Bruno Frappat : « Savoir se taire »

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(Crédits : Fotolia)
Le « parler vrai » applique à la profession de journaliste et au métier d'éditeur une réalité complexe, exposée, éthique. Directeur de la rédaction du Monde puis de La Croix, Bruno Frappat livre une conception cornaquée par l'humilité, la prudence, la loyauté et la considération du lecteur. Et au nom de l'auto-censure, assume de priver le consommateur d'informations.

77 % des Lyonnais ne « font pas confiance aux médias pour parler vrai ». Comment interprétez-vous ce rejet?

 

Globaliser les médias est une erreur. La même question, mise ne perspective d'une liste de supports, aurait fourni une variété de conclusions. Car les gens affinent leur appréciation en fonction du média soumis. Quand on évoque les « journaux » ou les « magazines », je ne reconnais pas La Croix ou le Pèlerin.


Quelle est votre définition du « parler vrai » dans l'exercice du métier de journaliste?

 

Pour un journaliste, un écrit, c'est un acte. Il doit dire ou écrire des faits « vrais », en sachant atténuer son ambition de vérité par la modération et la responsabilité. Il ne doit pas forcément faire connaître tout ce qu'il sait. La limite de ce qui doit être communiqué est bordée par le respect qu'il doit au public et aux gens qui l'ont informé, et le souci des conséquences de ses actes et de ses écrits.
Selon le sondage, la moitié des jeunes considère que « parler vrai » consiste à tout dire sans préoccupation des conséquences. Ce résultat m'horrifie. A l'instar du silence total ou de l'opacité totale, la transparence totale relève d'une logique totalitaire. Or ce qui fonde la civilisation, c'est le refus de cette forme de totalitarisme.


Ce cadre, contraignant, du « parler vrai » est source de frustration…

 

Cela ne m'a jamais gêné.


L'exercice du métier de journaliste exige de préciser qu' « écrire vrai » ne signifie pas « écrire la vérité »…

 

Ecrire vrai, c'est écrire ce que l'on croit avoir vérifié tel que l'on croit que c'est vrai. Le journaliste est toujours dans la relativité, il n'exerce pas un métier d'absolu.
Parler vrai, c'est de la vérité, mais ce n'est pas toute la vérité. Personne ne connaît toute la vérité, avant tout sur lui-même. Est-on dans le « vrai » lorsqu'on place cette information en Une ou lorsqu'on la relègue en page intérieure? Les rapports entre le journaliste et la vérité ne relèvent pas d'une science exacte, mais naviguent dans l'intuition et l'expérience.


Où situez-vous le curseur au-delà duquel le journaliste met en péril sa déontologie et son intégrité journalistique? Au nom du « parler vrai », le journaliste de La Croix peut-il publier des pièces d'instruction ou avancer masqué?

 

Je ne suis pas un fanatique du journalisme dit d'investigation, encore moins de la confusion des genres entre magistrats, policiers et journalistes. Quant à la dissimulation d'identité, le procédé me révolte. Obtenir une information par es moyens déloyaux constitue un agissement infect. Un journaliste doit apparaître pour ce qu'il est. Et si cet affichage le met en péril, il doit savoir renoncer.


Mais les voies pour atteindre le « parler vrai », en l'occurrence l'information la plus aboutie, la plus inédite, la plus juste, sont aussi souterraines. Les refuser signifie prendre le risque de minorer la véracité de cette information…

 

Nous ne sommes pas dans un pays dont la réalité totalitaire pourrait justifier de recourir à ces types de pratique. Ceux-ci sont inadmissibles dans une démocratie. L'usurpation d'identité constitue un vol.



