Le fab lab de Bron, véritable carrefour d'idées

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Lieu d'effervescence, la Fabrique d'objets libres est le symbole d'un monde en mouvement, ultra technologique, connecté, et collaboratif. Installé dans un espace exigu du sous-sol de la MJC de Bron, en banlieue lyonnaise, c'est ici que l'on bidouille et fabrique des objets plus ou moins originaux à partir de machines de pointe, d'une idée ou de presque rien du tout. « Faire différemment » tout en « consommant autrement », c'est le dessein de ce fab lab.

Couche après couche, le bijou imaginé par Thomas prend forme sous ses yeux admiratifs. En moins d'une heure, son cadeau sera terminé. Un léger fignolage apportera la touche finale à sa bague unique destinée à la main de sa petite amie. Imaginé et dessiné par ce jeune designer Lyonnais, cet objet en plastique est conçu à partir de la méthode de la fabrication additive, plus communément appelée impression 3D.

Une technique dont l'engouement, ces deux dernières années, s'est confirmé dans le monde, et pourrait annoncer, selon les analystes, une nouvelle ère industrielle, puisqu'elle permet à n'importe qui de pouvoir fabriquer l'objet de son choix ou des prototypes à partir d'un fichier numérique et de matières plastiques, céramique, métal, etc.

De 7 à 77 ans

Comme Thomas, les 160 adhérents de l'association la Fabrique d'objets libres peuvent, les mercredis et samedis, bricoler, bidouiller, tester, fabriquer des objets en tout genre sur des machines de haute technologie mises à leur disposition. Professionnels et particuliers, inventeurs farfelus et artistes, de 7 à 77 ans, à chaque séance, ils sont ainsi une vingtaine à répondre présent à ces rendez-vous hebdomadaires au sous-sol de la Maison des jeunes et de la culture de Bron. Dans ces 60 m2 mis à disposition par la structure associative, deux imprimantes 3D - assemblées par l'équipe de bénévoles -, une fraiseuse, une découpe laser et quelques autres machines attisent la curiosité et sont rarement inactives. Pas de réservation, ni de planning.

Vidéo de présentation du fab lab de Bron, la fabrique d'objets libres.

Dans ce fab lab (contraction de l'anglais « fabrication laboratory », soit laboratoire de fabrication), la hiérarchie n'existe pas ou peu, chacun vient suivant l'état d'avancement de son projet. Les apprentis bricoleurs côtoient alors techniciens et ingénieurs dans une ambiance détendue de « partage de savoir-faire, de connaissances ». Une philosophie empruntée au logiciel libre. « Tous les profils se mélangent ce qui, en d'autres occasions, ne se ferait pas », souligne Stéphane Mor, président de la Fabrique d'objets libres.

Ingénieurs, étudiants, artistes...

En cet après-midi, Julien Cooper vient peaufiner ses amplis audio portables « haut de gamme » (vendus entre 250 à 430 euros pièce) qu'il commercialise depuis 2010 sous la marque Enkore. Pour ce Franco-Américain de 37 ans, tous les ingrédients sont réunis pour travailler au fab lab. « Je fais encore tout à la main. Ici, je peux réaliser le même produit, mais plus vite. Et puis cela nous ouvre des portes », précise cet entrepreneur au curriculum vitae bien fourni. À la fois « physicien, acousticien, anthropologue, musicien et autoentrepreneur », Julien Cooper prévoit de transformer sa petite entreprise unipersonnelle en une SAS d'ici à la fin de l'année, dans l'espoir de lancer la production artisanale de ses objets sonores à plus grande échelle.

À quelques pas, dans le couloir longeant les deux salles, trois Chambériens s'activent, vont et viennent, plient et enroulent un par un des dizaines de rouleaux vinyles colorés, prédécoupés sur une machine du fablab. Geoffroy Dromard, graphiste indépendant, Julien Délétraz, dessinateur industriel et Virginie Frison de l'association Le Bam, ont fait plus d'une heure de trajet pour rejoindre l'espace de Bron. Ils trouvent ici les outils adaptés à la réalisation de leurs deux œuvres graphiques, exposées en septembre sur les baies vitrées de la Cité des arts et de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau de Chambéry.

