Fourmi industrieuse, le mythe tombe

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(Crédits : DR)
A quelques jours du lancement du cycle "Homo Animalis" ce mercredi 3 octobre, organisé par Acteurs de l'économie-La Tribune en collaboration avec Boehringer Ingelheim, notre série de sept articles décrypte la manière dont l'espèce animale "entreprend". Si toutefois, il est possible de lui accoler ce verbe... Avec les abeilles, les fourmis sont souvent portées en exemple comme un modèle de productivité semblable à celui de l’humain qui s’en inspirait. Néanmoins, le mythe de la fourmi industrieuse tombe, et les recherches montrent que ce petit insecte social n’a rien d’un travailleur exemplaire. Premier volet de notre série qui décrypte comment l'espèce animale "entreprend".

Pour consulter cet article en accès libre (initialement publiée dans le n°141 d'Acteurs de l'économie-La Tribune), souscrivez à notre offre d'essai gratuite et sans engagement.

« Va vers la fourmi, paresseux, considère ses voies, et deviens sage. Elle n'a ni chef, ni inspecteur, ni maître. Elle prépare en été sa nourriture, elle amasse pendant la moisson de quoi manger. Paresseux, jusqu'à quand seras-tu couché ? Quand te lèveras-tu de ton sommeil ? » Cette remontrance n'est pas tirée de la célèbre fable de Jean de La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi », mais de... la Bible (Proverbes, 6, 6-9). Ainsi, plusieurs millénaires ont entretenu le mythe de la fourmi industrieuse, dont le dévouement à la tâche pourrait servir d'exemple à l'homme moderne en matière de performance économique.

Cette image d'Épinal se nourrit toutefois d'un constat biaisé :

« Les gens voient les fourmis toujours affairées. Or celles qui sortent loin de la fourmilière, ce sont les fourrageuses, qui ne représentent que 10 % de la colonie, et c'est précisément leur rôle de s'activer pour trouver de quoi nourrir les autres », explique Audrey Dussutour, éthologue à l'université Paul-Sabatier de Toulouse et chercheuse au sein du Centre de recherches sur la cognition animale (CNRS).

Sur terre, il y aurait aujourd'hui entre un et dix millions de milliards de fourmis. Alors qu'un individu pèse entre un et dix milligrammes, le poids de la totalité des espèces connues représenterait la moitié de celui de l'humanité. Indéniablement, les 13 000 espèces de cet insecte de l'ordre des hyménoptères se distinguent par des facultés de communication et d'organisation rares au sein du règne animal.

Grâce à l'échange de phéromones et à une division du travail élaborée, elles font preuve d'une capacité remarquable à surmonter des problèmes complexes. Mais la fourmi est-elle vraiment une travailleuse exemplaire ? Le parallèle avec le monde de l'entreprise est-il pertinent ?

Tout comme la ruche, la fourmilière est souvent vantée comme un parangon de productivité. « C'est une vision très anthropomorphique, estime Audrey Dussutour, qui préfère renverser le diagnostic : Tout est bon pour justifier le fonctionnement de l'entreprise ! » Pour la scientifique, les règles qui régissent une fourmilière sont plus sûrement à rapprocher de celles d'une famille. Les membres d'une colonie, qui peut comprendre de quelques dizaines à plusieurs millions d'individus, possèdent tous la même odeur. Le nombre de femelles dépasse infiniment celui des mâles. Ces derniers, nés en minorité, ne sont présents que quelques jours ou semaines dans la fourmilière, où ils ne font rien. Ils attendent le vol nuptial pour s'accoupler et... mourir. Les fourmis constituent ainsi une société matriarcale au sein de laquelle il n'est pas tant question de hiérarchie que d'une spécialisation régie par des liens d'interdépendance. À rebours des codes traditionnels de l'entreprise, qui ont longtemps reproduit un modèle patriarcal et strictement étagé.