Quelle est votre propre liberté d'écrire vrai lorsque la pensée que vous voulez partager va heurter celle d'une majorité de vos lecteurs ou d'un annonceur? Les médias sont soumis à des pressions économiques élevées qui peuvent ne pas être sans incidence…

 

L'enjeu est de ne pas détourner le lecteur de son appréciation générale des « valeurs » caractéristiques du titre. Lorsqu'il ressent que l'auteur s'est exprimé avec loyauté et sincérité, sans emprunter une quelconque contorsion rhétorique ou stylistique, le lecteur accepte parfaitement la divergence d'opinion. Cette capacité est particulièrement visible chez les lecteurs de La Croix, qui aiment réfléchir, débattre. Et être bousculés, dès lors qu'ils sont respectés et considérés en adulte. Elle résulte de notre détermination à leur fournir l'ensemble des éléments d'information grâce auxquels ils pourront construire leur propre réflexion, éventuellement contraire à nos prises de position. Même sur les sujets religieux, les plus sensibles pour notre titre, jamais je n'ai eu la plume embarrassée et n'ai redouté me couper des lecteurs.
Je suis journaliste depuis quarante ans, j'ai écrit un millier de chroniques hebdomadaires depuis vingt-deux ans, des centaines d'éditoriaux, et jamais je n'ai songé aux annonceurs au moment de rédiger. La faible dépendance de La Croix aux ressources publicitaires pourrait l'expliquer, mais c'était déjà le cas lorsque j'écrivais dans « Le Monde ».


Ecrire vrai réclame du temps et de la distance, pour investiguer et vérifier. Les pressions provoquées par une logique d'immédiateté et de surenchère exacerbée par l'enjeu économique, entravent l'application de cette exigence…

 

Le piège de la précipitation, de la hâte à conclure, est prégnant. Je préfère le retard à l'approximation, car cette dernière n'est pas loin de l'erreur, et le ratage au mensonge. Savoir se taire parce qu'on n'est pas sûr, c'est aussi une manière de parler vrai.


Le meilleur arbitre du journaliste est son intégrité…

 

C'est surtout le sens de son public, l'accumulation d'expériences et de réflexes, et l'expression d'un choix collectif. L'obsession idéale serait d'écrire en pensant que quelqu'un est placé de l'autre côté de la page. Ce quelqu'un ne serait ni soi, ni une institution, ni un collègue, ni sa famille, mais un lecteur inconnu, fidèle et amical. Ecrire pour les lecteurs, considérer que le journal doit les mériter, constituent le squelette de « l'écrire vrai ». Cela, je l'ai appris chez Bayard, moi qui au Monde pensais que les lecteurs doivent mériter leur journal.



Afin d'écarter les auteurs de « l'écrire faux, mensonger, approximatif, collusif », n'est-il pas temps de réglementer la profession et de définir un cadre déontologique dont la transgression serait soumise à sanctions?

 

Ce qui fait le commun des journalistes, c'est la carte professionnelle et l'abattement fiscal. L'activité forme une constellation d'acteurs qui s'éloignent les uns des autres à grande vitesse. Le présentateur du JT de TF1 et le responsable de la rubrique bourse de l'AFP ont peu à partager.
Cette hétérogénéité de la profession hypothèque sa réglementation. C'est aux responsables des rédactions de sanctionner lorsqu'ils jugent que la déontologie de leur média n'a pas été respectée.



Et que faire lorsqu'eux-mêmes motivent ou taisent les dérapages de leurs équipes?

 

C'est alors le public qui tranche. A une structuration nationale de la déontologie, je préfère des espaces d'excellence clairement identifiés, par publication. Je veux que l'on dise des journalistes de Bayard qu'ils sont irréprochables.
Et ce public n'est pas dupe. La confiance avec les « fidèles » lecteurs - ceux qui savent fonder leur appréciation d'une publication non sur un article ou un numéro mais sur l'ensemble et la continuité - constitue d'ailleurs notre principal trésor. Elle résulte de l'amitié qui nous lie à eux. Pour autant elle n'est pas aveugle. Et elle est parfaitement compatible avec les divergences d'analyses.

 


Sauf que l'intérêt du groupe Bayard est que la totalité de la profession et des titres concurrents épouse une même exigence déontologique grâce à laquelle le niveau de confiance de l'ensemble des consommateurs de presse va croître…

 

Parlons vrai. Les préoccupations de l'ensemble de la profession ne me concernent pas. Je ne me sens aucun point commun avec les producteurs de magazines people. Nous ne faisons pas le même métier. Et je n'ai pas envie qu'un ordre des journalistes auquel je pourrais appartenir indique aux responsables de ce type de publication la manière d'exercer leur métier.