« Notre venue à la Fabrique s'est faite naturellement. Nous voulions être accompagnés et encadrés par des professionnels qui ont ce type de matériel particulier, nécessaire à nos réalisations », souligne Virginie Frison. De son côté, après à peine deux heures passées dans les murs de la MJC, Simon Dumonceau, 24 ans, repart déjà avec ses pièces réalisés en papier, destinées à la création d'un flipbook mécanisé.

Cinquante fab labs en France

Créé en 2002 dans un laboratoire du Massachusetts institute of technology, célèbre sous l'acronyme MIT, le concept de fab lab - initié par le professeur Neil Gershenfeld - propose à des passionnés ou convaincus du « Do it yourself (DIY) », de pouvoir utiliser des machines à commande numérique de niveau professionnel, accessibles et peu coûteuses. « À l'époque, l'objectif du laboratoire est de s'intéresser à la suite de la révolution numérique et en particulier la fabrication numérique dont les évolutions pourraient à terme produire des outils capables d'assembler la matière au niveau atomique. Il s'agit de démocratiser la conception des technologies et des techniques, et non pas seulement de les consommer », note un rapport de la Fondation internet nouvelle génération.

Fab Lab Bron 2

L'impression 3 D est un incontournable des fab labs

Les fab labs se sont dès lors déployés comme une traînée de poudre aux États-Unis. Puis ont conquis la Hollande, la Norvège, l'Espagne, l'Angleterre et la France récemment. Faisant éclore un nouveau marché mais difficilement quantifiable. À ce jour, rares sont les données offrant une vision globale du poids des « makers ». En 2013, le Center for bits and atoms du MIT recensait 125 espaces dans 34 pays (chiffres basés sur 2012). Lors de l'événement MakerFaire qui se tenait les 21 et 22 juin derniers à Paris, l'agence We are social publiait une infographie dénombrant 350 fab labs dans le monde dont 50 en France ainsi qu'une explosion (+ 754 %) du nombre d'adhérents français passant de 390 en 2012 à 3 334 un an plus tard.

À ce jour, en Rhône-Alpes, les initiatives se comptent sur une petite main. Le laboratoire de fabrication le plus connu - et le plus ancien - étant la Casemate de Grenoble. Ce n'est qu'en 2012, que la Fabrique d'objets libres arrive à Lyon, à la friche Lamartine, dans le 3e arrondissement.

Trouver le bon modèle économique

« L'histoire commence avec un ingénieur/designer qui souhaitait acheter une imprimante 3D pour réaliser des prototypes. Il voulait pouvoir l'utiliser mais n'en avait pas besoin en permanence. Il décide alors d'en acheter une, monte une association (disparue depuis et reprise par la Fabrique, ndlr), puis un fab lab », raconte Stéphane Mor. Chef de projet web de métier, le jeune homme a repris l'association entouré d'une équipe de trentenaires tous autant enthousiastes à l'idée de fabriquer objets et machines dans un esprit collaboratif, innovant et créatif. « On a commencé par créer notre première imprimante 3D, se rappelle-t-il. Puis, petit à petit, nous nous sommes équipés. » La MJC de Bron financera à hauteur de 26 000 euros l'achat d'une découpe laser, « la machine la plus populaire » mais aussi la plus chère - et également un emploi d'avenir dédié uniquement à la Fabrique. Un rôle qu'occupe Aude Fernagu, passée par un fab lab grenoblois avant de rejoindre Lyon pour animer l'association.

Deux ans après sa création, la Fabrique d'objets libres reste une association très peu subventionnée. La cotisation annuelle demandée aux adhérents (80 euros) ne lui permet pas de vivre. Si bien que les ressources nécessaires à son fonctionnement et à son développement proviennent essentiellement d'événements (en novembre, elle interviendra lors d'une manifestation organisée par la CGPME du Rhône, ou auprès de scolaires dans des écoles), de location de matériels à destination des entreprises et organismes publiques et des formations.

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Le fab lab de Bron accueille les bricoleurs, ingénieurs et étudiants de tous les âges.