« Dans l'entreprise, les inégalités sont d'origine culturelle, mais ne sont pas du tout basées sur des capacités cognitives : il n'existe aucune raison génétique à ce que les femmes possèdent des capacités inférieures à celles des hommes », souligne Luc Passera, professeur émérite au Centre de recherches sur la cognition animale (CNRS), auteur de Formidables fourmis !, avec Alex Wild (Quæ, 2016).

La reine n'est pas PDG

L'architecture d'une fourmilière peut faire penser à l'agencement d'une grande banque. Le dôme extérieur n'est que la partie émergée de l'iceberg. Plusieurs entrées, perpétuellement surveillées, donnent sur une salle de garde, tel un hall d'accueil avec ses guichets.

À mesure que l'on s'enfonce sous terre, les espaces se spécialisent. Cette répartition peut changer en fonction des conditions climatiques, les fourmis déménageant parfois quotidiennement les différents éléments. Les plus précieux sont situés au plus loin de la surface, restant ainsi les mieux gardés. Les premières ramifications souterraines mènent aux greniers à grains, et à l'étable à pucerons, dont le miellat est une nourriture recherchée. Viennent ensuite les chambres profondes, utilisées comme salles d'hibernation, comme crèche pour les larves et les nymphes ou comme couveuse pour les œufs.

Enfin, on trouve la chambre royale, où la reine n'est jamais seule. Comme dans les grandes entreprises, le bureau du patron se situe rarement à côté de l'accueil... Cependant, la reine n'a rien du chef suprême, du PDG omnipotent ni même du manager zélé. C'est l'individu zéro de la colonie, mais dès lors qu'elle fonde sa communauté, elle n'exerce ensuite aucun contrôle sur son fonctionnement global. Assignée à résidence pour la fin de son existence (une quinzaine d'années, parfois le double en laboratoire), elle se consacre à la ponte, mais n'influe ni sur la gestion quotidienne de la fourmilière ni sur les luttes de territoire auxquelles se livrent les membres de son clan contre d'autres colonies de fourmis ou d'autres insectes tels les termites. Elle garde tout de même une prérogative : celle de déterminer le sexe de sa descendance. Lorsqu'elle s'accouple, la spermathèque dont elle est dotée se remplit. Elle mobilisera cette réserve au fil des années afin de féconder la plupart de ses œufs, donnant ainsi naissance à des femelles. En fermant cette poche, elle pond des œufs non fécondés, à l'origine des mâles.

« Quand elle s'établit, elle se garde bien de pondre des œufs vierges. Les mâles ne travaillant pas, en produire trop reviendrait à condamner sa société à mort », explique Luc Passera.

La répartition des rôles chez les femelles (qui vivent un à deux ans) dépend de l'environnement et de la taille de la colonie. Les nourrices, qui prennent soin des œufs, décident de l'« orientation » des larves. Les futures princesses sont suralimentées par rapport aux futures ouvrières.

Des "réservistes"

Au sein de la caste laborieuse, les fourmis peuvent également être bâtisseuses (de nids d'une grande sophistication), gardiennes (de l'entrée de la fourmilière), soldates (la guerre de territoire fait sans cesse rage au sein d'une même espèce), fourrageuses (en pistant et acheminant la nourriture au « bercail »). « Si la taille de la colonie augmente, cette division des tâches se fera plus précise. Le fonctionnement est assez distribué, mais il reste flexible », explique Audrey Dussutour. Les ouvrières n'endossent pas une tâche unique ad vitam æternam et leur carrière peut commencer tard. En témoigne l'existence de « réservistes », soit des fourmis jeunes qui ne font rien, nombreuses dans les fourmilières de laboratoire où les prédateurs sont inexistants et la nourriture abondante.

