mieux l'entreprise, les entrepreneurs et leurs enjeux », ne devrait en revanche pas manquer de faire tousser nombre de patrons…

Schisme

Dans le sillage de la traîtrise dont ses amis de gauche (Allègre, Lionel et Sylviane Jospin, Lebranchu) le rendirent coupable lorsqu'il accepta d'un gouvernement de droite la direction du Plan, Alain Etchegoyen stigmatise la sottise du dogmatisme, et dénonce la capture, par la gauche, des valeurs d'intellectualisme, de justice, de pauvreté, de vertu, selon un « sentiment de supériorité morale » et une « arrogance du bon droit » incarnées par Lionel Jospin. L'épilogue consacré aux méfaits de ce bipartisme idéologique démontre que les clivages partisans, enfermés dans le calcul de la « différenciation », assomment l'exercice et l'utilité politiques. Or le traitement de sujets aussi vitaux que la bioéthique, l'écologie, ou les générations futures ne s'accorde pas avec le cloisonnement doctrinal et l'emprisonnement clanique, au nom desquels la liberté pour un élu de critiquer sa famille ou de saluer les « bonnes idées » du camp adverse est impossible. In fine le débat est sclérosé, et l'électorat dégoûté.
Ce schisme entre la population et ses édiles, une situation la résume avec un terrifiant cynisme. Les salariés du Plan, solidaires de l'auteur, décident d'occuper l'établissement pour protester contre la décision de Dominique de Villepin d'évincer leur patron et de désosser leur outil de travail. « Je les en dissuadai, car cette action eût été dérisoire. Le Premier ministre en aurait bien ri », narre Alain Etchegoyen. Le « rôle des hommes », ignoré autant par le marxisme que par la plupart des libéraux contemporains, est méprisé par les politiques. Il constitue pourtant le levier majeur pour réhabiliter leur utilité et leur crédibilité.


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