Le « climat médiatique » est à l'uniformisation et au clonage. N'est-ce pas l'une des pires formes d'altération au « parler vrai »?

 

L'homogénéisation du traitement de l'information m'inquiète. La quasi unanimité des médias a tendance à évoquer les mêmes sujets au même moment - généralement celui des promotions -. Cette convergence, la même semaine, vers un acteur dont le film occupe 650 écrans est exaspérante.


« Parler vrai », c'est donc savoir se mettre en décalage et prendre le risque de surprendre…

 

C'est savoir s'abstraire des mécanismes de la communication, et hiérarchiser différemment l'information, à l'écart des sentiers battus. Le système médiatique est caractérisé par l'emballement et le suivisme, qui provoquent une regrettable répétitivité de l'information : quand se succèdent les baromètres de popularité des hommes politiques, il y a répétition de la même hausse ou de la même baisse sur une période de plusieurs semaines. Cela fausse la vision.



Dans quelles limites l'exigence de transparence doit-elle s'appliquer au métier de journaliste sans verser dans la dérive totalitariste?

 

Ce qui doit être le plus transparent, c'est le journal. Les méthodes de travail, les politiques sociales et de recrutement, la mise en évidence des sources… tout cela doit être clairement édicté, et être cohérent avec le ton retenu pour traiter les sujets. Un éditeur dont les articles prôneraient la transparence dans les entreprises mais dont la propre gestion serait opaque serait dans une distorsion malsaine.
Le domaine de transparence doit être contenu. La transparence totale rendrait la vie impossible et relève d'une logique totalitaire. L'autocensure et le refus de cette forme de totalitarisme sont la règle de fonctionnement de la civilisation. Au sein du couple, entre parents et enfants, dans le cercle familial plus élargi, dans l'entreprise… Des sujets doivent être cachés. Y compris à soi-même. Je suis d'ailleurs horrifié d'apprendre que selon votre sondage, la moitié des jeunes considère que « parler vrai » consiste à tout dire sans préoccupation des conséquences.


Un directeur de la rédaction doit-il exiger la totale transparence sur les méthodes et les sources employées par les journalistes?

 

J'y suis favorable. Cela relève de sa responsabilité. Lorsqu'un journaliste m'annonce une information « formidable », j'ai toujours besoin de connaître sa source. Ne serait-ce que pour valider la fiabilité de son auteur.


La presse militante ou la pensée « décliniste » incarnent-elles particulièrement le « parler vrai »?

 

Parler vrai ne signifie pas forcément être brutal. Et encore moins radical. Parler vrai peut s'exprimer dans l'intense, le doute, la nuance. Il peut être en rupture avec la pensée dominante, mais aussi dans son sillage. En revanche, il ne doit pas répondre d'une logique systématique.


Lorsqu'on est un journaliste croyant et que l'on dirige un quotidien d'obédience chrétienne, ne fait-on pas face à une difficulté supplémentaire d'écrire vrai?

 

Non. C'est même plus confortable que ce que l'on peut imaginer. En quittant la direction de la rédaction du Monde pour celle de La Croix, je m'inquiétais : j'allais sans doute devoir renoncer à des sujets et traiter avec beaucoup de prudence certains autres. Certes, ma crainte s'est révélée exacte dans certains cas. Mais pas plus qu'au Monde! La nature des sujets concernés était simplement différente. Il faut aussi savoir user de tactique, de sagesse : lorsque je ne me sens pas capable d'écrire vrai, en accord avec moi-même, je confie la tâche à un collaborateur. Résultat, je peux affirmer que tout ce que j'ai écrit, je l'ai fait de manière « vraie » au moment où je le produisais.


71 % des Lyonnais disent ne pas faire confiance au monde religieux pour « parler vrai ». Qu'est-ce que cela vous inspire?

 

Là aussi, je déplore le syndrome de la généralisation. Il eut été plus judicieux d'interpeller le public sur des personnalités de ce monde religieux. Pour autant, il est juste que le parler vrai n'est pas répandu dans l'Eglise, encore trop empêtrée dans un langage ecclésiastique perclus de circonlocutions et de prudences. Tout le monde ne s'appelle pas Mgr Barbarin, qui témoigne régulièrement d'un parler vrai et franc.

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