Une situation impensable en milieu professionnel : « Vous ne pouvez pas vous cacher longtemps dans une entreprise, ça crée des tensions, observe Patrick Jaulent, consultant spécialiste des modèles d'organisation en entreprise. Et je ne vois pas comment peut fonctionner une entreprise sans chef, ça ne tient pas car tout le monde ne peut pas, tout simplement, avoir le même salaire. » Si Patrick Jaulent confirme l'aspiration actuelle à « casser les niveaux hiérarchiques, réintroduire de l'horizontalité », il rappelle que « donner plus d'autonomie, cela veut également dire donner des objectifs, et là, les primes et les avancements restent une réalité, tout comme le besoin d'un meneur, qui a minima anime, cadre les choses ». Les fourmis parviennent à s'organiser sans régulation « supérieure ». Or « pour elles, il ne s'agit pas uniquement de produire, mais de vivre, survivre », rappelle Audrey Dussutour.

Pas de solidarité

Et si cette auto-organisation peut être enviée par certains employés et certains patrons, elle a un prix : le collectivisme ne s'encombre pas d'état d'âme. C'est ce que raconte avec humour le film d'animation Fourmiz, sorti en 1998. Dans une scène, l'ouvrière Z-4195 confie à son psy : « Le truc de l'enthousiasme collectiviste, j'y arrive pas, je suis censée tout faire pour la colonie. Et mes besoins, à moi ? [...] Dans ce système, je me sens insignifiante. » « Excellent, vous avez vraiment avancé, lui rétorque le thérapeute. Oui, Z, vous êtes insignifiante. Être une fourmi, c'est pouvoir dire : je ne suis rien, vous n'êtes rien. » En effet, « au sein d'une même caste ou spécialité, les fourmis sont très semblables, explique Luc Passera. Or nous, nous ne sommes pas des clones ». Les hommes ne sont pas interchangeables, quand bien même ils ont des qualifications et des compétences similaires.

« La fourmi n'est pas prêteuse, c'est là son moindre défaut. » Cette assertion, tirée de la fable de La Fontaine, est loin de la réalité : lorsqu'elles glanent de la nourriture, les fourmis remplissent leur jabot social, dont le contenu est destiné à celles restées dans la fourmilière, avant même leur propre jabot.

Mais ce mutualisme n'accouche pas pour autant d'une solidarité élaborée. Chez les fourmis, la spécialisation est déterminée par une petite part génétique, la morphologie et l'âge de l'individu : plus la fourmi vieillira, plus elle prendra des risques au service de la communauté.

« S'il fallait imiter leur comportement, il faudrait nous pousser à travailler jusqu'à la mort, souligne Luc Passera. Il n'y a pas de retraités chez les fourmis, au contraire : à mesure qu'elles vieillissent, elles sont utilisées pour des actions de plus en plus dangereuses hors du nid. Quand une vieille fourmi meurt, c'est indolore pour la société. Et dans l'immense majorité des cas, il n'y a pas d'entraide particulière, quand l'une tombe dans une flaque, les autres ne lui tendent pas la patte. »

« Ni dieu ni maître »

Cette absence de « sentiments » a pourtant contribué à l'émergence d'une forme d'intelligence collective. « Cette idée de coopération, de performance a parfaitement réussi à l'échelle de la fourmilière, mais ne s'applique pas à l'échelle de l'espèce », relève Luc Passera.
Si les scientifiques ont pu constater des prises d'initiative individuelles chez les fourmis, leur créativité demeure involontaire et conjoncturelle. L'innovation n'est ni un moteur ni une fin en soi.

« La transmission est strictement génétique, et non culturelle comme chez les hominidés », rappelle le chercheur.

Sachant que la « philosophie » des fourmis se rapproche d'un « ni dieu ni maître » davantage instinctif qu'imputable à un choix, pas sûr que l'application de leur mode de vie aux hommes ne serve les hérauts du capitalisme. Si l'animal est bien un entrepreneur - « malgré » lui dans le cas de la fourmi, puisqu'elle obéit d'abord à un déterminisme biologique -, l'entrepreneur n'est pas un « animal », aussi sauvages soient les lois du marché. Car c'est bien dans son libre arbitre que réside son humanité.

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Commentaires
a écrit le 01/10/2018 à 15:26 :
Excellent choix de sujet, il serait temps de passer enfin au troisième millénaire et avancer, merci à vous.

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