Un modèle économique démontré permettant à certains fab labs de pouvoir générer assez de revenus pour payer plusieurs salaires à la fin du mois.
À l'avenir, la Fabrique devrait pourvoir sensibiliser davantage PME et créateurs - par le biais de partenariats noués avec des incubateurs et des pépinières d'entreprises -, qui voudraient réaliser, entre autres, des prototypes ou lancer de la mini-série. Mais toujours dans une démarche de partage et de collaboration, parfois ouverte et libre. « Nous ne sommes pas un prestataire de services, prévient Stéphane Mor. Lorsqu'une entreprise souhaite utiliser nos outils, c'est à la personne missionnée par l'entreprise de venir et participer à la conception de l'objet. Il faut faire évoluer les pratiques. » Une remarque valable pour tous. Et pour mobiliser plus largement, « nous devons régulièrement expliquer ce qu'est notre mission, ce qu'est le libre, qu'il n'est pas dangereux comme d'aucuns le prétendent », ajoute Aude Fernagu.

Au-delà de l'objet

L'innovation fait partie de l'ADN de l'association. Les idées fusent. Les échanges sont légion et chacun observe le travail de l'autre dans l'espoir d'y déceler - pourquoi pas - une idée ou plutôt une solution à un problème. Gain de temps, conseils précieux, idées nouvelles, le fab lab est un endroit magique où se fait, se défait, se pense, se modifie le monde de demain grâce à l'appui de machines puissantes, accessibles facilement. C'est aussi un lieu qui va bien au-delà de la fabrication de l'objet.

« Ici, l'on concrétise un objet, le répare, l'améliore grâce aux outils - que l'on fabrique parfois - mais l'on vient surtout rencontrer des gens, confronter des compétences dans une ouverture d'esprit incroyable », rapporte le secrétaire de l'association, Théophile Thomas. « C'est ce que l'on souhaite faire différemment, s'exprimer autrement en reprenant possession de l'objet », estime Alexandre Perier-Muzet, 25 ans, chimiste de formation et aujourd'hui technicien de laboratoire dans le bâtiment. « Un fab lab, ce n'est pas que des machines. La réflexion va bien plus loin, tempère Aude Fernagu. Ce type d'espace permet de poser la question : « Qu'est-ce que je peux faire et apporter avec un objet ? ». »

Logement, santé, bien-être, énergie pourront être concernés. Se dirige-t-on vers une nouvelle manière de vivre et de penser le quotidien ? « Cela pourrait être le cas, prévient Théophile Thomas. Nous voudrions ainsi que l'innovation se fasse par l'usage plutôt que dans les discours... de certains politiques. » Désormais, chacun peut créer soi-même ses objets - avec les dérives que cela peut supposer - grâce aux outils mis à disposition par les laboratoires de fabrication.

Démocratiser la démarche

Mais « si l'on veut démocratiser la démarche, il doit y avoir des fab labs en parallèle », soutient Théophile Thomas, qui a confectionné sa première imprimante 3D, chez lui, en 2011. Dupliquer son modèle sur chaque arrondissement de Lyon et ailleurs sur le territoire, c'est le souhait de la Fabrique d'objets libres qui se fonde sur le modèle de la « fab city ».

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Alexandre Perier-Muzet chimiste et bricoleur

« À l'instar de Barcelone, il s'agit de retrouver des villes productrices et du lien social en installant des fab labs partout, notamment dans les quartiers », annonce Stéphane Mor. D'autres projets sont en cours sur la ville de Lyon, un devrait voir le jour à Annecy, et sans doute un autre à Saint-Etienne. La dynamique des laboratoires de fabrication est lancée, les (quelques) initiatives sont en marche, portées par des acteurs motivés, conscients du lien social que peuvent générer ces espaces collaboratifs. Reste que le financement des machines pourrait freiner les motivations. Aux collectivités et entreprises de soutenir alors les projets ? «

Le futur appartient à ceux qui voient les possibilités avant qu'elles ne deviennent évidentes », disait Théodore Levitt, économiste américain et professeur de marketing à la Harvard Business School. À la Fabrique, le futur, c'est tous les jours.

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Commentaires
a écrit le 27/01/2016 à 21:40 :
Bonjour,
Ce n'est pas un commentaire mais des questions avant d'envisager d'utiliser votre découpeuse laser au fablab :
je voudrais savoir quelles sont les dimensions de plaque mdf en 3 mm on doit - peut utiliser avec la découpeuse laser de votre fablab.
Est-ce que si je peins à la bombe une plaque mdf 3 mm, cela pose un problème que je la fasse découper ou y a-t-il des types de peintures interdites ou préconisées ?
vendez-vous des plaques mdf? à quel prix?
êtes vous en lien avec le fablab de lyon 3è (adhésion commune par exemple)
Merci des réponses ou d'un mail d'une personne qui pourrait me répondre.

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