Antoine Lutz, INSERM : "La méditation de pleine conscience a un fort potentiel pour l'entreprise"

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(Crédits : DR)
Antoine Lutz étudie, avec son groupe de recherche, les bases neurophysiologiques des états de méditations de pleine conscience et l’impact de ces pratiques sur la conscience, l’attention, la régulation des émotions et la perception de la douleur. Le directeur de recherche à l’INSERM de Lyon soutient le développement de cette pratique au sein de l'entreprise.

Acteurs de l'économie - La Tribune : Après quatre ans de recherches sur les effets de la méditation de pleine conscience, pouvez-vous affirmer que cette pratique a des effets positifs, notamment sur la réduction du stress ?

Antoine Lutz : Certaines études ont montré que cela pouvait avoir un impact. Le stress déclenche une cascade d'hormones et de réactions chimiques qui vont moduler une inflammation, et la méditation de pleine conscience a un effet de régulation sur ces émotions.

On peut le mesurer au niveau de l'inflammation, de l'expression de certains gênes et aussi au niveau du vieillissement cellulaire. Une étude récente a montré que certains enzymes impliqués dans le vieillissement cellulaire sont augmentés à un stade intensif de méditation ce qui suggère que ça pourrait avoir un effet positif sur le vieillissement cellulaire.

La méditation de pleine conscience peut aussi avoir un effet protecteur sur le système cardiovasculaire, donc globalement les signes sont encourageants mais il faut répliquer ces études pour en être certains.

Quels sont les mécanismes d'action de la méditation de pleine conscience sur notre organisme ?

Au début, on apprend à prendre davantage contrôle de notre attention qui, en temps normal, est souvent happée par les stimuli externes ou internes : une pensée, une rumination, un souvenir...

Dans les moments de stress, pour un novice, il y a moins de contrôle attentionnel. On est pris dans le flot du moment qui nous fait basculer dans un mode de cognition automatique : les réponses faites à une situation donnée vont être inconscientes. La conduite, par exemple, est complètement automatique.

Le problème, c'est que cet inconscient biaise notre perception et notre manière de nous relier aux autres. Je crois qu'un des mécanismes de la pleine conscience, c'est une présence plus accrue dans l'instant, une conscience témoin plus forte qui permet d'être plus sensibles à beaucoup plus d'informations, notamment ces automatismes, et qui nous incite à les éviter.

C'est à la fois une prise de conscience et une mise à distance.

Votre programme de recherche prévoit notamment de comparer des novices et des experts en méditation. Quels sont vos résultats ?

Nous avons reçu un financement européen pour comprendre les mécanismes de cette méditation de pleine conscience en comparant des experts, c'est-à-dire quelqu'un qui a fait au moins 10 000 heures de méditation, et des novices.

On essaye aussi de comprendre différents styles de méditation, de trouver des marqueurs de cette pratique dans le cerveau. C'est vraiment une recherche fondamentale qui va permettre de nourrir l'étude clinique.

Par exemple, on mène parallèlement une étude sur la méditation de pleine conscience et la douleur. On a un protocole où les gens reçoivent de la douleur sur le bras pour identifier les bases neuronales de cette ouverture au moment présent.

La douleur déclenche généralement une réponse automatique d'évitement chez les novices et on pense qu'en pleine conscience, il y a plus une capacité à être présent sans réagir pour décomposer les automatismes et les suspendre.

Vous avez également avancé que la méditation de pleine conscience aurait un effet positif sur le vieillissement cellulaire...

On a un autre projet européen sur le lien entre méditation et vieillissement qui est coordonné à Caen. On regarde notamment comment la méditation agit sur le vieillissement, le bien-être, avec comme idée qu'elle pourrait être un facteur positif pour mieux vieillir.

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On sait que le vieillissement est affecté par le stress, la dépression, les problèmes de sommeil et peut-être que cet état mental permet de préserver une plus grande réserve cognitive et ralentir le vieillissement.

Pensez-vous que les entreprises pourraient gagner à avoir recours à la méditation de pleine conscience ?

Je suis convaincu que la pleine conscience pourrait avoir un effet positif sur le monde de l'entreprise. Aux Etats-Unis, beaucoup de grands groupes, comme Google, s'y mettent. Cela permet à l'entrepreneur de développer des capacités de gestion du stress, mais ce n'est pas le plus important : cela permet aussi d'être plus présent aux autres et potentiellement, favoriser l'émergence de comportements cognitifs bienveillants et coopératifs.

La méditation pourrait favoriser l'émergence de comportements plus intelligents. C'est un fort potentiel pour l'entreprise.

Voyez-vous une dynamique dans ce sens dans les entreprises françaises ?

Pas encore, mais c'est assez logique que cela se développe à l'avenir. Au départ, les gens vont peut-être y aller pour combattre le stress mais c'est plus que cela.

Je suis convaincu qu'il y a un certain mal-être au travail, un problème de sens sur la finalité du travail et c'est un questionnement qu'on voit à plusieurs niveaux dans l'entreprise.

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Ce genre de pratique vous connecte à vous-même et au pourquoi vous vous reliez aux autres quand vous travaillez. C'est une disposition qui va donner plus de sens au travail. Cela ne peut être que bénéfique : si les gens sont plus intéressés par leur travail, c'est gagnant-gagnant.

L'impact positif de la méditation sur le sens du travail, est-ce une hypothèse ou un effet prouvé ?

C'est une hypothèse que je forme parce que cela favorise la coopération. Avec l'émergence des questions sur le fondement du travail, la méditation ne peut qu'aider. Le modèle de l'entreprise qui va simplement créer des richesses financières, ce n'est plus suffisant maintenant.

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Il y a une prise de conscience par rapport aux enjeux de la planète, du climat, des ressources limitées, les inégalités qui augmentent.

Un modèle économique simplement basé sur la formation de richesses matérielles n'est plus suffisant car il y a d'autres enjeux, plus profonds. Ce genre de réponse plus humaniste et spirituelle sera nécessaire à l'entreprise à l'avenir.

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